Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

En attendant « Salle d'attente » de Lupa : « Ça pue le théâtre ! »

J.-P. Thibaudat
chroniqueur
Publié le 05/01/2012 à 17h23

Lupa en répétition parmi les acteurs de « Salle d’attente » (Elisabeth Carecchio)

« Salle d’attente », le magnifique spectacle du Polonais Krystian Lupa, réalisé avec de jeunes acteurs suisses et français, vient à Paris. En juin dernier, lors de sa création à Lausanne, j’avais dit ici toute l’importance de ce spectacle librement adapté de la pièce de Lars Noren, « Catégorie 3.1 ».

La salle d’attente des répétitions

Rebaptiser cette pièce « Salle d’attente » n’est pas anodin. C’est à la fois dire la vision qu’a Krystian Lupa de cette œuvre conséquente qui commence par ces mots : « Une grande pièce vide. »

Dans la pièce, tous les personnages sont en attente (en manque aussi bien mais c’est tout comme) : « shoot », verre, argent, jour, nuit, que quelque chose se passe, advienne.

Mais le titre dit tout autant cette salle d’attente qu’est le temps des répétitions, temps redoublé ici par son caractère inhabituel : c’est la première fois que Lupa travaille avec des jeunes acteurs de langue étrangère.

Il les avait choisis au sortir de grandes écoles de théâtre en langue française (Lausanne, Paris, Strasbourg, Bordeaux) mais ils ne savaient rien d’eux et eux, peu de choses de lui. 

« Notre vie au théâtre est plus proche de nous »

Ce fut une vraie rencontre. Rare, exceptionnelle. Une complicité construite au jour le jour.

Eternel insatisfait, Krystian Lupa ne semblait pas mécontent. Même si au soir de la première, il les apostropha d’un « ça pue le théâtre ! » salvateur. Les acteurs ne l’ont pas oubliée, cette apostrophe, ni tous ces mots que Lupa leur a lancés au fil des répétitions.

Ils n’ont rien oublié de cette aventure qui va les porter loin dans leur « métier » – les guillemets s’imposent car, pour Lupa le métier d’acteur n’en est pas un ou pas seulement. « Notre vie au théâtre est plus proche de nous que notre vie dans la vie », leur a-t-il dit un jour de répétitions.

Les jeunes acteurs ont saisi au vol ces mots lâchés comme des oiseaux sauvages au fil des répétitions. Plusieurs les ont consignés dans des carnets ou parfois enregistrés. Et ont bien voulu me les confier.

Voici des extraits des carnets d’une des actrices, Adeline Guillot, qui valent pour tous les acteurs. Que tous en soient ici remerciés.

« L’alcoolique n’a pas de règles »

Mercredi 16 mars

Premier jour de répétition.

« Aborder le texte, la matière, comme on entre sur une île. »
« Prendre le risque de parler au plus près de soi. »

Dès le premier jour, Lupa fait improviser les acteurs. Ce jour-là, balbutiant, les actrices sont « trop rationnelles ». Il faut « fouiller » dans « Catégorie 3.1 ». Ils fouilleront.

Jeudi 17 mars


Jean Genet EN 1983, à Vienne (Autriche) (IPO/Wikimedia Commons/CC)

Lupa évoque Georges Bataille, Jean Genet (« l’immortalité en prison »), le film d’Agnès Varda « Cléo de cinq à sept », Henri Michaux et son usage de la mescaline.

Plus tard, il parlera de Rilke, des cinéastes Rohmer, Gus Van Sant et du monologue de Molly dans « Ulysse » de Joyce. Il leur montrera aussi ses autres spectacles.

Vendredi 18 mars

« On ne peut connaître aucun des personnages complètement. C’est la force du texte, c’est fascinant. »

Il cite « Les Idiots » de Lars Von Trier.

« L’usage de la parole est réglé par des conventions, des règles. Il faut les écarter. L’alcoolique n’a pas de règles. »

L’improvisation, ce « monologue intérieur »

Samedi 19 mars

Lupa parle d’une des bases de son travail avec « l’improvisation » (qui ne cesse jamais, même à l’heure des représentations) qu’il nomme « le monologue intérieur ». Donnée cruciale pour l’approche du personnage. Il va de soi que Lupa infléchit ces notions à sa manière en se les appropriant.

