Marteau, haltères, rugby : Judith Depaule met en scène des sportives

« Corps de femme 3 Turquie » par Judith Depaule (Mabel Octobre)
Marteau, rugby, haltérophilie, ce ne sont pas des sports que la vox populi considère comme naturellement féminins. C’est ce douteux « naturellement » que Judith Depaule interroge à travers les corps et les témoignages vidéo de sportives de haut niveau et de trois actrices (une par discipline), dans trois compositions scéniques très performantes.
Trois spectacles qui peuvent être vus séparément ou, encore mieux, en continuité.
La lanceuse de marteau polonaise
C’est la Polonaise Kamila Skolimowska, championne olympique de marteau à 17 ans et demi, qui va le plus loin dans la contestation du « naturellement ». Elle est persuadée qu’un jour viendra où les femmes dépasseront les hommes. Et dans tous les domaines.
Excepté le poids de la boule métallique (4 kg contre 7,25 kg pour les hommes), rien ne diffère le marteau féminin de sa version masculine. Ni l’aire de lancement, ni la vitesse d’exécution, ni l’entraînement. Et pourtant, ce sport féminin n’a été homologué qu’en 2000 pour les jeux de Sydney. La sportive polonaise raconte comment elle vivait dans l’attente de voir ce sport enfin reconnu comme discipline olympique pour pouvoir participer aux J.O.
Filmée en plongée, une jeune fille espiègle fait l’inventaire historique des idées reçues sur le sport au féminin, qui apparaissent aussi ridicules aujourd’hui que les propos des adversaires du Pacs, et comme seront ridicules dans quelques années les propos actuels contre le mariage homo.
Ainsi, Pierre de Coubertin, l’âme des J.O modernes, pensait, nous dit-elle, que le rôle des femmes dans un stade olympique devait se limiter à couronner les vainqueurs. A quand un match de foot américain féminin avec des hommes en pom-pom boys ?
Performances et tests de féminité
Si l’écran vidéo et les deux moniteurs télé de chaque côté sont plus ou moins communs aux trois spectacles (restitution d’images d’entraînement et travail filmique autour des sportives), il en va tout autrement de l’espace du jeu et du look de l’actrice.
Ici, un tracé au sol reproduit l’angle de lancement du marteau, mais l’actrice (Marie de Basquiat) porte une robe longue. Ce qu’elle fait sur le plateau est à la fois comme un prolongement, un contrepoint de la sportive (j’allais écrire « de l’artiste », mais c’est tout comme) et une transfiguration scénique de la complexité gestuelle du lancer de marteau.

