Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

L'explosif Goebbels & Wilms Circus de passage aux Bouffes du Nord

J.-P. Thibaudat
chroniqueur
Publié le 17/02/2012 à 10h52

André Wilms dans « Max Black » de Heiner Goebbels (Mario del Curto)

Quinze ans que l’Otni (objet théâtral non identifié) «  Max Black  » conçu par Heiner Goebbels tourne de par le monde. Le voici pour quelques jours aux Bouffes du Nord, lieu adéquat.

Quinze ans de tournées à succès

Quinze ans que l’acteur André Wilms (que l’on ne présente plus), seul humain en scène – mais entouré d’une multitude d’objets et de machines musicales, explosives ou lumineuses –, arpente le plateau, la bouche pleine de propos logiques jusqu’à la folie (Wittgenstein, Lichtenberg), de pensées exquises de Paul Valéry extraites de son méconnu «  Journal  » et des saillies de celui qui donne son nom au spectacle, Max Black, né à Bakou et mort à Ithaca en 1988, philosophe fondu de mathématiques.

Il y a quinze ans, ce n’était pas la première production du Goebbels & Wilms Circus, ce n’est certainement pas aujourd’hui la dernière. L’Alsacien Wilms se devait de rencontrer l’Allemand Goebbels. Ils se parlent, coude contre coude, au coin d’un bar dans la langue de Heiner Müller, et ils ont beaucoup d’amis en partage. Leur commune folie faite de précisions maniaques, de pensées obsessionnelles mais tout autant de rires démoniaques, a enfanté une grammaire scénique à la fois matérialiste et déjantée qu’il est inutile de faire breveter car elle est inimitable.

L’évidence d’un rhinocéros

Tout commença à l’Atem (créé par Georges Aperghis et codirigé avec Antoine Gindt) en 1993 avec «  Ou bien le débarquement désastreux  » (sur des textes de Francis Ponge et Heiner Müller), spectacle qui tourna tant et plus comme la plupart des suivants.

Dans les années 80, la notion de «  théâtre musical  » avait été un serpent de mer qui s’était souvent mordu la queue. Et voici que déboulait un Otni avec l’évidence d’un rhinocéros, cet animal dont personne, même Dürer, ne peut faire le tour. Il en va ainsi de tous les spectacles du Goebbels & Wilms Circus. 

Un capharnaüm de sensations

Par quel bout décrire ce capharnaüm de sensations qu’est «  Max Black  »  ?

  • Le mariage de la pyrotechnie et de la musique  ?
  • L’alliance sacrée de la régie et de l’acteur à l’heure d’ouvrir un tiroir qui, comme tout ce que touche l’acteur, fait de la musique, s’enflamme ou s’illumine  ?
  • Les multiplications des sources de lumière qui vont de pair avec un incessant bricolage scénique  ? 
  • Le savant choix des textes martelés par la diction rauquement saccadée de Wilms  ?

Tout à la fois. Une alchimie frontale.

Dans ce cabinet de travail sans âge, où est-on  ?

  • dans le décor abandonné d’un film de Jeunet ;
  • dans l’antre débordant de cailloux et de bidules où Théodore Monod travaillait au Muséum d’histoire naturelle ;
  • dans le garage de mon père plein de trucs indispensables qui ne servent à rien ;
  • dans un studio de l’Ircam elooké par Emmaüs ;
  • dans le repaire d’artificiers anarchistes recyclant des pétards mouillés ;
  • dans une chanson de Boris Vian où un savant cherche la potion magique de la bombe atomique et finit par être élu chef du gouvernement après avoir occis le précédent.

Un clone en forme de clown

On est partout à la fois. Car on est toujours ailleurs, tant le spectacle ne cesse de déménager.

Physicien rêveur, mathématicien maniaque, logicien imperturbable, philosophe du soir, Docteur Mabuse, sorcier patenté, le personnage de Max Black est inclassable. Et encore pyromane doué pour foutre le feu à n’importe quoi  ? Oui.

Mais c’est aussi un magicien puisqu’il a le don de reproduire des sons instantanément, de faire jouer du piano à une roue dentelée, de faire tourner en oiseau sans cage mais avec tourne-disque, de vivre sous un toit où des aquariums tiennent lieu de luminaires.

Résumons-nous  : en la personne de l’acteur André Wilms, Heiner Goebbels a trouvé mieux que son clone  : son clown.

