Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Maylis de Kerangal et Danièle Sallenave dans le transsibérien pour le meilleur et pour le pire

J.-P. Thibaudat
chroniqueur
Publié le 08/01/2012 à 09h57

Wagon habituel du transsibérien Moscou-Vladivostok (Arthur Jatteau)

Danièle Sallenave et Maylis de Kerangal ont partagé la même cabine du transsibérien entre Novossibirsk et Vladivostok. Chacune en a ramené un livre. « Sibir » pour l’une et « Tangente vers l’est » pour l’autre. Les ouvrages paraissent en même temps au sein du groupe Gallimard (collection blanche et Verticales), ils traitent d’un même espace-temps. Et pourtant tout les oppose comme le jour et la nuit.

Les avatars du « Transsibérien des écrivains »

Ces deux romancières faisaient partie en juin 2010 d’une opération « Transsibérien des écrivains » dans le cadre de l’année France-Russie, réunissant une douzaine d’écrivains (de Patrick Deville à Eugène Savitskaya en passant Mathias Enard, l’incontournable Dominique Fernandez ou Sylvie Germain). Qu’attend-t-on d’un écrivain ? Qu’il écrive. Puis qu’il parle de son œuvre. Et enfin qu’il ait un avis sur tout.

Qu’attend-t-on d’un écrivain à qui on offre un voyage en première classe tout au long (ou partie) du mythique train ? Qu’il revienne les poches pleines de notes et en fasse quelque chose. Un article, une nouvelle, un livre, n’importe quoi. Mais quelque chose. La plupart ont joué le jeu (fictions pour France Culture, publications, etc.). L’opération com’ est réussie. Pa sûr que la littérature française en sorte toujours grandie.

Deux wagons baptisés Cendrars


Wagon de troisème classe dans le transsibérien (Arthur Jatteau)

Donc, en gare de Novossibirsk, Danielle voit entrer Maylis dans son compartiment (deux lits en première, quatre en seconde, en troisième il n’y a pas de compartiment mais une sorte de dortoir) situé dans l’un des deux wagons rebaptisés pour l’occasion « Cendrars » , du nom de l’inégalable auteur de la fantasque et fantastique « Prose du Transsibérien » qui a fait plus pour la mythologie de ce train que bien des récits de voyage.

Les deux wagons de la délégation française étaient décrochés à l’arrivée d’une grande ville et raccrochés à un autre train un ou deux jours plus tard (le transibérien n’est pas un train unique mais une ligne avec variante chinoise ou mongole).

Le voyage Potemkine de Danièle Sallenave

Danièle Sallenave est l’une des rares à avoir effectué tout le voyage depuis Moscou. Et la seule à nous le raconter par le menu. Elle ne nous épargne rien. Ni le temps qu’il fait, ni si elle a bien ou mal dormi, ni le menu du petit déjeuner.

Cependant son livre, bien qu’assommant, est de tous les écrits parus ici et là après cette opération com, celui qui raconte le plus précisément ce « voyage Potemkine ». Car c’en fut un.

L’expression, qui date des tsars et fit florès à l’époque soviétique, désigne ces voyages très organisés où l’on montre aux hôtes venus de loin, combien le pays est radieux, les campagnes proprettes et les récolte exceptionnelles. Sallenave cite cette expression ce qui ne l’empêche pas deux pages plus loin d’écrire benoitement :

« Comme à notre arrivée dans chaque ville, je suis frappée par l’ordre, la propreté des rues, leur air d’aisance. »

Tout Russe ne vivant pas au centre d’une grande ville (et même là…), sera écroulé de rire en lisant cette phrase. Sallenave le pressent car elle ajoute : « Il est vrai que, faute de temps, je m’aventure peu dans les faubourgs et les bas quartiers. ». Effectivement.

