Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Marteau, haltères, rugby : Judith Depaule met en scène des sportives

J.-P. Thibaudat
chroniqueur
Publié le 29/01/2013 à 11h25

« Corps de femme 3 Turquie » par Judith Depaule (Mabel Octobre)

Marteau, rugby, haltérophilie, ce ne sont pas des sports que la vox populi considère comme naturellement féminins. C’est ce douteux « naturellement » que Judith Depaule interroge à travers les corps et les témoignages vidéo de sportives de haut niveau et de trois actrices (une par discipline), dans trois compositions scéniques très performantes.

Trois spectacles qui peuvent être vus séparément ou, encore mieux, en continuité.

La lanceuse de marteau polonaise

C’est la Polonaise Kamila Skolimowska, championne olympique de marteau à 17 ans et demi, qui va le plus loin dans la contestation du « naturellement ». Elle est persuadée qu’un jour viendra où les femmes dépasseront les hommes. Et dans tous les domaines.

Excepté le poids de la boule métallique (4 kg contre 7,25 kg pour les hommes), rien ne diffère le marteau féminin de sa version masculine. Ni l’aire de lancement, ni la vitesse d’exécution, ni l’entraînement. Et pourtant, ce sport féminin n’a été homologué qu’en 2000 pour les jeux de Sydney. La sportive polonaise raconte comment elle vivait dans l’attente de voir ce sport enfin reconnu comme discipline olympique pour pouvoir participer aux J.O.

Filmée en plongée, une jeune fille espiègle fait l’inventaire historique des idées reçues sur le sport au féminin, qui apparaissent aussi ridicules aujourd’hui que les propos des adversaires du Pacs, et comme seront ridicules dans quelques années les propos actuels contre le mariage homo.

Ainsi, Pierre de Coubertin, l’âme des J.O modernes, pensait, nous dit-elle, que le rôle des femmes dans un stade olympique devait se limiter à couronner les vainqueurs. A quand un match de foot américain féminin avec des hommes en pom-pom boys ?

Performances et tests de féminité

Si l’écran vidéo et les deux moniteurs télé de chaque côté sont plus ou moins communs aux trois spectacles (restitution d’images d’entraînement et travail filmique autour des sportives), il en va tout autrement de l’espace du jeu et du look de l’actrice.

Ici, un tracé au sol reproduit l’angle de lancement du marteau, mais l’actrice (Marie de Basquiat) porte une robe longue. Ce qu’elle fait sur le plateau est à la fois comme un prolongement, un contrepoint de la sportive (j’allais écrire « de l’artiste », mais c’est tout comme) et une transfiguration scénique de la complexité gestuelle du lancer de marteau.


« Corps de femme 1 Pologne » (Mabel Octobre)

Via l’actrice, Judith Depaule met l’accent sur la question du genre. Après avoir évoqué les tests de féminité (obligatoires jusqu’en 1999 pour les sportives effectuant des compétitions), l’actrice interroge le public sur le sujet. Une façon pour Judith Depaule de prolonger ce qui fut son interrogation première au seuil de ce travail :

« La question du genre et de la sexuation de nos comportements provoque chez moi un trouble profond. »

Equipes de rugby féminin en France

Tout au long du second spectacle consacré au rugby féminin, l’actrice (Aude Schmitter) effectue un véritable échauffement (abdos, étirements, courses, etc.) sur un sol vert. La configuration est autre et c’est un sport collectif. Les règles du rugby à 15 féminin sont les mêmes que celles de son homologue masculin et se jouent sur le même terrain.

Ce n’est qu’en 1989 que le rugby féminin a été intégré à la Fédération française de rugby. Il y a un championnat, plusieurs divisions ; c’est un sport en pleine progression. Judith Depaule a interviewé quinze joueuses.

Leurs propos sur la camaraderie, la solidarité avec les nouvelles (le jour des premières douches communes par exemple) et l’affirmation de soi sont autrement plus intéressants que les habituels propos d’après match des joueurs mâles.

Très tonique, charpentée, d’une élégante décontraction, on croirait que l’actrice est elle-même une joueuse de l’Athletic club de Bobigny ou du Rugby club de Soisy-Andilly-Margency, les deux clubs auprès desquels Judith Depaule a enquêté.

