Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Dernières nouvelles de Shangri-la

Publié le 01/09/2007 à 12h00

Dans les années trente « Lost horizon » , le roman de l’anglais James Hilton connut un énorme succès et propulsa le mythe de Shangri-la dans bien des foyers. Alors que les jours s’assombrissaient sur fond de montée du nazisme, le roman racontait l’existence d’un paradis possible. Un pays nommé Shangri-la qui serait situé dans l’Himalaya, une terre de douceur, de beauté et de longévité autour d’une lamasserie haut perchée. L’Américain Frank Capra allait donner à ce livre une superbe traduction filmique titrée elle aussi « Lost horizon » et dont le charme fait de paysages insensés, de sherpas étranges et de d’architectures imposantes, allait à son tour fortifier le mythe de Shangri-la.

Shangri-La à toutes les sauces

Qu’en est-il de ce mythe aujourd’hui ? On met du Shangri-la à toutes les sauces. C’est le nom d’une chaîne d’hôtels, de nombreux bars et restaurants un peu partout dans le monde (surtout en Asie), de galeries, d’agence de voyage, de tout et de n’importe quoi. Le mythe est devenu un gimmick. Et les Chinois ne sont pas les derniers à le dévoyer car on a souvent associé Shangri-la au Tibet.

C’est dans ce contexte que le Fonds régional d’art contemporain de Lorraine situé à Metz propose une exposition titrée « A l’horizon de Shangri-la » . réunissant des artistes chinois qui travaillent à déconstruire les idées reçues, les clichés, les légendes en particulier tout ce qui a trait à l’Himalaya et au Tibet, donc par ricochets à Shangri-la -bien qu’ils ne mentionnent pas ce pays mythique des hauts sommets, sorte d’Atlandide à l’envers. Et on peut sattendre à ce que l’ouverture de la voie de chemin de fer entre Pékin et Lhassa (qui relie durablement la Chine au Tibet) entraîne la venue de nombreux touristes au Tibet qui ne manqueront pas de se frotter aux produits dérivés de Shangri-la.

L’artiste pékinois Qiu Zhijie est arrivé par ce train à Lhassa et là, son oeuvre (un film vidéo) nous le montre quittant la ville tibétaine, une chaîne reliant ses deux pieds. Un prisonnier ? Non un arpenteur. La chaîne longue de 33 pouces est semblable à celle que portait aux pieds il y a près de 150 ans l’indien Nain Singh qui arpenta et mesura l’étendue du Tibet depuis l’Himalaya jusqu’à Lhassa. Ses relevés permirent de dresser une première carte du Tibet et les Anglais qui supervisaient l’opération (qui dura deux ans) ne furent pas mécontents d’avoir ainsi une mine de renseignements.

Lhassa-Katmandou, un projet artistique

Qiu Zhijie, lui, entreprend le chemin inverse : de Lhassa à Katmandou. Et on le voit, pélerin solitaire de son propre projet artistique, parcourir des vallées, franchir des cols, atteindre des monastères perdus, passer d’un paysage urbain à des neiges éternelles. Un magnifique périple à faire palir les tours opérators en zones extrêmes. Chemin faisant, il récolte auprès des habitants qu’il croise dans ces hauteurs peu peuplées, des objets métalliques : moulins à prières, statuettes, vaisselle.

C’est là que s’amorce la seconde partie de son projet artistique sous forme d’installation vidéo nommée « Le train de Lhassa à Katmandu » (les deux parties étant diffusées en même temps sur deux écrans qui dialoguent). De retour dans son atelier, Qiu Zhijie fait fondre tous ces objets dans un énorme chaudron et verse le métal en fusion dans des moules effilés. Il fabrique ainsi des rails qu’il met bout à bout, les premiers rails d’un chemin de fer qui n’existe pas et n’existera pas de sitôt : la ligne Lhassa-Katmandu. Une façion de prendre le mythe de Shangri-la à rebrousse-poil.

Xu Zhen , lui, travaille à Shanghaï. Son installation vidéo se nomme « 8.848 - 1.86 » . Le premier chiffre est la hauteur officielle du mont Everest, le second la taille de l’artiste. Tout part d’une polémique : à l’aide d’un système GPS une équipe américaine avait mesuré la taille de l’Everest à la veille de l’an 2000 : 8.850 mètres. Le gouvernement chinois n’avait pas apprécié : la hauteur de l’Everst est un chiffre sacré. Xu zhen, sage iconoclaste des temps modernes et artiste aussi courageux que gonflé , décida de résoudre le problème. En réduisan la taille de l’Evérest de sa propre hauteur, il retrouverait ainsi, à peu de choses près, la hauteur que tous les Chinois connaissent par coeur.

