Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Disparition d’une voix (Jean Topart) après celle d’une gueule (Paul Crauchet)

J.-P. Thibaudat
chroniqueur
Publié le 02/01/2013 à 17h45

Ils étaient nés au tout début des années vingt, l’un en 1920 et l’autre en 1922, ils sont partis tous les deux en décembre, Paul le 19 et Jean le 30. Ils se connaissaient, s’étaient croisés ici et là au coin d’un téléfilm, avait fréquenté les mêmes plateaux de tournage d’émissions cultes (« Les cinq dernières minutes », « Messieurs les jurés ») ou d’une série télé (« Zola », où, pour une fois, Jean tenait le rôle-titre), Claude Régy les avait engagés l’un après l’autre dans les années 1960. Ils s’estimaient probablement. Mais ils ne se ressemblaient pas. L’un était d’abord une voix, l’autre, une gueule.

La voix familière de Jean Topart

Quand une « brève » (les journaux manquent de place et souvent de mémoire) vous apprend la mort de Jean Topart, c’est sa voix qui vous revient.


Jean Topart (DR)

Grave sans être abyssale, délicieusement nasale, naturellement ensorceleuse, souvent insidieuse, enveloppante, voire charmante, mais très vite, dans une précipitation de syllabes ou une suspension du débit, inquiétante, angoissante.

On ne compte plus le nombre de films, de courts métrages, d’émissions de radio, de feuilletons télé (« Belphégor ») dont il fut le narrateur, la voix du récitant. Alain Cavalier dans « Le combat dans l’île » étant l’un des premiers, ce qui n’est pas surprenant, à être sensible à la présence sonore de la voix de Topart.

On ne compte plus également le nombre de films d’animation auxquels il prêta sa voix, sans parler des doublages (la voix de Christopher Lee dans « Les cicatrices de Dracula »). C’est peu dire que sa voix nous était familière.

Son visage était comme le prolongement de sa voix ; d’abord ses yeux souvent plissés, ses lèvres à peine ouvertes... Il lui arrivait de rire, mais c’était une aspiration d’air suivie d’une saccade timbrée qui pouvait aller jusqu’à entraîner une sorte de malaise. L’ambiguïté était comme une seconde nature de son jeu.

Du TNP à « Au théâtre ce soir »

Vilar le remarqua et l’engagea dans la troupe du Théâtre national populaire (TNP) en 1955. Il y restera jusqu’au début des années 1960, jouant à Avignon et au Palais de Chaillot dans de grands spectacles de Jean Vilar devenus légendaires, comme « La résistible ascension d’Arturo Ui » ou « Le Prince de Hombourg » (avec Gérard Philipe dans le rôle-titre).

Après le TNP, il mènera une carrière essentiellement au théâtre et à la télévision, auprès de réalisateurs comme Stellio Lorenzi, Jean-Pierre Decourt (« Rocambole ») ou Claude Barma, qui lui offrira le rôle de Iago dans « Othello » de Shakespeare, un rôle qui semble avoir été écrit pour lui.

Au théâtre, Claude Régy (« Le retour » de Pinter), Jean-Louis Barrault et bien d’autres font appel à lui. Puis on le verra moins sur les planches – sauf sur celles, filmées, de la série « Au théâtre ce soir » – et plus souvent à la télévision. En 1978, il est Zola dans un téléfilm en quatre épisodes de Stellio Lorenzi, où il triomphe.

Sa carrière au cinéma resta plus modeste ; elle avait pourtant bien commencé avec « Le testament du docteur Cordelier » de Jean Renoir, et devait s’achever avec « Les acteurs » de Bertrand Blier, après que Claude Chabrol n’ait songé enfin à lui en le distribuant dans « Poulet au vinaigre ». L’inquiétude que dégageait sa voix et son regard aura-t-elle nuit à sa carrière au cinéma ?

La gueule familière de Paul Crauchet

Au contraire, la gueule de Paul Crauchet aura été l’un de ses atouts pour faire carrière au cinéma et devenir un visage familier de notre cinéphilie. Un visage avenant, immédiatement sympathique, une gueule de gauche si je puis dire (membre du réseau Jeanson pendant la guerre d’Algérie et porteur de valises, il fit sept mois de prison). Comme un cousin de Jean Bouise ; ils seront d’ailleurs tous deux à l’affiche de « La guerre est finie » d’Alain Resnais, qui traite de la résistance espagnole en France sous Franco.