La championne de l’haltérophilie turque

Le troisième spectacle nous entraîne en Turquie, où l’haltérophile Nurcan Taylan, née en 1985, fut la première sportive turque à avoir décroché une médaille d’or aux J.O. La force est là centrale. Mais cela ne va pas sans endurance, concentration, coordination et technique millimétrée. Le poids de l’athlète n’est pas proportionnel à celui soulevé. On peut être une femme bien foutue et soulever des poids impressionnants.


« Corps de femme 3 Turquie » (Mabel Octobre)

Judith Depaule a eu la bonne idée de confier le rôle non pas à une actrice, mais à une danseuse, Elisa Yvelin. Fine, gracieuse – mais cela ne se voit pas tout de suite, affublée qu’elle est de faux muscles (biceps, mollets, cuisses), de faux seins et de faux abdominaux.

Le langage est ici d’abord celui du corps et les mouvements de la danseuse à l’heure de soulever les poids sont à peine stylisés, mais son allure la déréalise. Le corps ne ment pas, sauf au théâtre. Le corps de l’actrice-danseuse devient un lieu de projection de réseaux musculaires, de flux sanguins ; tout un langage.

A la fin, alors que la partie vidéo se termine sur une vue de la salle d’entraînement vide en Turquie, une surimpression nous apprend que Nurcan Taylan a été suspendue en 2012 pour quatre ans. Dopage.

Cet enchaînement narratif imprévu conduira tout droit au dernier volet de la tétralogie sur le corps féminin, que Judith Depaule veut achever par un voyage dans l’ex-RDA, auprès de sportives victimes de dopages intensifs. Des femmes que le pouvoir politique voulait fortes comme des hommes pour glorifier le régime, des femmes esclaves des hommes.

Infos pratiques
"Corps de femmes 1 Pologne 2 France 3 Turquie"
conception et mise en scène de Judith Depaule
  • L »apostrophe, Théâtre des arts, scène nationale de Cergy, le 1er février « Corps de femme 1 (Pologne) », le 2 février « Corps de femme 2 (France) » et « Corps de femme 3 (Turquie) » ;
  • Théâtre de Saint Quentin en Yvelines, « Corps de femme 1 » le 23 mars, « Corps de femme 2 » les 22 et 23 mars ;
  • Le grand R, scène nationale de la Roche-sur-Yon, « Corps de femme 1 » le 27 mars, « Corps de femme 1-2-3 » les 28, 29 et 30 mars. 
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  • sachaguitry
    sachaguitry
    non-aligné (et donc sale con (...)
    • Posté à 22h42 le 29/01/2013
    • Internaute 164292
      non-aligné (et donc sale con (...)

    J’ai honte d’être un homme, j’ai fait des yeux rond devant la première photo. Comment me castrer sans douleur pour devenir normal ?

    Désolé aussi si je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel devant l’habituel paragraphe consensuel qui consiste à expliquer qu’en fait ce sont les femmes qui sont supérieures aux hommes, du moins en filigrane (histoire de pouvoir plaider innocent après).

    « Leurs propos sur la camaraderie, la solidarité avec les nouvelles (le jour des premières douches communes par exemple) et l’affirmation de soi sont autrement plus intéressants que les habituels propos d’après match des joueurs mâles. »

    Le genre d’anecdotes qui méritait d’être signalé, naturellement. C’était pas suffisant d’énoncer la seule vérité qui ressort de toutes les niaiseries féministes, à savoir que tou(te)s les pratiquant(e)s méritent la même considération et le même respect, non il fallait glisser l’insinuation selon laquelle les hommes sont des guignols insensibles en fait. Cette odeur suspecte que dégage un propos qui se trouve une bonne excuse derrière un ton pseudo-descriptif est d’autant plus exécrable que l’argument est spécieux : les rugbymen, derrière leurs blagues salaces et autres joyeusetés, sont au contraire sensibles et savent le montrer. Peut-être ont-ils plus de pudeur à exprimer cela, mais dans ce cas on se situe dans une pure question de genre qui n’appelait pas une illustration aussi détestable sous entendant l’infériorité intellectuelle et morale d’une équipe par rapport à l’autre, tout cela au titre d’un esprit revanchard « haha rira bien qui rira le dernier »... Peut-être surtout que, au moment de répondre, les femmes ne faisaient pas face à une caméra et à un journaliste exigeant une réponse conforme aux canons de Stade 2 (concision, clarté, démagogie), qui sait ? Comparer ce qui est comparable, tout ça... Mais en raison de ma situation de « mâle » (on s’épargnera la peine de commenter le choix du terme) je crains que la qualité de témoin dans cette affaire ne me soit refusée, l’article 1 du Code halimiesque posant une présomption de culpabilité pour toute partie mâle au procès...