Le drapeau chinois sur l’Everest

« Bonjour, je suis Xu Zhen, je suis Chinois, ceci est un documentaire » ainsi commence le commentaire de son film vidéo. On y voit des hommes au sommet de l’Everest planter le drapeau chinois avant de s’occuper activement du dit sommet. Ils l’ensserrent d’une chaine qui, non sans mal par moins trente degrés, va, par son mouvement, décalotter le sommet de l’Everst d’une motte de 1,86 mètres avec l’évidence d’un fil à couper le beurre. Mais avec beaucoup plus d’efforts. L’oxygène est rare, les corps engoncés, les images tremblent balayées et aveuglées par le vent, des images qui semblent échappées d’un rêve. Cela semble irréel, on doute un instant de la véracité de ces images, et si c’était une suberbe mise en scène ? Quimporte. Mais l’expédition a bien eu lieu en août 2005 et le morceau d’Everest décalotté a été ramené dans la vallée et exposé à Shanghaï et à Londres (mais pas à Metz), ce qui suscita quelques commentaires outrés de compatriotes de Sir Hillary, premier Occidental à avoir atteindre ce sommet des sommets avec un sherpa qui, lui, mettra des années avant de se faire un nom. L’artiste interroge, à sa manière résolument ironique, ce jeu des appropriations et des Etats. La vue sur Shangri-la est là, imprenable.

Deux autres artistes chinois complètent cette exposition dans les marges et les marches de la ville mythique.

FRAC de Metz, jusqu’au 16 septembre, 03 87 74 20 02

A lire :
Shangri-La ou la récupération d’un mythe
Comment la Chine communiste a fait de l’invention d’un écrivain un produit de marketing

► Rectifié le 1/9/2007 13h30 : Frank Capra et non Robert Capra, merci aux internautes qui nous ont signalé ce lapsus.

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  • Anonyme

    Pas confondre le réalisateur l’italo-américain frank capra avec le photographe américano-hongrois robert capa !

  • Anonyme

    Le réalisateur américain de « Lost Horizon » est Frank Capra, pas Robert Capa (pas Capra...).

    • Pierre Haski
      Pierre Haski
      Cofondateur Rue89
      • Posté à 13h49 le 01/09/2007
        éditeur
      • Journaliste 9
        Cofondateur

      Merci de nous l’avoir signalé, lapsus corrigé !

  • Anonyme

    quand on demanda à Roosevelt de quelle base avait décolé les avions qui bombardèrent Tokyo en représaille à Pearl-Harbour, il répondit de Shangri-La. Ils venaient en fait d’un porte-avions qui coula plus tard. Pour le remplacer, on construisit un nouveau porte-avions que l’on nomma alors Shangri-La.

    Lien

    Voilà, ça n’a rien à voir, sauf pour dire que Roosevelt avait lu le roman de Hilton, que la récupération du mythe n’est pas neuve et que l’on donna à un bateau de guerre le nom d’une ville qui n’a jamais existé.
    La carrière de ce nom est quand même exceptionnelle.

  • Anonyme

    Résident à Shanghai, j’ai vu l’exposition sur le decalottage de l’Everest qui est probablement une des oeuvres les plus drôles qui ait été montrée en Chine, et Dieu sait que l’humour est rare dans la production artistique Chinoise.
    Il n’y a jamais eu d’expédition, le film a été tourne sur les toits de la cite des Artistes de Shanghai et tout l’intérêt de son installation est de montrer la stupidité de ces exploits

  • Anonyme

    Il faut quand même préciser pour nos lecteurs internautes que cette pertinente et impertinente expostion qui décale nos regards géopolitiques, qui nous permet de connaître les œuvres d’artistes chinois si peu montrés en France, est due au travail intelligent et inlassable de Béatrice Josse, directrice du Frac Lorraine. C’est ce qui s’appelle faire un réel travail de pédagogie artistique et culturel en Région, à un moment où beaucoup de politiques semblent l’oublier.

  • Anonyme

    En chine, il existe le district de shangri la (echelon inferieur de la province) et celui ci se trouve dans la province du Yunnan a la frontiere tibetaine. Le nom a change il y a 15 ans je crois pour doper le tourisme. Ce genre d affabulation est coutumiere en chine et cotoie souvent la publicite mensongere.
    Ce district est toutefois hautement interessant. Il sagit du plateau tibetain du Yunnan ou l on peut gouter la viande de Yak et visiter de superbes monasteres autour de Zhongdian. La culture tibetaine locale est en ce moment en peril face a la colonisation chinoise.

    Si on avait du nommer un district Shangri La, il aurait sagit de la region de Lijiang, paradis touristique chinois (a quelques centaines de km au sud du plateau tibetain) ou il y a bien eu une base militaire americaine qui a fait un remarquable travail pendant la seconde guerre mondiale.
    A noter que les autorites chinoises ont renoncer a nommer Shangri La la region de LiJiang car celle ci fait le plein de touristes et a deja ete reconnu par l UNESCO comme patrimoine de l humanite.

    Le Probleme de Shangri La est que son mythe tend a occulter la vraie culture locale, passionante et complexe, pour la remplacer par une soupe facile a faire avaler aux nombreux touristes circulant en voyage organise. Democratie de la photographie, collection de destinations videes de leur substances. On se prend en photo quelque part et on dit : j y etais, je connais. Nos ancetre n auraient pu y aller, ils s y seraient interesses, auraient lu un livre et au final en auraient connu bien davantage.

    O Vanite...

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