« Tout le monde nous ment »

Chaque halte est immuable. Minutée et encadrée. Réception en fanfare avec bouquets de fleurs, pain et sel, installation à l’hôtel, visite des lieux historiques et musées, déjeuner, rencontre avec des étudiants à l’université, etc.. Un jour ou deux comme ça par ville et on repart. Il arrive à la voyageuse d’avoir des états d’âme (« Je me dis pourtant à plusieurs reprises qu’un tel voyage a quelque chose de choquant dans un pays où les difficultés économiques sont loin d’êtres résolues ») mais elle a tôt fait de se réfugier dans le passé.

C’est sa marotte. Dans chaque ville elle cherche le passé faute d’y voir ou d’y chercher le présent.

Pendant tout le voyage Danièle Sallenave ne fera aucune rencontre. Sauf une fois, une brève rencontre accidentelle. Lors d’une excursion en autocar chez l’écrivain sibérien Astafiev, le « groupe joyeux, harassé » croise une vieille femme qui sort de son isba et leur lance : « Tout le monde nous ment » (quelqu’un traduit). Mais le temps presse, il faut vite remonter dans l’autocar, le train attend.

« Une réalité qui demeure insaisissable »

A Oulan-Oudé, capitale de la Bouriatie, de l’autre côté du lac Baïkal (une des régions les plus pauvres de la fédération de Russie) ), au milieu d’un concert, une voix s’élève :

« Tout est difficile aujourd’hui, pas seulement au niveau matériel, mais au niveau humain ».

Quelqu’un traduit. Sallenave est troublée : « soudain j’en ai assez de ne pas pouvoir m’approcher d’une réalité qui demeure insaisissable ».


Le transsibérien dans un gare au delà du lac Baïkal (Arthur Jatteau)

La fatigue gagne. La romancière, plus douée pour le roman que pour le récit de voyage, expédie la distance Oulan-Oudé –Vladivostok en moins de 25 pages alors que son livre en compte plus de trois cents.

Maylis de Kerangal traite du train avec entrain

Tout autre est le propos de Maylis de Kerangal dans « Tangente vers l’est ». Du voyage organisé, des hôtels, des repas, des visites, des autres écrivains, et des haltes dans les villes pas un mot.

Sallenave mentionne ses précédents voyages (et dédie son livre à Antoine Vitez dont elle fut proche). On ne sait si Maylis de Kerangal est déjà allée en Russie, mais les lecteurs de « La corniche kennedy » ou de « Naissance d’un pont » savent que ce vaste pays ne lui est pas indifférent.

Du voyage, elle ne retient que ce qui est durablement palpable pour un voyageur qui traverse la Russie dans le transsibérien : le train. Son roulis, ses grincements, ses différents wagons (voir plus haut), ses couloirs avec les chiottes au bout, la plateforme dernière où l’on voit défiler les rails, et cette figure récurrente d’un voyage en train au long cours dont elle use avec finesse : tout voyageur éveillé regarde dormir le voisin d’en face avant que la figure ne se renverse.

Maylis de Kerangal part de cette intimité biaisée que crée tout voyage en train qui dure des jours et des nuits.

Le personnage de la provodnitsa

Le train c’est aussi pour elle une dramaturgie implacable, de gare en gare, cette alliance bestiale entre le temps et l’espace. Du voyage enfin elle retient


Ta samovar au bout du couloir dans un wagon du Transsibérien (Arthur Jatteau)

la seule figure russe qu’un voyageur étranger côtoie régulièrement dans le transsibérien (outre ses compagnons de voyage) : la provodnitsa, la dames chargée (une par wagon) du bon fonctionnement du samovar, de l’ordre, etc..

D’un pont en construction, Maylis de Kertangal passe à un train en mouvement. D’un livre à l’autre, la référence implicite ou explicite au cinéma (surtout américain mais pas seulement) suit son cours. Tous les cinéphiles vous le diront, le cinéma adore les trains et son huis clos.