« Le monologue intérieur, c’est quelque chose que l’acteur capte pour entrer en contact avec le personnage, c’est un essai de capter l’intérieur de nous-mêmes. »

Pour mieux se faire comprendre, il fait référence à Proust :

« Quand il met la madeleine dans sa bouche, il voit sa mère, il voit plus que la réalité immédiate. »

Ce jour-là, Lupa demande à chaque acteur d’écrire « deux minutes » de monologue intérieur le lendemain soir, un dimanche.

« C’est un peu bizarre le dimanche, un peu difficile, vague, flou, et dans le spectacle on parle de gens flous. »


Scène de « Salle d’attente » (Elisabeth Carecchio)

Lundi 21 mars

Les monologues sont écrits mais ils ne seront jamais lus à haute voix. C’est la part secrète de l’acteur.

« La frontière du monologue intérieur est différente pour chacun. Il n’y a pas de modèle. C’est un espace unique.

Le déshabillage est une métaphore du monologue intérieur. Il faut oser, avoir du courage devant soi. Pas le courage d’avouer un mystère ou d’être exhibitionniste, mais le courage de lâcher la rampe. »

«  Cela peut être une lettre à quelqu’un, un journal intime, c’est une expérience du chemin. Avec le monologue intérieur, tu voyages là où tu ne connais pas. C’est un voyage vers le personnage. Une danse pour entrer dans le corps du personnage. » 

« Tu mens de moins en moins »

Mardi 22 mars

« J’oublie que je pense parce que je suis déjà loin. La connaissance du monologue intérieur doit devenir organique. Tu dois trouver ta grammaire propre. A partir de ce niveau-là, tu peux aller partout. »

« C’est un exercice solitaire. Si tu fais du monologue intérieur pendant une heure, tu te rends compte que tu mens de moins en moins. »

« Ne pas se concentrer sur l’exercice (la scène) mais sur l’association qui me connecte au personnage. Ce dernier m’attire vers mes propres zones. J’y vais et j’y construis des fantaisies. »

« L’homme est toujours intéressant et vrai quand il est illogique, incertain. Quand il est dans l’étonnement. »


Scène de « Salle d’attente » (Elisabeth Carecchio)

 

Mercredi 23 mars

«  Le meilleur spectacle arrive au moment où on ne pense plus que tout dépend de nous et qu’on a confiance en nous. »

« Que cela soit effrayant ! »

Samedi 26 mars

« L’être humain vit avec deux genres. La culture fait de toi un homme ou une femme. Il refoule l’autre côté. Ce personnage de l’autre côté est plus mystérieux. »

Mardi 29 mars

Premières improvisations devant la caméra, dont le spectacle portera la trace.

« Attention au mensonge ! Il faut traiter l’improvisation comme un brouillon. Si tu accumules beaucoup alors tout s’écroule et c’est très bien. Ne pas s’accrocher à ce que tu as préparé. Plus tu te surprends, plus tu commences de manière personnelle. Que cela soit effrayant ! »

Et ainsi de suite.

Le 31 mai, la première est proche.

« Le premier acte est comme une façon d’être. Le spectacle doit avoir le caractère d’une installation. C’est une matière provocante, inquiétante. On vient ici avec une charge qui se décharge dans la relation.

Aucune scène ne doit être jouée de façon conventionnelle. Il faut être dénudé de tout ce qui est ACTEUR. »

Infos pratiques
"Salle d'attente"
Insipré par "Catégorie 3.1" de Lars Noren, mise en scène de Krystian Lupa

Théâtre de la Colline - 15, rue Malte-Brun 75020 Paris -- du 7 janvier au 4 février :

  • du mercredi au samedi 20 heures,
  • le mardi à 19h30,
  • le dimanche 15 heures.

De 9 à 29 € - Rens. : 01-44-62-52-52. Rencontre avec Lupa lundi 9 janvier à 20h30, entrée libre. Projection de son spectacle « Extinction » samedi 21 janvier à 11 heures (durée : cinq heures dix minutes), entrée libre. Tournée du spectacle :

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  • bricole
    bricole
    les doigts dans la prise
    • Posté à 00h16 le 06/01/2012
    • Internaute 108490
      les doigts dans la prise

    « Librement » subventionné ? ...