Trop prolétaire sans doute pour figurer dans les films bobos avant l’heure de Claude Sautet, il sera un acteur familier à la fois des films d’Yves Robert, de Jean-Pierre Melville (« L’armée des ombres », « Un flic ») et de Robert Enrico, qui lui donna l’un de ses beaux rôles au cinéma dans « Les grandes gueules ».

De Jean-Pierre Melville à Peter Brook


Paul Crauchet (DR)

Paul Crauchet avait le regard droit et le phrasé qui va avec. Un acteur calmement déterminé. Sa carrière au théâtre ne connaît guère d’interruption depuis le début des années 1950 jusqu’à la fin des années 1980.

Il débute en 1950 dans une pièce de Boris Vian au théâtre des Noctambules, crée « Barrage contre le Pacifique » de Marguerite Duras dans une mise en scène de Jean-Marie Serreau, qu’il recroisera pour créer une pièce de Kateb Yacine, et c’est avec un texte de Duras qu’on le retrouve quand Claude Régy monte « Les viaducs de la Seine-et-Oise ».

Laurent Terzieff et Roger Blin feront appel à lui, et il sera dans la distribution du « Timon d’Athènes » que Peter Brook met en scène pour inaugurer les Bouffes du Nord. Un beau parcours.

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  • inspecteur crouton
    • Posté à 18h53 le 02/01/2013
    • Internaute 118828
      modéré

    Je me souviens il y a quelques années d’une visite au Temple de Philae sur le Nil, avec un son et lumière qui était en français, vu que tous les touristes étaient français.
    Il y avait deux récitants, un homme et une femme, qui racontaient la « fabuleuse » histoire du temple et des pharaons.
    Après la projection le guide joue aux devinettes en disant au groupe « peut être avez vous eu le sentiment de reconnaître les voix des récitants... » et j’annonce fièrement « ben oui, c’est Jean Topart et Suzanne Flon, bien sûr » et j’ai épaté tout le monde avec ça.

    Ouais ouais ben trouvez des trucs intéressants à dire avec la mort de Jean Topart, vous.

    • KASAP12
      KASAP12 répond à inspecteur crouton
      sdf
      • Posté à 21h26 le 02/01/2013
      • Internaute 196380
        sdf

      c’était pas lui les mystérieuses cité d’or aussi ! ?

      • We want a shrubbery
        We want a shrubbery répond à KASAP12
        Fonctionnaire à chat. Ni!
        • Posté à 22h28 le 02/01/2013
        • Internaute 100046
          Fonctionnaire à chat. Ni!

        Et Salieri dans « Amadeus » !
        Au fait il zozote, son Zola ? (Vola vovotait, fi, fi)

      • Bob Moog
        Bob Moog répond à KASAP12
        Voltage Controlled
        • Posté à 09h39 le 03/01/2013
        • Internaute 136928
          Voltage Controlled

        Dans les documentaires ? Je me posais la même question bien qu’il me semblait que c’était Chalopin.

  • plastic quidam of universe
    plastic quidam of universe
    J'en suis comme deux ronds de (...)
    • Posté à 21h51 le 02/01/2013
    • 183735
      J'en suis comme deux ronds de (...)

    On voit, on entend que l’acteur - le comédien - est un outil vivant et mortel (périssable). Une serpe en acier forgé bleu que j’ai bien connu avec ses soeurs supportait des générations d’aiguisage à la pierre avant de disparaître usée par le fil. Quel feu les avaient mis en forme ? à travers quelles épreuves ont été trempées des vies artistiques comme celles-ci ? Elles n’ont pas traversé les mêmes feux que ceux dont notre belle époque se croit disposer. Des coeurs d’airain disparaissent, qu’avons-nous qui nous gène autant avec la vie ! ? « Le » public est mort.

  • We want a shrubbery
    We want a shrubbery
    Fonctionnaire à chat. Ni!
    • Posté à 08h22 le 03/01/2013
    • Internaute 100046
      Fonctionnaire à chat. Ni!