Et l’écriture, très matérielle, très descriptive des corps de Maylis de Kerangal y prend ses aises. (On pense à Claire Denis). « Naissance d’un pont » était un livre costaud, très charpenté. « Tangente vers l’est » un croquis à l’emporte pièce, la ritournelle d’une ligne de fuite.

L’étrangère et le conscrit entrent en gare

De gare en gare on se love dans un roman, exactement de gare. L’histoire invraisemblable (on s’en fout) d’une rencontre.

Lui, Aliocha, un soldat qui, contre son gré, part à l’armée et veut s’enfuir à la première gare venue (non parce qu’il est objecteur de conscience, mais parce que l’armée russe c’est l’horreur programmée).

Et elle, Hélène, une française qui fuit (le temps d’une escapade ou plus on ne sait) son compagnon ex dissident revenu au pays et, directeur d’une centrale électrique dans la région de Krasnoiarsk, est en train de devenir un russe bourré de fric plutôt chiant.

L’étrangère et le conscrit. Deux fugitifs.

« La mécanique de fer matérialisant le temps »

D’un côté le romanesque d’une brève rencontre, de l’autre le train traversant des paysages immuables. Entre les deux Maylis de Kerangal actionne les pistons des correspondances dès les premières pages (« la cadence du train, monotone, loin d’ankyloser son angoisse, l’agite et la ravive »).

La force de son texte c’est de mettre en scène la porosité entre les corps et les paysages, entre les corps et la « mécanique de fer matérialisant le temps » qu’est le train, le temps lui-même étant nimbé d’apesanteur puisque les fuseaux horaires se succèdent et embrouillent les montres des voyageurs.

Et tout cela dans un rudimentaire langage des signes faute de langue commune (hormis le « da » qui leur sert d’esperanto), sous le regard de deux provodnitsy : la blonde soupçonneuse du wagon d’Aliocha et la brune complice du wagon d’Hélène.

Un pont en mouvement

Le transsibérien qui relie Moscou à Vladivostok apparaît comme un pont imaginaire toujours en mouvement. Un pont à l’envers où le temps est l’étalon de l’espace. Mais un pont. Qui envoie des cartes postales à « Naissance d’un pont » D’ailleurs à la fin du récit, clin d’œil, c’est un pont miniature que décrit Maylis de Kerangal . Ses deux héros sont allongés,

« chacun sur une couchette, les mains jointes et les bras formant une passerelle au-dessus du vide ».

Signalons que « Naissance d’un pont » sort en Folio courant janvier.

In memorian « L’invitation » de Claude Simon

En lisant ces deux livres, difficile de le pas penser ici à un autre voyage organisé. Celui que proposa l’écrivain Aïtmatov à plusieurs prix Nobel dont Claude Simon qu’il convia en Russie et dans le Caucase. C’était sous Gorbatchev.

Sans nommer aucun nom ( troquant celui d’Arthur Miller par « le mari de la plus belle femme du monde »), Claude Simon fit en 1987 le récit de ce voyage sous le titre « L’invitation ». Récit hallucinant et on ne peut plus simonien d’un pays en pleine décomposition dans lequel l’auteur retournait après un premier voyage en 1937.

Tout cela est remarquablement restitué par Mireille Calle-Gruber dans sa récente biographie « Claude Simon, une vie à écrire » (Seuil). Elle cite cette lettre de François Bon à Jérôme Lindon (l’éditeur de Claude Simon) :

« Je suis complètement estomaqué par “ L’invitation ” -quelle beauté- et avec quelle rigueur tout cela est vrai ».