    • bricole
      bricole répond à bricole
      les doigts dans la prise
      • Posté à 00h21 le 06/01/2012
      • Internaute 108490
        les doigts dans la prise

      Librement « subventionné » marche aussi ...

      La subversion subventionnée : o))

      Neeext ! ! !

  • Edward Silverhands
    Edward Silverhands
    Annihilateur de doutes, (...)
    • Posté à 07h18 le 06/01/2012
    • 177780
      Annihilateur de doutes, (...)

    C’est pas trop grave que dans un theatre ça sente le theatre.

    Par contre qu’en politique ça sente le theatre .., ça va pas « convenir » toujours ..

    Lien , à faire tourner .., ( vous aurez une « image », comme à l’école, ou autre chose, à voir )

  • A déménagé le 9-4-2012
    A déménagé le 9-4-2012
    Explore l'indéterminé
    • Posté à 09h21 le 06/01/2012
    • Internaute 22643
      Explore l'indéterminé

    Merci !

  • Schrödinger
    Schrödinger
    Poli et gentil. Très rue89.
    • Posté à 11h43 le 06/01/2012
    • Internaute 41709
      Poli et gentil. Très rue89.

    « Notre vie au théâtre est plus proche de nous que notre vie dans la vie »

    Je trouve ce type d’assertion dérangeante... C’est l’histoire du fou qui se prend pour le seul sain d’esprit... Comme si l’art était supérieure à la vie, comme si le fait qu’elle synthétise, analyse suffise à en faire une nouvelle révélation...

    « Parler au plus près de soi », se rêver un monde intérieur si riche, pour mieux finalement se contempler dans tant d’images qui ne représentent que soi même...

    M’font chier les artistes professionnels...

  • Inspecteur Missaire
    • Posté à 12h46 le 06/01/2012
    • Internaute 124818
      Agent

    Ah ! ces théâtreux qui se prennent pour le sel de la terre !
    Comme disait Marcello Mastroiani : « Et mon dentiste, c’est de la merde ? »

  • DLABOUTIERE
    DLABOUTIERE
    en cours
    • Posté à 20h14 le 06/01/2012
    • 178696
      en cours

    En effet, c’est un des « spectacles » (si l’on peut qualifier ainsi « Salle d’attente ») les plus forts de la saison. L’engagement des jeunes comédiens, le travail et la méthode Lupa pour parvenir à un tel résultat forcent l’admiration. « Salle d’attente » dérange d’ailleurs pas mal de spectateurs. A Lyon, en juillet, dans le cadre des « nuits de Fourvière », un certain nombre de gens quittaient la partie. Signe (hélas ?) que quand l’art dramatique atteint ce degré là d’exigence, de force de frappe, semble insoutenable, scandaleux (au sens premier du terme), c’est qu’il a atteint son but . Alors on se souvient de cet aphorisme (désormais bien connu je crois) de René Char, quand, émus, bouleversés, on sort de cette « Salle d’attente » : « Celui qui vient au monde pour ne rien déranger ne mérite ni égards ni patience ». Les occasions sont trop rares, depuis une décennie, de voir quelque chose qui vous soulève et un peu paradoxalement vous éblouit (grâce au travail effectué, surtout), pour ne pas rater cela. Lupa est à ranger du même côté que Marthaler, Goebbels : leur esthétique s’accompagne d’une éthique, d’un vrai regard sur le monde, sur l’humanité. Sans jamais moraliser. Jamais juger. Parfois, également, on se surprend à rire, même si en apparence ce qui est ici exhibé impose le sérieux, la compassion. Mais tout est tellement vivant, organique, que même le rire peut advenir. Comme chez Marthaler, comme chez Goebbels. Reste plus qu’à espérer que pour tous ces comédiens qui sortent des écoles françaises et suisses, leurs prochains engagements seront sinon à la hauteur de ce vers quoi Lupa les a conduits, tout au moins jamais en deçà de pareille chance...

    • Inspecteur Missaire
      Inspecteur Missaire répond à DLABOUTIERE
      Agent
      • Posté à 11h17 le 07/01/2012
      • Internaute 124818
        Agent

      @Dlaboutiere
      J’ignorais que Joseph Goebbels était une référence culturelle. Quant à René Char, son style ampoulé et ses aphorismes pompeux de donneur de leçons bidon, il m’apparaît comme un énorme pétard mouillé. Vous n’avez pas autre chose à nous proposer ?

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