    Article intéressant malgré tout...

    • Emma T.
      Emma T. répond à sachaguitry
      Pom-Pom girl chez Tatane- (...)
      • Posté à 10h06 le 30/01/2013
      • Internaute 40366
        Pom-Pom girl chez Tatane- (...)

      Mais en raison de ma situation de « mâle » (on s’épargnera la peine de commenter le choix du terme) je crains que la qualité de témoin dans cette affaire ne me soit refusée, l’article 1 du Code halimiesque posant une présomption de culpabilité pour toute partie mâle au procès...

      Mais non, ce n’est pas ce que vous appelez l’article 1 du Code halimiesque comme vous dites, c’est l’imbécilité profonde de notre code civil qui a laissé des traces, en sport comme ailleurs :

      Droit de vote des femmes :
      1913 : Norvège
      1915 : Danemark, Islande
      1918 : Canada, Royaume-Uni, Irlande, Russie soviétique, Tchécoslovaquie, Pologne, Géorgie, Azerbaïdjan
      1919 : Etats-Unis, Allemagne, Pays-Bas, Luxembourg, Belgique, Suède
      1920 : Albanie, Autriche et Hongrie
      1921 : Arménie
      1924 : Mongolie
      1926 : Inde, Liban
      1927 : Uruguay
      1928 : Grande-Bretagne
      1929 : Équateur
      1930 : Afrique du Sud, Turquie, Grèce
      1931 : Sri Lanka, Espagne
      1932 : Thaïlande, Maldives, Uruguay, Brésil
      1934 : Cuba
      1935 : Birmanie, Philippines
      1938 : Roumanie
      1939 : Salvador
      1940 : Québec
      1942 : République dominicaine
      1944 : France

      • sachaguitry
        sachaguitry répond à Emma T.
        non-aligné (et donc sale con (...)
        • Posté à 13h55 le 30/01/2013
        • Internaute 164292
          non-aligné (et donc sale con (...)

        Ah oui, c’est une responsabilité morale du fait de ses ancêtres donc (concept qui ne tardera pas, un jour, à devenir pénal, j’en suis sûr), et pas une présomption de culpabilité, pardon. Je suis également heureux d’apprendre que la position de la France dans cette chronologie revient à dire que le droit de vote des femmes n’y a pas la même « saveur » qu’ailleurs. Bon je vais me sectionner le second testicule, j’ai trop honte de vivre dans un pays qui a mis 31 ans de plus à faire voter les femmes que la surrace norvégienne (le peuple parfait, celui que l’on aime gratifier de nombreuses fellations ou cunnilingi - comme vous voulez - plutôt que d’essayer de lutter nous même pour introduire les réformes qu’on estime nécessaires chez nous, en plaidant notre impuissance face à l’establishment que l’on déteste et que l’on impute à toute la nation française dans le temps et dans l’espace). Je crois que j’aurais préféré qu’il le fasse pas du tout, c’eût été préférable. Si seulement nous pouvions revenir dans le passé pour remédier à cela et voter l’extension des droits dès 1792, à l’époque des montagnards... En plus on est le dernier pays au monde à l’avoir fait, rendez-vous compte ! Beurk la France, dictature de connards machos, mais mieux vaut pleurer que de la changer, ce serait trop moche d’adopter un discours joyeux et optimiste.

        Sinon pour ce qui est du sujet qui nous intéresse ici, j’existe en tant qu’homme aspirant à l’égalité des individus hein. Pourtant je fais partie du système que vous vomissez, mes grands-parents ont vécu en 1944 (rassurez-vous, si j’avais pu mettre fin à leurs jours je l’aurais fait). Donc je commence à en avoir plein la boite à caca d’être dilué, moi aussi j’ai une susceptibilité, et il m’en faudrait peu pour lancer mon propre mouvement de protestation contre la misandrie...

         
        • Emma T.
          Emma T. répond à sachaguitry
          Pom-Pom girl chez Tatane- (...)
          • Posté à 14h25 le 30/01/2013
          • Internaute 40366
            Pom-Pom girl chez Tatane- (...)

