Theatre et Balagan

Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

Klaus Michael Grüber : la mort d'un géant

Publié le 23/06/2008 à 17h53

Le metteur en scène Klaus Michael Grüber vient de s’éteindre dans sa maison de Belle-île, où se sachant condamné, il avait probablement souhaité revenir pour mourir. Loin des hôpitaux et du cirque médical. Loin de toute agitation. Creusant une fois encore le silence, ce calme impérial et cette tendresse aussi sereine que blessée qui habitait toutes ses mises en scène.

« Le rêve au théâtre, c’est vraiment l’émotion. Il ne fait pas oublier Brecht car il avait raison. Mais en même temps, arriver à l’émotion. Sinon, le théâtre va mal tourner. Il faut une simplicité émouvante… Ne plus se contenter de ’belles mises en scène’… Il faut que le théâtre passe à travers les larmes… Il faut cet abandon », nous déclarait–il (dans Libération du 6 décembre 1984).

C’était un jour finissant au Nemours, un café situé près de la Comédie française, où il venait de mettre en scène « Bérénice » de Racine, assurément l’un des plus hauts spectacles jamais donnés sur la scène de la salle Richelieu, dans un décor de Gilles Aillaud, son fidèle lui aussi disparu. Une soirée dont on se souvient comme d’un long mugissement, une plainte tenue et ténue, comme un silence bordé de mots, de ces vers si sublimes de Racine, de Grüber disant aux acteurs qu’il souhaitait « entendre le bruit de la plume de Racine sur le papier » , rapporte Marcel Bozonnet, qui faisait partie de la distribution.

Une sincérité d’écorché vif

On se souvient de ce spectacle comme d’une caresse, d’un frisson. On sortait d’un spectacle de Grüber un peu hagard, on avait voyagé si loin dans les tréfonds du théâtre. Et il en alla de « Bérénice » comme des autres splendeurs –dans le désordre : « Le Récit de la servante Zerline » (1986) avec Jeanne Moreau, « Sur la grand route » (1984), avec les acteurs de la Schaubühne de Berlin, « La Dernière bande » de Beckett et « Faust » , avec l’acteur Bernhard Minetti, « Les Bacchantes » (1974), « Empédocle » ( 1976), avec Bruno Ganz, « Six personnages en quête d’auteur » (1984), avec Angela Wincler, « Splendid’s » de Genêt, qu’il créa, « Iphigénie en Taulide » à la MC93 -on en sortait dans un état qui était comme le comble de la stupeur et de l’apaisement. Grüber, homme écorché, nous offrait le plaisir solaire et nocturne à la fois que seul le théâtre peut offrir lorsqu’il s’avance nu sur un plateau. « Calme ! “ était un des mots qu’il aimait répéter aux acteurs qu’il dirigeait avec des mots rares, des énigmes poétiques.

Grüber était cet homme-là. Dénoué de tout faux-semblant, sincère, absolument sincère, violemment sincère. Une sincérité d’écorché vif. ‘ Je suis d’une sincérité que je ne peux soutenir très longtemps’ , disait-il encore, signe que la conversation serait bientôt terminée. Quand il répétait ‘ La Mort de Danton’ au théâtre des Amandiers de Nanterre (1989), il lui arrivait d’écourter les répétitions, lorsque sa sincérité ayant donné tout son suc, il risquait de ‘ jouer’ au metteur en scène comme le font beaucoup. Les acteurs le vénéraient. Dès 1971 (” Wozzeck » de Berg d’après Büchner), il signa aussi nombre d’opéras, souvent dans une scénographie d’Eduardo Arroyo. Les louanges suivirent là aussi. L’opéra prit de plus en plus de place dans sa vie et le dernier travail qu’il dirigea fut un « Boris Godounov » .

