Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Roland Dubillard est mort, lisez-le !

J.-P. Thibaudat
chroniqueur
Publié le 14/12/2011 à 18h36

Roland Dubillard dans les années 60 (DR)

On ne reprendra plus le chemin de la Saussaye. Roland Dubillard est mort. A 88 ans.

Depuis qu’un accident vasculaire cérébral en 1987 l’avait cloué dans une chaise roulante, le privant en grande partie de ses outils de travail -la main de l’écrivain, le corps et l’organe de l’acteur- il avait trouvé refuge au sud de Paris du côté de Bondoufle, au rez-de-chaussée d’une maison sans âge, à main gauche du château de la Saussaye.

Là, dans une chaise roulante qu’il ne quittait guère que pour aller dormir, dans cette maison aux allures et à la décoration surannées, promenant ses yeux plissés sur un monde réduit à pas grand-chose, grincheux un instant, espiègle le suivant, il sortait de son silence pour lancer des phrases désarmantes, me disant un après-midi «  la nuit c’est plus facile d’être sincère  » puis ajoutant après un long temps :  «  il faut se taire un peu pour écouter le silence  ». 

Une vision crabe du monde

Dans ce havre de la Saussaye, entouré de l’actrice Maria Machado qui veillait sur lui et sa fille Ariane qu’il aimait entendre chanter ses compositions, il semblait avoir été rattrapé par les personnages interlopes et lunaires de son oeuvre, évoluant comme eux dans une époque volontiers indécise et toujours décalée, une vision crabe du temps.

Son théâtre est ni d’aujourd’hui, ni d’hier, il est d’ailleurs. Comme sa voix de naguère quand il faisait l’acteur (quelques films en témoignent). Une voix à demi ensommeillée émergeant d’une brume alcoolisée (avant son accident il picolait tant et plus), une voix lente, un peu nasale, qui vous charmait comme un serpent et était comme le prolongement de son écriture rêveuse pleine de dérives vaporeuses et abonnée à un humour spongieux.

La fredaine de « Naïves hirondelles »

Ecoutez-le interrogé par Pierre Dumayet à propos de la publication de sa pièce «  Naïves hirondelles  ».

lecture pour tous du 28 novemnbre 1962

documents INA

Où se passe «  Naïves hirondelles  » sa pièce sans doute la plus célèbre admirée par Ionesco ? A «  l’intérieur d’une boutique d’on ne sait quoi, un soir d’automne  ». Et «  La maison d’os  » peut-être sa plus belle pièce car la plus retorse, idolâtrée par Jean Genet ? A « l’intérieur d’une maison  ». Absurde  ? Oui.

Si la notion de théâtre de l’absurde a été vidée de son sens pour avoir été mise à toutes les sauces, elle convient à merveille à l’univers de Dubillard, l’homme qui sait transformer une conversation sur Beethoven en dialogue de sourds.

Je me délecterai à jamais des premiers mots de ses «  Confessions d’un fumeur de tabac français  » (un récit recommandé à tous les fumeurs)  :

«  Première journée. J’ai cessé de fumer, il y a une demi-heure  : le temps d’acheter ce carnet.  »

Un humour vaporeux

Tout l’humour de Dubillard est là ramassé en quelques mots. Quand on entre dans son univers, c’est à jamais. Un puits de plaisir sans fond, sans fin. On ne se lasse jamais d’un auteur qui n’a de cesse que de faire rendre gorge aux mots prévisibles comme aux idées toute faites, de caresser les consonnes en s’en nettoyant le museau comme un chat, de voir toute chose en la retroussant.

Dubillard ne fait pas de jeux de mots, il laisse les mots jouer entre eux au bout de son stylo.

Extrait des « Diablogues », reprise en 2007, avec F. Morel et J. Gamblin

Le poète en lui (il est l’auteur d’ un étonnant recueil titré «  je dirai que je suis tombé  ») est inséparable du dramaturge lui-même rivé à l’humoriste alcoolo-bucolique.

«  Ma poésie, c’est pour moi. Le théâtre c’est pour les autres  » m’a-t-il dit un jour, mais il aurait pu renverser la formule, tant le sens du paradoxe était chez lui comme une seconde nature  : «  Je suis un auteur comique. Il faut toujours que je le dise car les gens ne me croient pas  » disait-il. 

Un homme en marge comme ses carnets

A quelqu’un qui lui demandait pourquoi il avait écrit des pièces il répondit «  si j’ai écrit des pièces c’est parce que j’avais peur de jouer Hamlet  ». Et pourquoi il avait joué souvent ses propres pièces  ? 

«  Parce que c’était les seuls moments où je me sentais vraiment transparent.  » 

Dubillard aima le théâtre parce que l’illusion y est reine, le réel un gros mot et l’homme y est toujours double donc trouble «  Acteur. Non seulement je regarde où je pose mes pieds, mais je fais semblant de le faire  » note-t-il dans l’un de ses carnets tenus depuis 1947 et que Gallimard publia en 1998 sous le titre «  Carnets en marge  ». 

