Avec la crise, la France moisie est de retour

Pierre-Louis Basse
Journaliste
Publié le 26/11/2008 à 17h57

Avec la crise, elle refait le plein de carburant. Sonnez trompettes. C’est le destin des rats. Ils ne trouvent la lumière que dans l’obscurité des temps. Recettes connues depuis belle lurette.

Depuis Charles Maurras qui s’égosillait à la Chambre, que le malheur venait des juifs et des francs-maçons. Montez le son. Tendez l’oreille. Lisez. Rien n’a changé. Un peuple souffre. Le chômage cogne. La gauche se crêpe le chignon. Le PS explose. On se gave sur le pont des premières. La justice est violée dans l’ombre, pour un héros de pacotille.

L’individu doit en savoir un bout, pour que notre démocratie courbe ainsi l’échine. A l’étage inférieur, dans les bois de banlieue, ça commence à souffler. Des gosses de 20 ans sont à la rue, à défaut de pouvoir payer leurs études.

Dans les grandes surfaces, les vieux comptent leurs pièces jaunes. Dans les caves des quartiers, quelques criminels font leurs affaires à coups de fusils à pompe. Ils seront les kapos de demain.

Dans les bouches, les dents ont tendance à se gâter. On se soigne de moins en moins. Alors on remet le couvert : c’est la faute au voisin, l’arabe, l’étranger, le sans-papier. Oh, bien sûr, la haine du juif… Mais plus bas… A mots couverts… Ou bien en fin de banquet. Entre amis qui n’ont pas désintégré la cause.

La tristesse de Claude Lévi-Strauss

Il paraît que notre Président a liquidé le Front national pour mille ans. Liquidé, ou absorbé ? Sans vouloir jouer sur les mots, ça n’est pas la même chose. Soit on liquide. Soit on absorbe. Avec le risque tangible que les égouts se mettent brutalement à déborder. Il faut faire attention avec les canalisations. Elles explosent sans y prendre garde.

Un peu comme un ministre qui réclame un public « sain » dans les stades, parce que « La Marseillaise » a été sifflée. Moi, je suis comme Patrick Besson :

« J’avais cru comprendre que le nationalisme était une valeur démodée, une contre-valeur… »

J’avais tort. L’autre jour -mais pour une fois, c’était la nuit, sur Arte- Eric Zemmour, animateur des temps modernes, soutenait ferme sa théorie des races. Très sérieux le jeune homme.

Face à une telle fange, on imagine la tristesse de Claude Lévi-Strauss le jour de ses cent ans. Tout ce chemin parcouru pour voir ça. Mais Claude Lévi-Strauss ne regarde pas la télévision. Avec ou sans pub. Ouf ! Et Marine Le Pen, l’avez vous vue venir ? Ou disons, revenir.

Moi, je l’ai vue plusieurs fois ces derniers jours. Il y a même un nouveau collègue à ses côtés. Ancien Communiste. Ils font la paire. Vichy déguisé en femme d’affaires. Et Moscou la gâteuse. Il faudrait inventer une télévision privée de son.

Le retour de la petite musique de chambre des années 30

« Puisque Chirac a laissé partir ce que Barrès appelait ’la France poignardée’, il faut la récupérer en lui parlant d’immigration et de sécurité, mais surtout de ce qui la fait vibrer : la nation, l’identité, la famille. En clair, des ’valeurs’. » Vous savez quoi les amis ? C’est le nouveau conseilleur à la mode, de l’Elysée qui le dit. Je l’ai lu cette semaine dans le Nouvel Observateur.

Ah, chère France éternelle… Cette terre qui ne ment pas… La petite musique de chambre des années 30 est de retour. Même qu’il faut respecter son érudition à ce monsieur. Son analyse. Et son art du débat.

