Le bazar des entreprises

Un blog de l'économiste Gilles Le Blanc, professeur à Mines ParisTech. Il décrypte la stratégie des entreprises, l'état de la concurrence, la (non) politique industrielle.

Goolsbee, conseiller d'Obama, réhabilite la taxation des riches

Gilles Le Blanc
Economiste
Publié le 10/11/2008 à 11h31

Austan Goolsbee (DR)

« Change we need » : le slogan a porté et rallié les suffrages américains. Mais quelle sera la nature du changement que Barack Obama a su incarner avec succès ? Pour essayer d’y voir plus clair, intéressons-nous à Austan Goolsbee, brillant professeur d’économie de 38 ans à la Business School de l’Université de Chicago, et l’un des proches conseillers économiques d’Obama, avec qui j’ai eu la chance d’échanger.

Si la proximité géographique avec le sénateur de l’Illinois semble naturelle, on rappellera avec ironie que Chicago a été le cœur des théories économiques les plus libérales, des ardents défenseurs du libre marché et des thèses monétaristes, ainsi que des critiques les plus virulentes du keynésianisme et de l’intervention publique dans l’économie.

A rebours de cet héritage, Goolsbee s’inscrit (avec par exemple Steven Levitt l’auteur du célèbre blog Freakonomics) dans le courant dit de « new social economics », qui accorde un rôle important aux facteurs sociaux dans les décisions économiques.

Champion des inégalités

Cette approche inspire une analyse des difficultés actuelles (qui ont des racines bien antérieures au dérèglement financier de l’été 2007), de leurs causes et des réponses souhaitables de politique économique.

D’abord, le diagnostic : le modèle économique des Etats-Unis ne fonctionne plus. En dépit de son dynamisme, la croissance américaine n’entraine plus une progression des revenus et du bien-être des ménages. Pour les deux-tiers des Américains qui gagnent moins aujourd’hui (inflation soustraite) qu’en 2000, la croissance économique est devenue théorique sans effets positifs concrets. Au contraire, les inégalités se sont aggravées.

Des statistiques récentes de l’OCDE montrent qu’à l’exception du Mexique et de la Turquie, les Etats-Unis ont le plus fort niveau d’inégalité des pays de la zone, avec les revenus moyens des 10% les plus riches de la population seize fois supérieurs aux 10% les plus pauvres ! Et cet écart s’est creusé au cours des vingt dernières années plus rapidement que dans n’importe quel autre pays.

Pas de cadeaux fiscaux aux riches

Pour Goolsbee, la stagnation des revenus des classes moyennes et salariées, source d’inquiétudes et de crainte de l’avenir, est le problème économique numéro un du pays. Elle doit être la priorité de la nouvelle politique économique, justifiant une intervention publique volontariste et une stratégie fiscale originale.
La politique fiscale du candidat Obama consiste ainsi à supprimer les avantages fiscaux en faveur des dividendes et des plus-values en capital accordées par Bush aux plus aisés, augmenter les impôts du 1% des ménages plus riches et baisser ceux de la très large majorité (80%).
Elle s’inspire de nombreux travaux récents d’économistes, au premier rang desquels Goolsbee qui a démontré de façon convaincante l’inefficacité des baisses d’impôts.

L’argument principal des républicains conservateurs est en effet qu’une imposition trop forte des plus aisés est néfaste à la croissance économique, car elle réduit les incitations à travailler plus, créer des entreprises, investir dans leur développement et consommer. D’où leur célèbre slogan : « lower taxes, smaller government », martelé de Reagan à Bush et qui a inspiré les baisses des taux d’imposition les plus élevés en 1981 et 1986 puis 2001 et 2003..

Partant d’observations concrètes et chiffrées sur les réponses des ménages aisés à la hausse du taux maximum d’imposition en 1993, Goolsbee a démontré dans un article important ( « What Happens When You Tax The Rich ? Evidence from the executive compensation », « Journal of Political Economy ») que ce n’était pas le cas, remportant ainsi une importante bataille académique et idéologique, et donnant de solides bases aux propositions fiscales d’Obama.

Le libre-échange oui, mais sous conditions

Les causes maintenant : Goolsbee explique que les politiques ne doivent pas se tromper sur l’origine des inégalités croissantes et éviter de faire du marché ou du libre-échange des boucs émissaires faciles. Tout en étant bien conscient des limites du marché (en particulier dans l’environnement, l’éducation ou la santé, trois sujets au cœur du programme démocrate), iI reconnaît (comme Obama) le rôle et l’efficacité de l’économie de marché et de la concurrence.