Grüber est le plus beau paradoxe que le théâtre ait jamais connu. Nul plus que lui ne voulut chasser le « Théâtre » du théâtre. C’est-à-dire l’hystérie, l’emphase, le paraître, le jeu du chat et de la souris entre un acteur et son personnage, l’épate, l’imagerie, le geste qui claque dans le vide, le théâtre qui fait la pute , qui racole, qui cherche à flatter l’audimat, le théâtre qui pue le compromis. Mais en même temps, Grüber exaltait la convention même du théâtre, ce lieu improbable entre le dedans et le dehors, ce lieu de tous les possibles : des paysans de Tchékhov aux visages peints comme des Indiens devant un public assis sur des chaises comme importées d’un village grec et le tout joué dans le quartier turc de Berlin ( » Sur la grand-route » ).

Le clochard magnifique des « Amants du Pont neuf »

Son théâtre prit le théâtre à la source et à la gorge. Tout s’y tient dans la tension du présent, la densité de l’être-là. C’est un théâtre qui se fonde sur l’écoute. Tout en part, tout y revient. En miroir, il y a l’espace du regard, c’est-à-dire le corps de l’acteur, l’espace du plateau, lesquels disent le temps qui passe, la mort au travail. Entre ces pôles, le théâtre de Grüber déplie une électricité qui nous foudroie. Comme un verre qui se brise et dont la mélodie des éclats n’en finirait pas de se propager.

Né en 1941, Klaus Grüber avait été formé en Allemagne et au Piccolo de Milan où, des années durant, il regarda Giorgio Strehler travailler. Et c’est en Italie que cet Européen né signa ses premiers spectacles à la fin des années 1960. De retour en Allemagne, il se retrouva bientôt à la Schaubühne de Berlin avec Peter Stein, où il signa bien des spectacles et fit sortir le théâtre de ses murs ( » Hölderlin » dans le Stade olympique de Berlin, etc.).

En 1975, son premier spectacle en France et en français, « Faust Salpêtrière » d’après Goethe à la Chapelle de la Salpêtrière, fut une émanation du Festival d’automne. Et on peut dire que tout un pan du théâtre français est né de ce spectacle où l’on retrouvait bien des acteurs (Wilms, Didi, etc.) qui allaient faire les beaux jours du Théâtre national de Strasbourg quand Vincent et Engel y signèrent leurs plus belles mises en scène. Chaque année ou presque, Grüber allait être invité à Paris au Festival d’automne. Son dernier travail théâtral fut un atelier autour des « Géants de la montagne » de Pirandello, avec les élèves du conservatoire de Paris et Michel Piccoli, il y a dix ans. Il arriva aussi à Grüber de faire -parfois- l’acteur : le clochard magnifique des « Amants du Pont neuf » de Léos Carax, c’est lui.

« Quitter le plateau »

C’est au Festival d’automne qu’il connut sa compagne, Marie Collin, qui, dans leur maison de Belle-Île, l’accompagna jusqu’à ses derniers instants. Bernard Dort, qui a parlé avec force de son travail, rapportait ces mots qu’il avait tenu à Colette Godard à propos de « Hamlet » :

« Le spectacle doit finir… La mort n’est pas une chose féroce. Il faut bien quitter le plateau. »

Grüber a discrètement quitté le plateau et rejoint le silence qui lui était cher. Un immense silence grübérien qui n’a pas fini de nous hanter et de nous parler.

Klaus Michael Grüber, il faut que le théâtre passe à travers les larmes ouvrage collectif - Ed. du Regard - 238p.

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  • ROI DAGOBERT(la culotte à l'endroit)
    ROI DAGOBERT(la culotte à l'endroit)
    cadre(guidon)retraité
    • Posté à 19h15 le 23/06/2008
    • Internaute 44317
      cadre(guidon)retraité

    qui c’est ce monsieur qui est mort ,

    Au fait , il ya plus de 800 philippins qui sont morts !

    • quetzal2012
      quetzal2012 répond à ROI DAGOBERT(la culotte à l'endroit)
      enseignant précaire
      • Posté à 20h32 le 23/06/2008
      • Expert 26736
        enseignant précaire

      et voilà comment en voulant remettre les choses à leur place vous avez, bien malgré vous je l’espère, mis tout sens dessus dessous. Ce sont là deux évenements incomparables et cette ironie n’empêche pas que, là, c’est vous qui les mettez sur le même plan !

      Pourquoi ne pas rédiger vous-même un article sur cette tragédie !