En bonne logique, France Culture devrait consacrer une journée spéciale à sa disparition. Car pour Roland Dubillard comme pour d’autres auteurs des années 50, la radio fut un vecteur pour sa création et aussi un gagne-pain.

Jean Tardieu qui veillait aux bonnes ondes, eut tôt fait de la repérer et lui commanda une pièce  : «  Si Camille me voyait…  » que Jean-Marie Serreau allait créer en 1953.

C’est l’année où, sur France Inter, Dubillard alias Grégoire commence à écrire les sketches de «  Grégoire et Amédée  » avec son ami Philippe de Chérisey (Amédée), série qui connaitra un immense succès et débouchera plus tard en 1975  sur « Les Diablogues  » ensemble de sketches à deux voix qu’il jouera et enregistrera en tandem avec Claude Pieplu avant d’être publiés aux Editions de l’Arbalète. Suivra plus tard en 1988 «  Les nouveaux diablogues  ».

Une belle figure des années 60

Dubillard aura été l’une des grandes figures des petites théâtres de la rive gauche des années 60, en particulier le Théâtre de Lutèce où il crée en 62 «  La maison d’os  » dans une mise en scène d’Arlette Reiner (qui dirige et finance le lieu), en 1969 cela sera «  Le jardin aux betteraves  », très belle pièce sur la décentralisation culturelle souvent très mal montée (cf. la mise en scène accablante de Jean-Michel Ribes il y a quelques années).

En 1972 la compagnie Barrault-Renaud crée «  …Où boivent les vaches  » dans une mise en scène de Roger Blin, spectacle où jouait Jacques Seiler qui devait plu souvent qu’à son tour honorer l’œuvre de Dubillard. Roger Planchon montera cette même pièce au TNP de Villeurbanne onze ans plus tard. Toutefois les années 80  seront celle d’un relatif oubli.

Une tardive mais formidable renaissance

C’est à deux jeunes metteurs en scène qu’il doit de revenir au premier plan  dans les années 90 avec «  La maison d’os  », pièce montée à la perfection par Eric Vigner en 1991 et l’année suivante avec «  Les diablogues  » que Catherine Marnas remet au goût du jour avec deux formidables acteurs, Marc Betton et Philippe Morier Genoud. Depuis les «  Diablogues  » n’ont eu de cesse d’être repris ici et là avec plus ou moins de bonheur. 

En 2004 pour ses 80 ans un «  Festival Dubillard  » au théâtre du Rond-Point fut l’occasion de présenter des textes comme «  Les Chiens de conserve  » (un scénario de cinéma resté inédit que Dubillard devait tourner avant de tomber malade) ou «  Les crabes  » qu’il définit comme un «  cauchemar comique  »- l’association de ces deux mots, c’est tout l’esprit de Dubillard. 

Non, nous ne reprendrons plus le chemin de la Saussaye. Quand après avoir passé un long moment avec l’homme aux yeux plissés, on rentrait dans la nuit on était sûr de se perdre. C’était comme dans une pièce de Dubillard  : pour aller à Paris il fallait suivre la pancarte «  Lyon  ». 

Mais nous n’en finirons jamais de jouer au ping pong avec lui. «  j’ai tourné le dos à mon époque, j’espère qu’elle me suivra », écrit-il quelque part. Suivons le pour finir dans l’un de ses diablogues. Tenez, « Le suicide de Georges ».

Un court extrait  :

«  UN –Vous aimez le gaz, vous  ?

DEUX- Oui, j’aime bien. A chaque fois que je veux me suicider, j’ouvre le gaz en grand.  

UN- Et ça vous réussit  ?

DEUX –Assez bien, oui. Mais ma femme ne peut pas supporter l’odeur du gaz, alors elle le referme tout de suite. Et puis elle me dit  : toi, tu t’en fiches , mais qui c’est qui qui paiera la note du gaz  ?

UN- C’est vrai qu’un suicide au gaz ça doit revenir cher.  »

Etc.

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  • Pierrrrre
    Pierrrrre
    → → → → → → → le marché autant (...)
    • Posté à 19h03 le 14/12/2011
    • Internaute 23078
      → → → → → → → le marché autant (...)

    « “ UN –Vous aimez le gaz, vous ?
    DEUX- Oui, j’aime bien.

    Roland Dubillard est mort ”

    ► Une mort à TROIS bandes...

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 19h27 le 14/12/2011
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    Je me souviens des crises de rire qu’on prenait en famille en lisant Les Diablogues. Il me semble, d’ailleurs, qu’ils avaient été écrits pour la radio avant que R. Morel et J. Gamblin ne les jouent sur scène et avec quel talent !
    3 diablogues
    Je n’ai pas retrouvé « taping tapong » ...
    Dubillard, un très grand trop méconnu, mais que l’on découvrira après sa mort. Dommage qu’il ne l’ait pas été de son vivant.