Infos pratiques
"Tangente vers l'est "par Maylis de Kerangal, "Sibir" par Danièle Sallenave
respectivement Editions Verticales, 128p, 11,50€, Editions Gallimard,318p, 19,50€

sortie en librairie le 12 janvier

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  • Saba
    • Posté à 10h58 le 08/01/2012
    • Internaute 9356

    Il se trouve que j’ai fait le voyage du Transsibérien cette même année 2010 et bien sûr j’ai lu , à l’époque , les chroniques qui sont parues dans plusieurs journaux , des écrivains invités . je n’y ai pas retrouvé le transsibérien que j’ai vécu , que j’ai adoré. Rien ou pas grand chose sur le train et ses voyageurs pittoresques ( moi j’étais dans un train occupé par des commerçants mongols qui vendaient leur marchandise tout au long du trajet à chaque arrêt en gare ) , rien sur la modification de la perception du temps à cause du décalage horaire que l’on vit jour après jour et de la monotonie dépaysante des paysages de la steppe ( bouleaux et isbas) qui ne changent guère de Moscou aux abords du lac Baïkal. J’ai eu le sentiment que les écrivains qui parlaient de ce voyage , ne parlaient en fait que d’eux. Je suis étonnée par exemple que D. Sallenave évoque une ’impression d’aisance à propos des villes sibériennes , elle n’a pas dû regarder par la fenêtre , les isbas sont souvent croulantes ,quant aux banlieues traversées , elles semblent aussi misérables que dans la plupart des pays à travers le monde.
    Parmi les oeuvres qui ont été publiées à la suite de ce voyage , je n’ai lu que le court roman de M. Enard , pas désagréable à lire mais pas inoubliable non plus . Je ne crois pas avoir envie de lire celui de D. Sallenave , mais vous m’avez donné envie d’ acheter celui de M. de Kerangal.Et si vous voulez retrouver l’atmosphère du transsibérien tel que le vivent les Russes qui font ce voyage par nécessité professionnelle ou familiale , je vous conseille le livre d’un écrivain qui a fait tout seul ce voyage en hiver : c’est Hervé Bellec et le titre est je crois : Les Sirènes du Transsibérien ( j’ai dû prêter le livre et je ne le retrouve pas dans ma bibliothèque)

  • Pi.K
    Pi.K
    Vilain Parisien
    • Posté à 12h07 le 08/01/2012
    • Internaute 105016
      Vilain Parisien

    Le « wagon habituel » n’est pas très habituel : c’est un wagon du Rossia, le train « haut de gamme » de la ligne transsibérienne, numéroté 1/2, le plus luxueux, tout ça. Pas le train du « commun », numéroté au-delà des 300 (sachant que plus le numéro est bas, plus le train est luxueux).

    En revanche, pour ce qui est de la propreté, il faut bien voir que les Russes y sont très attachés. Même dans les coins les plus reculés, les gares sont propres et bien tenues (on ne peut pas en dire autant des décharges sauvages), les chiens errants sont gentils, etc. C’est le bordel, le bitume des routes est défoncé quand il y en a, mais c’est propre. Bien plus que les rues de Paris.

  • STEFFEN Louis
    STEFFEN Louis
    ancien enseignant réformateur
    • Posté à 15h23 le 08/01/2012
    • Expert 25070
      ancien enseignant réformateur

    Que Madame Sallenave n’ait rien vu et en parle doctement n’est pas étonnant. Elle pontifie depuis des années sur l’enseignement secondaire alors qu’elle n’y a pas mis les pieds depuis longtemps et ignore sa réalité élitiste et sélective. Elle croit faire de la littérature parce qu’elle consacre beaucoup d’énergie, de paroles et de papier à en célébrer les mérites et à dénigrer les enseignants qui cherchent à sortir de l’impasse littéraire où on les confine.

  • vorivzakonie
    vorivzakonie
    toujours juste
    • Posté à 07h14 le 10/01/2012
    • Internaute 168643
      toujours juste

    En un paragraphe une description plus concluante que tout l’article de J.-P. Thibaudat qui est pourtant un excellent critique de théâtre. Mais là on peut penser que le théâtral de certains des bouquins qu’il a du se farcir l’a profondément ennuyé.
    Pourtant il n’y a rien de plus excitant que le Transsibérien...

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