      Lien

  • N.MARECHAL
    • Posté à 18h49 le 24/06/2008
    • Internaute 9175

    Merci pour cet hommage magnifique et émouvant, l’article est passionnant et merveilleusement documenté et en plus j’adore votre plume (c’est du petit lait).
    Encore merci !
    Votre article compte parmi des tous meilleurs de l’année.
    Bravo, ca fait vraiment plaisir !

  • uclu
    • Posté à 19h33 le 23/06/2008
    • Internaute 14420

    je pense à Gilles Aillaud forcément avec lequel je l’ai vu rire, à Ellen Hammer, je pense à Berlin, à Kleist dont il parlait si bien et à tout ce qu’on ne peut que taire

  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 20h38 le 23/06/2008
    • Internaute 29846
      menuisier

    Très bel article.
    Merci.

  • zénon denon 84
    • Posté à 20h42 le 23/06/2008
    • Internaute 30028
      Bonne

    « Un long mugissement
    une plainte tenue
    et ténue ... »

    Quelle superbe référence culturelle !
    La mèche c’est donc éteinte .
    à Dieu .

    Merci à Toi l’ARTISTE !
    MERCI

  • 9911francis
    • Posté à 21h19 le 23/06/2008
    • Internaute 37453

    rue 89 fait dans le super intello rue de rennes
    ça devient chiant
    le quotidien des gens
    vous savez : les gens ...
    Vous devenez pires que RAffarin

    C’est extrêmement dommageable.

  • labyrinthesansissue
    labyrinthesansissue
    dilettante
    • Posté à 21h34 le 23/06/2008
    • Internaute 44561
      dilettante

    Roi Dagobert,

    Chaque mort est singulière.... la bêtise semble être plurielle.

  • ROI DAGOBERT(la culotte à l'endroit)
    ROI DAGOBERT(la culotte à l'endroit)
    cadre(guidon)retraité
    • Posté à 21h35 le 23/06/2008
    • Internaute 44317
      cadre(guidon)retraité

    Je crois ne pas « etre un bouseux » mais je ne connais pas ce monsieur
    mais « paix à son âme »

    nb : je n’ai rien contre les bouseux et ils me sont
    plus sympa que l’elite dite’intellectuelle’

    Vive le retour du salon de Mme de Stael !

  • labyrinthesansissue
    labyrinthesansissue
    dilettante
    • Posté à 22h23 le 23/06/2008
    • Internaute 44561
      dilettante

    Cet article conte la mort « il avait probablement souhaité revenir pour mourir. Loin des hôpitaux et du cirque médical. Loin de toute agitation. »

    Roi Dagobert compte les morts.

  • Dan51
    • Posté à 22h46 le 23/06/2008
    • Internaute 12803

    Merci de votre article.

    Quand je lis certains commentaires j’ai honte que la médiocrité devienne « la norme ».

    J’espère que jamais cette médiocrité, ce nivellement par le bas, ne viendra un jour au pouvoir.

    En Allemagne, ce fut le cas avec les SS, incultes mais voulant imposer leur médiocrité.

    On connaît la suite.

    • Buzhidao
      Buzhidao répond à Dan51
      Carte de presse n°343-F (oui, (...)
      • Posté à 20h54 le 24/06/2008
      • Internaute 8529
        Carte de presse n°343-F (oui, (...)

      Et un point Godwin facilement gagné, un !

      Plus sérieusement les gars, réagissez sur l’article, si le choix éditorial vous plait pas, allez voir ailleurs, mais c’est vraiment idiot les réflexions du genre « il y a plus important » ou « si vous parlez de ceci c’est pour ne pas parler de cela ». Y’a des espaces pour parler de tout, suffit de bien choisir son endroit, et l’impact de ce que vous direz n’en sera que plus grand.

  • pousse manette
    pousse manette
    située comme vous voulez
    • Posté à 02h39 le 24/06/2008
    • Internaute 41999
      située comme vous voulez

    J’ai connu Lagarce lors de l’annonce de son décès. J’en ai été désolée. Le théâtre demeure encore un domaine réservé car peu « médiatisé » ou peu « accessible » pour les petites gens telles que moi. Toutes mes pensées accompagnent Klaus Michael Grüber dans son dernier voyage en solitaire.