Maurras, Barrès, Villiers, hou là là, mes amis, on sait depuis longtemps comment ça commence ce genre d’histoire… Je vous le dis tout net. Quand ça va mal, c’est toujours ce qu’ils trouvent, histoire de nous distraire de l’essentiel. « Grands appareils d’illusion... »

Moi, je n’y peux rien. Je ne goûte jamais mon plaisir d’adolescent. Dans ces déballages patriotiques et ces eaux troubles, relisons ensemble le Paul Nizan d’« Aden Arabie ». Celui qu’il faut aller voir d’urgence au Théâtre de la commune d’Aubervilliers. Ne serait-ce que pour respirer enfin un air désintoxiqué.

Oui, relire Nizan plutôt que le fiel de Maurras ou Barrès. Chacun son camp n’est-ce pas ? « La bourgeoisie gave ses intellectuels dans des mues, pour qu’ils ne soient pas tentés d’aimer le monde. »

Addendum, le 27/11/2008 à 15h45. A aucun moment dans mon article, je n’affirme que Charles Maurras fut député ou sénateur. J’aurais du écrire : « devant la chambre ». Le 13 février 1936, en effet, lors des funérailles du célèbre nationaliste monarchiste Jacques Bainville -à quelques centaines de mètres de la Chambre- les militants d’Action française fêtent à leur manière les appels à la haine de leur mentor, contre les métèques et les juifs. Ce jour là, Blum, frappé, est tout près d’être lynché. Maurras assiste aux funérailles. Merci de votre rigueur.

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  • Jonas2
    Jonas2
    Les mouches ne me trouveront (...)
    • Posté à 19h14 le 26/11/2008
    • Internaute 19359
      Les mouches ne me trouveront (...)

    Un régal de vous lire Pierre-louis Basse.

    L’occident, fort de ses quatre siècles de domination, ne sera bientôt plus le centre de gravité du monde qui se dessine.
    Ceux qui vivent cela comme un déclin en appellent à « la petite musique de chambre des années trente ». On exorcise ses peurs comme on peut. Les obsédés du pouvoir l’ont parfaitement compris qui savent exacerber ces inquiétudes afin de mieux se présenter comme les seuls capables d’arrêter l’inexorable.

    C’est moins la démocratie qui courbe l’échine que la bêtise qui donne des coups de menton. La veulerie s’émancipe et les penchants les plus réacs se banalisent.

  • Aloysius Wermuth
    Aloysius Wermuth
    Taxidermiste
    • Posté à 21h21 le 26/11/2008
    • Internaute 60251
      Taxidermiste

    Excellent article, si ce n’est que sa brillante mise en train tombe un peu à plat : Charles Maurras n’ayant jamais été député, il n’a guère pu « s’égosiller à la Chambre »... Ce n’est pas le tout d’agiter pavloviennement des épouvantails, il faut encore les connaître assez pour que cela ne reste pas pure incantation.

  • ficelle3944
    • Posté à 21h49 le 26/11/2008
    • Internaute 29834

    Bravo Pierre Louis pour cet article.
    Qui met en lumière toutes interrogations que pose la situation actuelle. Il faut que la France rebelle laique et patrie des droits de l’homme se réveille.
    Merci de sonner l’alarme.
    Au plaisir de t’écouter sur europe 1

  • Dustin
    Dustin
    Vendeuse de frites
    • Posté à 23h32 le 26/11/2008
    • Internaute 60263
      Vendeuse de frites

    « C’est le destin des rats. Ils ne trouvent la lumière que dans l’obscurité des temps. » dit l’article dès la deuxième phrase...

    Les lecteurs de ce site ont la mémoire bien courte… Fut un temps où l’un des marqueurs du fascisme et de l’extrêmisme était ce que les chercheurs ont appelé « l’animalisation de l’adversaire. ». Nous en avons ici un magnifique exemple.

    Sans le savoir, cet article et son auteur sautent à pieds joints dans la boue de l’histoire. Rue 89 me faisait espérer mieux.

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