En 2002, il a par exemple mesuré comment Internet, le développement d’offres en ligne et l’apparition de comparateurs de prix a intensifié la concurrence et conduit à des baisses du prix des assurances.

Goolsbee relativise aussi la responsabilité de la globalisation dans l’accroissement des inégalités de revenus. Plus des deux tiers de l’économie américaine n’affronte pas la concurrence mondialisée et les importations venues de Chine ne représentent que 2% du PIB américain, argumente-t-il.

D’où une approche (qu’on retrouve chez Obama) qui ne remet pas en cause fondamentalement le libre-échange, mais entend lui imposer des conditions, avec l’inclusion et la vérification de critères sociaux et environnementaux dans les accords commerciaux. Ce qui revient, lorsque des biais sont clairement visibles entre pays, à simplement rétablir le champ d’une réelle concurrence.

Goolsbee souligne aussi, qu’en dépit de sa forte portée symbolique et idéologique, la question de la globalisation ne doit pas être surestimée. Dans la liste des priorités pour l’opinion et l’administration face à la crise et la récession, le commerce passe après la fiscalité, l’environnement et l’énergie, le système de santé et le logement, autant d’enjeux principalement domestiques.

Photo : Austan Goolsbee (DR)

  • 4506 visites
  • 13 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • General Subverciòn
    General Subverciòn
    viva Makhnovchtchina
    • Posté à 17h50 le 10/11/2008
    • Internaute 47117
      viva Makhnovchtchina

    « D’où une approche (qu’on retrouve chez Obama) qui ne remet pas en cause fondamentalement le libre-échange, mais entend lui imposer des conditions, avec l’inclusion et la vérification de critères sociaux et environnementaux dans les accords commerciaux. Ce qui revient, lorsque des biais sont clairement visibles entre pays, à simplement rétablir le champ d’une réelle concurrence. »
    Ouaip ! Moi je dis comme St Thomas : je ne crois que ce que je vois...Pour Halliburton et Carlysle,le dépot de bilan,c’est pas pour demain...et je ne crois plus au père Noël...quand au retour du Messie,je ne vous dis même pas ce que j’en pense...

  • affreuxjojo
    • Posté à 13h58 le 11/11/2008
    • Internaute 29421

    Gaetan
    C’est la social-démocratie (forte implication de l’état dans l’économie, lois sociales de protection des plus faibles, planification économique, importance du secteur public dans la banque, l’énergie, les transports) qui a sorti les pays occidentaux des ruines de la dernière guerre. C’est ce système de régulation économique par l’état et de compromis entre travail et capital qui a assuré 30 années continues de croissance économique et de progrès social. Inversement c’est le libéralisme économique des années Reagan, Bush père et fils qui a conduit a la ruine actuelle de l’Amérique.
    Pourquoi ne pas faire un effort minimum d’information avant de vous exprimer ? La peur de vous confronter au réel ? La peur de perdre vos préjugés stupides et réacs ?

  • FM33
    FM33
    Technicien en architecture et (...)
    • Posté à 13h59 le 11/11/2008
    • Internaute 56578
      Technicien en architecture et (...)

    Il est très difficile de croire que le vrai changement va venir d’Obama. Ce sera cosmétique, point. ILLUSION. Voyez avec qui il s’entoure, pas très rassurant pour le moins qu’on puisse dire :

    Obama : le vrai changement ? Lien

  • affreuxjojo
    • Posté à 19h30 le 12/11/2008
    • Internaute 29421

    General subversion.
    Regardez quel était l’état des pays développés au sortir de la guerre : un champ de ruine. Trente ans plus tard les populations étaient relogés, les problèmes alimentaires étaient résolus, de nombreux pays avaient mis sur pied des systèmes santé et de retraites, le niveau de vie s’améliorait dans toute les classes sociales et le chômage était faible. Ce sont des faits vérifiables et je vois mal ce que vous trouvez de surréaliste dans mes propos. Par contre, je vous rejoint pour la suite. En se reportant encore trente ans plus tard, c’est a dire aujourd’hui, ces acquis sont sérieusement remis en cause. Effectivement les théories du libre marché, de la dérégulation, de la privatisation, de la fin des systèmes de redistribution ont fait leur oeuvre. Et je vous rejoint sur le fait que les sociaux démocrates et les socialistes (du mions les socialistes européens) se sont largement ralliés à ces thèses et ont largement abandonné les classes sociales qui comptaient sur eux et qui étaient leur base.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.