  • jhoepffner
    jhoepffner
    artiste-enseignant
    • Posté à 07h16 le 24/06/2008
    • Expert 44982
      artiste-enseignant

    Bonjour,
    Tout d’abord un dernier merci a Klaus Michael Grüber pour avoir existé, je n’ai vu que deux spectacles mis en scène par lui mais j’ai encore un grand souvenir du récit de la servante Zerline (de Herman Broch, si ma mémoire est bonne), vu au bouffes du nord, un peu par hasard. Sur cette notion de hasard (ou de chance, comme on voudra), tout le paradoxe du théâtre est là, comme dans la danse ou la musique, c’est à dire dans le spectacle « vivant », il faut prendre des risques, aller voir ce que l’on ne connait pas et là JP Thibaudat et ses chroniques du théâtre au delà du Caucase me manque, défricheur de spectacle, il prenait des risques pour nous, animé de suffisement d’amour de ce qui peut advenir pour nous éclairer un peu. Cette question est très bien développée, d’une autre façon, par Francis Marmande dans ses articles du Monde et ce devrait être une réponse à l’aplatissement total du monde et des esprits qui nous menace. Le théâtre c’est là, maintenant, et cela sera toujours autre chose, ailleurs. Libre à nous d’aller y voir.
    Merci

  • dufoyer
    • Posté à 07h23 le 24/06/2008
    • Internaute 27816

    Du fond du foyer,
    Je lève mon verre à cette plume
    Qui rend hommage aux poètes.
    Merci Mister JPT,
    La mémoire s’entretient comme un feu,
    Et le temps des gens de théâtre est plus éphémère que les autres...
    Dans ces temps mous sur les plateaux,
    Rappelons-nous des temps vibrants et électriques !
    Merci encore,
    Celui Dufoyer.

  • labyrinthesansissue
    labyrinthesansissue
    dilettante
    • Posté à 07h47 le 24/06/2008
    • Internaute 44561
      dilettante

    Notre vie est un voyage
    Dans l’hiver et dans la Nuit,
    Nous cherchons notre passage
    Dans le Ciel où rien ne luit.

  • fortune.candies
    fortune.candies
    réflechissant
    • Posté à 09h28 le 24/06/2008
    • Internaute 44974
      réflechissant

    eh bien voilà une nouvelle triste. merci pour ce bel éloge... et puis souscris à ce qu’écrit dufoyer

  • Bebert Cassandre
    • Posté à 10h32 le 24/06/2008
    • Internaute 11910

    J’ai lu avec désespérance quelques billets commis par quelques abrutis. La connerie est vraiment un puits sans fond. Les cons sont partout qui nous encerclent. Affligeant. Courage, fuyons !

    • ras-la-patience
      • Posté à 16h24 le 24/06/2008
      • Internaute 10027

      ne fuyons surtout pas Bebert ! ne laissons pas la place à deux ou trois connards hargneux et incultes ! ha non !

  • Flachard
    • Posté à 12h28 le 24/06/2008
    • Internaute 20220

    Merci Monsieur Thibaudat pour ce délicat passage qui nous fait regretter de n’avoir pas pu tout voir de ce « géant ».
    De mon côté je me souviens de « DIE WALKÜRE » à Garnier ... c’était en 1977 ! et un an avant à Nanterre d’une « Mort d’Empèdocle » d’Holderlin.
    D’où j’extrais cette citation en bref hommage :
    « Mais, comme un chien, va bientôt rôder
    Dans la chaleur ma voix, par les ruelles des jardins »

  • Tinhinane
    Tinhinane
    Médiatrice scientifique
    • Posté à 12h46 le 24/06/2008
    • Internaute 4901
      Médiatrice scientifique

    Le « silence », dense et subtil, sied à cet homme, sauf celui de votre plume qui nous aurait privés de ce bel hommage si mérité.

    Merci

  • ras-la-patience
    • Posté à 16h27 le 24/06/2008
    • Internaute 10027

    merci JPT pour ce bel hommage, le théâtre et ses serviteurs ont bien besoin d’une plume comme la votre.

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