Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Festival d'Avignon : Johann Le Guillerm, un point c'est tout

Publié le 27/07/2008 à 14h43

Quel animal que cet homme là, né comme pas deux à Pruillé-le-Chétif, il y a tout juste quarante ans et qui répond au nom sans âge de Johann Le Guillerm. Harnaché dans un étrange pantalon de survêtement ou de pompier qui se termine en juste-au-corps de danseur étoile, le poitrail nu, les pieds enserrés dans des escarpins métalliques qui nous entraînent au temps des lutins et des joutes de chevaliers, Johann Le Guillerm s’est inventé un personnage qui ressemble à ses rêves, un cousin du centaure si l’on veut.

Ce personnage souffle comme un animal et parle, sans mots, la langue de la matière. Acteur, inventeur, dompteur, équilibriste, jongleur, savant et chaman, Le Guillerm est tout cela à chaque instant. On se souvient du choc que fut son irruption solitaire en 1995 au cœur d’un petit chapiteau planté en terre bretonne ; il marchait alors sur des goulots de bouteilles. L’attrait, l’attraction furent immédiats.

Johann Le Guillerm était sorti avec les félicitations du jury de la première promotion du Centre national des arts du cirque dix ans auparavant. Il avait ensuite fricoté avec le Cirque Archaos, puis s’était accoquiné avec Igor et la Volière Dromesko. Il avait fini par fonder le « Cirque ici », dont il est et reste l’homme et l’orchestre à lui tout seul. Au fil des années, il allait se débarrasser des derniers oripeaux du cirque traditionnel et des exploits qui l’accompagnent pour atteindre l’épure, l’os de son gestus.

« Secret » fut la rançon de ce travail de sape et de patience, un spectacle en forme de livre d’observation, créé en 2003, présenté au festival d’Avignon l’année suivante et, depuis, remodelé au fil des expériences, des mise au point de nouvelle entités matérielles, d’« objets inédits », autrement dit Le Guillerm propose un nouvel usage des choses du monde au ricochet de leur mouvement : ici une parade de bassines dont il est le dompteur, là un tube qu’il tord patiemment jusqu’à l’orée d’une courbe magique, ailleurs un intrigant empilement de livres dont il chevauche un éventail soudain ou encore une tornade qu’il tutoie. De ces objets fondés souvent sur l’abord de l’ordinaire, Le Guillerm enfante des êtres extraordinaires.

Donné tout au long du festival (du 5 au 26 juillet), cet opus 2008 de « Secret » a fait salle comble et refusé du monde. C’était la partie « vivante » d’un projet plus vaste nommé « Abstraction », qui se déclinait en différents points de la ville, comme l’école des arts, et faisait de lui l’homme le plus présent dans la ville tout en restant l’un des plus discrets. Un parcours allant d’« architectures » en « monstrations », autant de « chantiers » physiques et, par la force des choses et de la pensée, poétiques. Un point commun : le point. D’où tout part. On peut imaginer que la piste du cirque en son cercle, fut le premier gros point de ses réflexions. D’un point à un autre, l’obsession de la trace s’inscrit, et conséquemment, les langages qu’elle engendre et les mouvements qu’elle instaure. C’est ainsi que naissent les alphabets, que la terre tourne perpétuellement et toute seule comme « la motte » minérale et végétale qui accueillait les visiteurs de la Miroiterie au-delà des remparts, suivant au sol un chemin qui était à la fois sa propre signature et son langage.

Plus loin, nous attendaient d’autres dispositifs étranges sortis du laboratoire de Johann Le Guillerm, lequel accueillait le visiteur à travers des films vidéos explicatifs en formes de cours accélérés. On pouvait aller à la rencontre de l’alphabet des élastiques, du chantier des clémentines ou feuilleter le livre d’écriture des pommes de pin. Filmé dans son atelier peuplé de bouts de ficelles et de cailloux polis, Le Guillerm expliquait le pourquoi du comment et nous emportait dans le monde des « graphes compensatoires des chiffres », des « arborescences explosives », du « livre informulable sans début ni fin ». Georges Perec aurait adoré les sidérantes circonvolutions et alcôves de ce cirque élémentaire, fruit d’un démiurge du bien commun chez qui la matière est toujours à la fête. Ainsi cette spirale faite de planches qu’une corde relie les unes aux autres dans un jeu de tensions, sorte de tour de Babel personnelle montée à vue qui clôt le spectacle et que l’on retrouve ailleurs dans la ville, comme les points de rendez-vous d’un fabuleux jeu de pistes.

Le festival d’Avignon est achevé, mais le Guillerm passera tôt ou tard prêt de chez vous, il fait le tour du monde : du 15 août au 14 septembre il participe à l’exposition Zagaroza à Saragosse (Espagne), on le retrouvera ensuite au Furies de Châlons-en-Champagne, etc.

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  • Tinhinane
    Tinhinane
    Médiatrice scientifique
    • Posté à 14h52 le 27/07/2008
    • Internaute 4901
      Médiatrice scientifique

    Il est temps que Rue89 investisse dans votre accompagnement sur certains terrains. Certes, vos mots donnent à voir mais dans ce cas, personnellement, j’aurais bien aimé que votre texte soit illustré ; -)

  • uclu
    • Posté à 14h55 le 27/07/2008
    • Internaute 14420

    Moi, le texte me suffit, bravo.

  • Edith Rappoport
    Edith Rappoport
    conseiller théâtre
    • Posté à 06h28 le 28/07/2008
    • Internaute 49078
      conseiller théâtre

    J’avais vu la première de Secret, il y a cinq ou six ans, peut-être plus, au Channel de Calais. Le spectacle n’était pas au point, sa traversée sur les bouteilles était bien vacillante, les effets tombaient à plat. Ce succès, des années plus tard donne bien la preuve qu’il faut laisser à un spectacle le temps de murir, que c’est une erreur complète d’inviter des journalistes et des directeurs de théâtre à une générale, le premier jour.

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