  • A déménagé le 9-4-2012
    A déménagé le 9-4-2012
    Explore l'indéterminé
    • Posté à 19h40 le 14/12/2011
    • Internaute 22643
      Explore l'indéterminé

    Roland Dubillard ! Pour moi l’un des plus grands écrivains français contemporains : l’un de ceux par qui j’ai découvert la poésie et qui ma rendu capable de lire les dadaïstes, les surréalistes, Joyce, etc., etc. Je l’ai découvert grâce à France Culture, quand cette radio méritait encore son nom.

  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 19h50 le 14/12/2011
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)

    Le spectacle continue.
    Avec d’autres grand artistes bien vivants eux comme heu..comme par exemple...

    • piecam
      piecam répond à Numerosix
      capenoule
      • Posté à 20h56 le 14/12/2011
      • Internaute 60079
        capenoule

      Claude Piéplu ?

  • blaiselepoussin
    blaiselepoussin
    étudiante
    • Posté à 20h18 le 14/12/2011
    • Internaute 124720
      étudiante

    Vous feriez mieux de penser à autre chose...à ce pauvre Georges, qui est en train de nous semer je vous signale.

  • Sans-Faction
    Sans-Faction
    Salarié non corvéable
    • Posté à 22h48 le 14/12/2011
    • Internaute 59690
      Salarié non corvéable

    « Nous n’en finiront [...] » : c’est un éditorialiste du Point qui essaie d’imiter l’accent d’Eva Joly ? Faut lui dire que le « t » final ne se prononce pas !

    Plus sérieusement : Roland Dubillard était un acteur fabuleux, il suffit de se rappeler sa prestation dans « L’autobus n’est juste à l’heure que quand il ne passe pas », de Pierre Louki. Un bijou.

  • LABOUTIERE
    LABOUTIERE
    joue parfois au billard
    • Posté à 18h11 le 16/12/2011
    • 177643
      joue parfois au billard

    Merci pour ce bel article hommage, J.-P. Thibaudat.
    On aimerait voir cette oeuvre entrer en Pléiade (alors qu’il ne le souhaitait pas, je crois). Non pour le prestige bibliographique (encore que...) mais pour lire, relire, des pages qui ne sont pas toujours, hormis en bibliothèques, disponibles, et connaître les variantes, les commentaires. L’auteur de « Naïves hirondelles » mériterait franchement que son oeuvre soit ainsi présentée presque de manière exhaustive.

    On a envie de saluer Msieur Dubillard avec ces quelques mots malicieux et qui font sens, tout en laissant à chacun la liberté de les interpréter et ressentir.
    (comment ne pas sourire en relisant cette épitaphe pleine d’ironie, en guise de pastiche réussi eu égard aux notices des manuels de littérature française ? comme le « Sauvaneix » :)

    « De tous les poètes de ce vingtième siècle finissant, siècle au cours duquel la poésie n’a pas cessé, plus qu’au siècle précédent de prendre à chaque instant le départ, de ce pas traditionnellement si décidé qu’il semble être toujours non seulement un premier pas, mais LE premier pas, -aventuré pour la première fois et la dernière fois-, de tous ceux, grands ou comme on dit, petits poètes, qui contribuèrent à cette marche en notre temps, de cette colonne de rêves, et de révoltes dont il faut espérer qu’un jour notre désert pourra se considérer comme à tout jamais traversé, d’entre tous ces poètes, -je parle des Stromberg, Tromphon d’Evlan, Lotatole, Egligainé, Minoffle et quelques autres- , un poète, Jean-Marie-Aimé, dit Félix Enne, émerge, plus distinct qu’aucun de ses pairs, comme celui qui, solitaire, aura sans conteste réussi la gageure de rendre le Poème à sa vocation de Poème-Poème. Car telle est en effet, de toutes les gloires de Félix, celle qui fait resplendir à nos yeux la lumière dont se nimbait jadis Orphée, et qui l’enchâsse, pierre précieuse dans l’or parmi les plus solides fleurons de notre culture. »
    (Saül fils de Félix Jean-Marie Aimé dit Félix Enne, à l’oral du baccalauréat de français à propos de son poète de père, in « ...Où boivent les vaches », coll. Le Manteau d’Arlequin, Gallimard, 1972 . Le titre de la pièce est un salut à l’adresse de Rimbaud).

    « La cigarette creuse, avec son bout allumé, un terrier dans lequel il est possible d’oublier l’urgence du monde.
    Il y a de la magie dans cette petite chose dont on ne parle pas. Ce soir, dans le métro, à la pensée que je n’allais pas fumer, il m’a soudain paru qu’il fallait un grand courage pour accepter le monde comme ça tout de suite. Tant qu’on accomplit cet acte futile, on se sent dispensé de vivre sérieusement,
    c’est-à-dire comme si on existait, comme si on était né. »
    Roland DUBILLARD, « Confessions d’un fumeur de tabac français », Gallimard, 2004 pour la coll. Folio.

    « Voilà qu’il fait tout à fait nuit. Il faut que je réfléchisse. Je vais réfléchir, cette nuit, dans la maison. Bonsoir. » (Félix, in « ...Où boivent les vaches », Gallimard, 1972.)

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