« Corps de femme 1 Pologne » (Mabel Octobre)
Via l’actrice, Judith Depaule met l’accent sur la question du genre. Après avoir évoqué les tests de féminité (obligatoires jusqu’en 1999 pour les sportives effectuant des compétitions), l’actrice interroge le public sur le sujet. Une façon pour Judith Depaule de prolonger ce qui fut son interrogation première au seuil de ce travail :
« La question du genre et de la sexuation de nos comportements provoque chez moi un trouble profond. »
Equipes de rugby féminin en France
Tout au long du second spectacle consacré au rugby féminin, l’actrice (Aude Schmitter) effectue un véritable échauffement (abdos, étirements, courses, etc.) sur un sol vert. La configuration est autre et c’est un sport collectif. Les règles du rugby à 15 féminin sont les mêmes que celles de son homologue masculin et se jouent sur le même terrain.
Ce n’est qu’en 1989 que le rugby féminin a été intégré à la Fédération française de rugby. Il y a un championnat, plusieurs divisions ; c’est un sport en pleine progression. Judith Depaule a interviewé quinze joueuses.
Leurs propos sur la camaraderie, la solidarité avec les nouvelles (le jour des premières douches communes par exemple) et l’affirmation de soi sont autrement plus intéressants que les habituels propos d’après match des joueurs mâles.
Très tonique, charpentée, d’une élégante décontraction, on croirait que l’actrice est elle-même une joueuse de l’Athletic club de Bobigny ou du Rugby club de Soisy-Andilly-Margency, les deux clubs auprès desquels Judith Depaule a enquêté.
La championne de l’haltérophilie turque
Le troisième spectacle nous entraîne en Turquie, où l’haltérophile Nurcan Taylan, née en 1985, fut la première sportive turque à avoir décroché une médaille d’or aux J.O. La force est là centrale. Mais cela ne va pas sans endurance, concentration, coordination et technique millimétrée. Le poids de l’athlète n’est pas proportionnel à celui soulevé. On peut être une femme bien foutue et soulever des poids impressionnants.
Judith Depaule a eu la bonne idée de confier le rôle non pas à une actrice, mais à une danseuse, Elisa Yvelin. Fine, gracieuse – mais cela ne se voit pas tout de suite, affublée qu’elle est de faux muscles (biceps, mollets, cuisses), de faux seins et de faux abdominaux.
Le langage est ici d’abord celui du corps et les mouvements de la danseuse à l’heure de soulever les poids sont à peine stylisés, mais son allure la déréalise. Le corps ne ment pas, sauf au théâtre. Le corps de l’actrice-danseuse devient un lieu de projection de réseaux musculaires, de flux sanguins ; tout un langage.
A la fin, alors que la partie vidéo se termine sur une vue de la salle d’entraînement vide en Turquie, une surimpression nous apprend que Nurcan Taylan a été suspendue en 2012 pour quatre ans. Dopage.
Cet enchaînement narratif imprévu conduira tout droit au dernier volet de la tétralogie sur le corps féminin, que Judith Depaule veut achever par un voyage dans l’ex-RDA, auprès de sportives victimes de dopages intensifs. Des femmes que le pouvoir politique voulait fortes comme des hommes pour glorifier le régime, des femmes esclaves des hommes.
- L »apostrophe, Théâtre des arts, scène nationale de Cergy, le 1er février « Corps de femme 1 (Pologne) », le 2 février « Corps de femme 2 (France) » et « Corps de femme 3 (Turquie) » ;
- Théâtre de Saint Quentin en Yvelines, « Corps de femme 1 » le 23 mars, « Corps de femme 2 » les 22 et 23 mars ;
- Le grand R, scène nationale de la Roche-sur-Yon, « Corps de femme 1 » le 27 mars, « Corps de femme 1-2-3 » les 28, 29 et 30 mars.
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non-aligné (et donc sale con (...)
non-aligné (et donc sale con (...)
J’ai honte d’être un homme, j’ai fait des yeux rond devant la première photo. Comment me castrer sans douleur pour devenir normal ?
Désolé aussi si je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel devant l’habituel paragraphe consensuel qui consiste à expliquer qu’en fait ce sont les femmes qui sont supérieures aux hommes, du moins en filigrane (histoire de pouvoir plaider innocent après).
« Leurs propos sur la camaraderie, la solidarité avec les nouvelles (le jour des premières douches communes par exemple) et l’affirmation de soi sont autrement plus intéressants que les habituels propos d’après match des joueurs mâles. »
Le genre d’anecdotes qui méritait d’être signalé, naturellement. C’était pas suffisant d’énoncer la seule vérité qui ressort de toutes les niaiseries féministes, à savoir que tou(te)s les pratiquant(e)s méritent la même considération et le même respect, non il fallait glisser l’insinuation selon laquelle les hommes sont des guignols insensibles en fait. Cette odeur suspecte que dégage un propos qui se trouve une bonne excuse derrière un ton pseudo-descriptif est d’autant plus exécrable que l’argument est spécieux : les rugbymen, derrière leurs blagues salaces et autres joyeusetés, sont au contraire sensibles et savent le montrer. Peut-être ont-ils plus de pudeur à exprimer cela, mais dans ce cas on se situe dans une pure question de genre qui n’appelait pas une illustration aussi détestable sous entendant l’infériorité intellectuelle et morale d’une équipe par rapport à l’autre, tout cela au titre d’un esprit revanchard « haha rira bien qui rira le dernier »... Peut-être surtout que, au moment de répondre, les femmes ne faisaient pas face à une caméra et à un journaliste exigeant une réponse conforme aux canons de Stade 2 (concision, clarté, démagogie), qui sait ? Comparer ce qui est comparable, tout ça... Mais en raison de ma situation de « mâle » (on s’épargnera la peine de commenter le choix du terme) je crains que la qualité de témoin dans cette affaire ne me soit refusée, l’article 1 du Code halimiesque posant une présomption de culpabilité pour toute partie mâle au procès...
Article intéressant malgré tout...




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