Infos pratiques
"Max Black"
Musique, conception et mise en scène : Heiner Goebbels

Avec André WilmsThéâtre des Bouffes du Nord - 20h30 - jusqu'au 19 février - 01 46 07 34 50

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  • DLABOUTIERE
    DLABOUTIERE
    en cours
    • Posté à 23h00 le 18/02/2012
    • 178696
      en cours

    D’où vient qu’on ressorte toujours ébahi, cueilli, amusé, le coeur léger et l’esprit en ébullition après un spectacle de Goebbels ? Tel un enfant surdoué, curieux du monde dans ses cohérences hasardeuses, surréaliste, avec un art savant et enjoué du montage et du collage, il associe des mondes qu’on suppose à tort étrangers les uns aux autres. Rien, chez lui, n’est jamais linéaire (c’est peut être ce qui manque souvent aux spectacles de théâtre français, ce pied de nez au souci de linéarité). Et ses fresques marquent durablement. Y compris chez ceux qui, peu habitués à se rendre au théâtre, confient leur émerveillement. Cela m’est arrivé à plusieurs reprises de croiser ou inciter des amis spectateurs, méfiants, incrédules voire peu habitués à se rendre au théâtre, de recueillir leurs impressions fortes et ensuite leur grand plaisir d’avoir découvert ces spectacles. Après « Erartijaritjaka » (avec André Wilms) qui signifie en langue aranda (selon Canetti) « animé d’une chose qui est perdue » (spectacle où se croisaient, entre autres, Chostakovitch, Ravel et les aphorismes savoureux de Canetti), « Stifters Dinge » exhibait le théâtre en l’absence de tout homme : une machine inventive, autonome, pianos jouant sans musiciens, sans mains posées sur leurs claviers, bassins d’eaux bouillonnants, hauts parleurs grésillants creusaient d’autant plus le désir de présence de comédiens ayant visiblement renoncé à rivaliser avec la machinerie et, pour l’occasion, des textes de Adalbert Stifter, (écrivain que connaissent tous les petits allemands, à l’instar en France, d’un Alphonse Daudet), un concerto de Bach, mais aussi les « spoken words » de Burroughs s’acoquinaient pour créer l’un des poèmes scéniques les plus époustouflants. Autre déclinaison de ce qui est « animé d’une chose qui est perdue » : le théâtre, débarrassé de l’Homme, à la fois effrayant et visionnaire (on passe son temps à espérer l’apparition d’une actrice, d’une présence humaine, dans ce Stifters Dinge, et seuls des appareils stéréophoniques diffusent des textes). Les dispositifs de lumière aussi, les facéties des 2 artistes vous enchantent (dans « Eraritjaritjaka », on voyait par exemple André Wilms, sortir de la salle de théâtre, puis suivi par une caméra vidéo (et ce, dans chaque ville on reconnaissait le hall et les alentours de l’établissement), héler un taxi, continuer à psalmodier ses réflexions canettiennes, rentrer chez lui, se préparer une omelette, consulter le journal local daté du jour -La Dépêche du Midi lors des représentations à Toulouse, Le Progrès de Lyon à Villeurbanne, Le Dauphiné libéré à la MC2 de Grenoble, etc- et l’on se demandait chaque fois comment pareille ruse pouvait avoir lieu. Magiques, quasi diaboliques sont ces inventions extraordinaires. Savant et iconoclaste, faussement élitiste et au contraire se souciant d’un théâtre populaire car accessible à tous, puisque faisant grande confiance aux sensations,Heiner Goebbels est comme le seul et unique Borgès du théâtre européen. Un compositeur qui plus est de haute volée (la musique qu’il a composée pour une pièce chorégraphique de Mathilde Monnier, « Les Lieux de là », vous trottait longuement dans la tête, comme la voix très musicale de André Wilms imprime durablement votre esprit (quand il énonce par exemple : « Je n’ai point de mélodie pour m’apaiser“- Canetti), tout concourt en effet à mimer ensemble le réel et la feinte de ce réel. Aux parisiens étourdis qui liraient d’ici demain le billet de Jean-Pierre Thibaudat et qui ne sauraient comment passer une belle après midi dominicale pour découvrir les clowneries sérieuses de Goebbels et Wilms : courez aux Bouffes du Nord vers 16h.

  • fafdebase-
    fafdebase-
    bobophage nationaliste (...)
    • Posté à 05h13 le 19/02/2012
    • 180859
      bobophage nationaliste (...)

    çà la fout mal de s’apeller Goebbels et de travailler dans la Kultur...

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