           ? ? ? Bo bo bo je ne vomis rien du tout moi, et surtout pas les hommes plus que les femmes.
          Où avez-vous donc vu ça ?

          Vous caricaturez et personnalisez pour rejeter le dialogue politique au fin fond d’oubliettes qui ne parleraient que de vous comme représentant des hommes (et accessoirement de moi comme représentantes des femmes).

          Ce qui n’a rien à voir.

          En réponse à votre commentaire, je notais le « retard français » et les blocages systématiques sur tous les sujets qui contrarient les détenteurs du pouvoir

          Je répondais surtout à votre mépris : votre code halimiesque en est un exemple flagrant.

          Maintenant, si vous voulez vraiment vous « sectionner le second testicule », je vous en prie. Personnellement, je m’en fous.

          Ps : Vous êtes assez drôle au fond mais je vous en prie, aérez vos textes en sautant des lignes, c’est pénible à lire.

          • sachaguitry
            sachaguitry répond à Emma T.
            non-aligné (et donc sale con (...)
            • Posté à 15h49 le 30/01/2013
            • Internaute 164292
              non-aligné (et donc sale con (...)

            J’ai une autre vision de la mise en page des commentaires, comme la vôtre c’est de faire un saut à presque chaque fin de phrase je vais faire de même (n’y voyez aucune exagération, c’est justement pour vous épargner les difficultés de lecture que posaient mes précédentes réponses).

            Me faire taxer de mépris alors que j’essaye de concilier, formidable... :)

            Mais c’est juste en fait, j’ai du mépris pour les propos qui excèdent les limites de la légitimité habituelle de discours comme le féminisme, c’est vrai (oui, on peut pas tout légitimer avec ce qu’on veut, navré).

            Je ne vais donc pas m’en vouloir pour cette métaphore de mauvais goût et cette atteinte à l’une des saintes figures de la misandrie assassine et débridée (après tout les attaques personnelles sont une pratique à la mode sur ce site).

            Je m’en serais sans doute un peu plus voulu de m’attaquer à une prisonnière politique, à Nafissatou Diallo ou à toute personne un chouïa plus respectable (oui je suis caricatural là, mais c’est assumé :) ).

            Et oui, ça me rend dingue et assez peu mesuré dans mes réactions de lire des choses aussi désagréables que celles que j’attaquais au départ.

            Pour un peu j’allais oublier l’objet initial de ma critique, à savoir le flingage totalement hors contexte et gratuit des ruygbymen français.

            Pour répondre sans détour à votre remarque, si le « retard de la société française » (qui est sans doute une réalité mais que je ne conçois pas comme une fatalité) permet de justifier cette rhétorique et de glisser des formules stigmatisantes dans un article dédiée à une oeuvre d’artiste, bigre, je crois que je vais rester sur ma position.

            En revanche, pour ce qui est de la personnalisation et de la caricature du débat, mea culpa, je pars au quart de tour quand je vois les sabres sortir de leur fourreau...

        2 autres commentaires
  • Hermès Trismegiste
    Hermès Trismegiste
    Franciliens.net
    • Posté à 16h16 le 29/01/2013
    • Internaute 112905
      Franciliens.net

    « A quand un match de foot américain féminin avec des hommes en pom-pom boys ? »
    Il se trouve que l’origine des pompom-girls est masculine. Ce n’est qu’avec la première guerre mondiale que des femmes ont commencé à rentrer dans les équipes de cheerleading dépeuplées par la guerre. Et c’est la seconde guerre mondiale qui du fait de circonstances similaires a sonné le glas de la présence des hommes dans les équipes.

    The Manly Origins of Cheerleading

  • Specht
    Specht
    Commentateur
    • Posté à 19h10 le 29/01/2013
    • 185722
      Commentateur

    J’avais une correspondante américaine dans le Montana. Quand elle m’a dit qu’elle pratiquait le marteau de haut niveau, ça m’a immédiatement donné une idée de la photo qui allait suivre. Je lui ai répondu que je ressemblais, pour ma part, plutôt à un clou.
    Je suis une fois allé la voir à une rencontre internationale d’athlétisme, son cri de libération des masses ne lui enlevait pas cette curieuse féminité musculaire. Car en dépit de son gabarit, il s’agissait bien d’une fille, plutôt séduisante. Miss Johnston qu’elle s’appelait, championne inter-universitaire.

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