    Merci. On a un peu parlé de Jean Topart, mais pour Paul Crauchet on a eu tout juste quelques entrefilets çà et là (toujours rien dans le carnet du « Monde »). Je n’ai pas oublié le Félix de « L’Armée des ombres » au regard triste et déterminé.

    • Waldeck
      Waldeck répond à We want a shrubbery
      Le désenchantement, c'est (...)
      • Posté à 14h04 le 03/01/2013
      • Internaute 36864
        Le désenchantement, c'est (...)

      - » (toujours rien dans le carnet du « Monde »). »

      - Il n’y avait que ça dans la rubrique nécro de Picsou-Magazine...

    • Waldeck
      Waldeck répond à We want a shrubbery
      Le désenchantement, c'est (...)
      • Posté à 14h10 le 03/01/2013
      • Internaute 36864
        Le désenchantement, c'est (...)

      - Quant à Félix de « L’Armée des ombres » au regard triste et déterminé, je crois que c’est Gérard Jugnot !

      • plastic quidam of universe
        plastic quidam of universe répond à Waldeck
        J'en suis comme deux ronds de (...)
        • Posté à 08h30 le 04/01/2013
        • 183735
          J'en suis comme deux ronds de (...)

        T’es un gros cruel, Waldeck : -) ! (pour le ridicule de maints production ciné/télé de ces années là je suis d’accord avec toi. Mais ce furent de bons ouvriers de « second plan » et Topart fit un Zola épatant)

         
        • Waldeck
          Waldeck répond à plastic quidam of universe
          Le désenchantement, c'est (...)
          • Posté à 09h09 le 04/01/2013
          • Internaute 36864
            Le désenchantement, c'est (...)

          Mais à aucun moment je n’ai voulu ridiculiser ces comédiens remarquables et trop peu honorés de leur vivant, mais j’aime bien m’amuser à l’occasion des hommages posthumes (c’est ma façon de leur rendre un dernier salut respectueux !).

        2 autres commentaires
  • dandin
    dandin
    ingénieur
    • Posté à 23h39 le 02/01/2013
    • Internaute 119329
      ingénieur

    J’espère garder encore longtemps dans ma mémoire ces deux voix familières et caractéristiques d’une qualité rare.

  • simla
    simla
    desperate housewife
    • Posté à 00h57 le 03/01/2013
    • Internaute 164811
      desperate housewife

    Deux excellents acteurs dans des registres différents.

    J’ai une énorme admiration pour les acteurs qui doublent les films...ça ne doit pas être évident...

  • anegris
    anegris
    dans la colline
    • Posté à 03h20 le 03/01/2013
    • Internaute 100483
      dans la colline

    Adieu Paul. Merci de ton accueil toujours chaleureux de la part d’un grand comédien pour un petit âne gris. Condoléances à S. et à ta famille.

  • Waldeck
    Waldeck
    Le désenchantement, c'est (...)
    • Posté à 10h09 le 03/01/2013
    • Internaute 36864
      Le désenchantement, c'est (...)

    Topart , Crauchet, Depardieu... tous ces grands acteurs aujourd’hui disparus ...

    • pablico
      pablico répond à Waldeck
      Co-NOBEL de la Paix
      • Posté à 10h35 le 03/01/2013
      • Internaute 14278
        Co-NOBEL de la Paix

      Da !

  • Corrado DeLuca
    Corrado DeLuca
    Riverain vigilant
    • Posté à 11h02 le 03/01/2013
    • Internaute 192570
      Riverain vigilant

    Je me souviendrai surtout de Jean Topart comme la voix de Zeus dans « Ulysse 31 ».
    Et Paul Crauchet pour son rôle dans « l’Armée des ombres » de Jean-Pierre Melville.

    Deux grands comédiens disparus...

  • foutard
    foutard
    voudrait bien gagner un peu
    • Posté à 14h21 le 04/01/2013
    • Internaute 28406
      voudrait bien gagner un peu

    De Paul Crochet se degageait une bonté abyssale ; j’ai encore en tete l’humanité qu’il degageait dans « la gloire de mon pere “ .

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