Le bazar des entreprises

Un blog de l'économiste Gilles Le Blanc, professeur à Mines ParisTech. Il décrypte la stratégie des entreprises, l'état de la concurrence, la (non) politique industrielle.

L'Amérique au secours de ses géants de l'automobile

Gilles Le Blanc
Economiste
Publié le 25/12/2008 à 20h23



A l’usine d’assemblage General Motors à Arlington, Texas, le 18 novembre 2008 (Jessica Rinaldi/Reuters).


Alors que l’Etat Américain vient d’attribuer à GMAC, la société qui finance les achats de voitures construites par General Motors, le statut de banque, retour sur l’une des plus importantes opérations de politique industrielle de l’histoire moderne.

Le plan d’urgence pour l’automobile présenté par la Maison-Blanche le 19 décembre a totalisé 17 milliards de dollars de prêts en deux mois, loin des 34 milliards de dollars d’aides que réclamaient fin novembre, les « Big Three » (General Motors, Chrysler et Ford). Les deux premiers expliquaient que, faute de liquidités, ils ne pourraient éviter la faillite fin décembre.

Dès le début, tout le monde comprend qu’il y aura bien aide publique à en raison des effets en cascade sur l’économie que provoquerait la faillite d’un grand constructeur, les emplois en jeu (GM emploie 100 000 personnes dans douze Etats), des réseaux de sous-traitance interdépendants.

Mais entre le plan concocté par le Congrès et la Maison-Blanche avec l’appui public du président élu, mais repoussé par les Républicains du Sénat, et celui finalement décidé par la Maison-Blanche, trois grands sujets auront alimenté les débats : les objectifs du plan, où trouver les fonds pour le financer, et les contreparties exigées des parties prenantes.

Les objectifs du plan

Le choix est fait d’une restructuration assistée par la puissance publique de préférence à une gestion judiciaire par la faillite. Pendant les quelques semaines qui restent à l’administration Bush, le secrétaire au Trésor Paulson en sera responsable. A l’équipe d’Obama de décider ensuite comment procéder, avant le 31 mars, date butoir à la mise au point d’un plan de retour à la viabilité des constructeurs aidés arrivera.

Les 17,4 milliards de dollars de prêts ont pour objectif de faire face aux exigences de liquidités, le temps d’élaborer un plan de restructuration : suppressions massives d’emplois, fermetures de sites, vente de marques secondaires, contraction du réseau de vendeurs. D’autant que la menace affichée d’exiger le remboursement des prêts consentis si les plans ne sont pas à la hauteur le 31 mars est tellement élevée qu’elle n’est guère crédible.

Pour financer les prêts, la Maison-Blanche s’est longtemps opposée à la suggestion d’utiliser les ressources levées pour aider le système bancaire (les 700 milliards de dollars du Troubled Asset Recovery Program). Elle s’y résoud finalement : l’ajout d’une dimension industrielle couvrant de nombreux Etats faciliterait sans doute l’octroi encore conditionnel de la seconde tranche de 350 milliards du plan Paulson par le Congrès début 2009.

Les contreparties exigées ds constructeurs

En contreparties des prêts d’urgence, les dirigeants devront limiter les rémunérations, supprimer des parachutes dorés et renoncer à leurs jets privés qui avaient tant irrité le Congrès à l’automne quand ils les avaient utilisés pour venir solliciter à Washington une première aide.

Les banques et autres créanciers sont contraints de convertir les deux-tiers des colossales dettes accumulées par les constructeurs (60 milliards de dollars pour GM) en capital. Ce qui aura pour effet de diluer d’autant la part des actuels actionnaires, alors que la capitalisation des constructeurs automobiles est déjà à un niveau très faible.

Enfin, les salariés vont subir d’importantes réductions de salaires avec l’objectif de les ramener au niveau des salariés des usines étrangères aux Etats-Unis. Ces derniers apparaissent cependant comme les principales victimes de ce plan : on a en effet martelé dans les médias le chiffre de 73 dollars comme coût horaire d’un salarié des Big Three, pour 49 dollars dans les usines étrangères transplants, faisant ainsi du coût du travail la principale explication des difficultés actuelles.

Or ces chiffres sont trompeurs car ils incluent le coût des retraites portées par les constructeurs de Detroit et une couverture sociale plus généreuse. En réalité, l’écart n’est que de 45/55 dollars et des experts ont calculé que l’ajustement des salaires au niveau des constructeurs étrangers ne générerait qu’une économie de 800 dollars par voiture soit bien moins que les ristournes habituellement consenties.

Des constructeurs pas très verts

Malgré la suggestion du Congrès, les constructeurs n’ont pas accepté de renoncer symboliquement aux poursuites qu’ils ont engagées contre l’Etat de Californie qui a voté en 2002 une loi imposant une réduction de 30% des émissions de CO2 par véhicule d’ici 2015.

Malgré le rejet de ce recours par trois cours fédérales en Californie, Vermont et Rhode Island, les constructeurs n’ont pas abdiqué, ce qui bloque la mise en œuvre de lois similaires dans douze autres états.

S’adapter à la nouvelle dimension environnementale

En faisant porter sur le facteur travail (qui ne représente que 10% du coût d’un véhicule) l’essentiel de l’effort exigé, le plan d’aide ignore le problème structurel des constructeurs : l’inadaptation de leur offre aux demandes de consommateurs et leur dépendance persistante des gros modèles très gourmands en carburants. Ces « light trucks » représentaient en novembre 58% des ventes de General Motors et 74% de celles de Chrysler.

Le retour à la viabilité exige un changement radical de modèle et la mise sur le marché de modèles économes, à faible coût d’usage et meilleurs performances écologiques. L’absence de dimension environnementale du plan apparaît ainsi comme sa lacune principale, surtout rapporté aux ambitions et orientations affichées par le Président élu Obama dans ce domaine. Si les 17 milliards vont leur procurer un ballon d’oxygène aux constructeurs, beaucoup d’inconnues demeurent sur la volonté de changement structurel (lire l’encadré).

Faute d’un sursaut et de mesures radicales, le risque demeure élevé pour l’administration Obama d’avoir au printemps à gérer une faillite spectaculaire, ou plus vraisemblablement, une fusion géante ramenant les historiques Big Three à deux voire un seul industriel.

Article mis à jour le 26/12/2008 à 09 : 56 après l’octroi du statut de banque à GMAC.

Photo : à l’usine d’assemblage General Motors à Arlington, Texas, le 18 novembre 2008 (Jessica Rinaldi/Reuters).

  • 2475 visites
  • 5 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • pablico
    pablico
    À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
    • Posté à 22h17 le 25/12/2008
    • Internaute 14278
      À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

    Des constructeurs pas très verts...

    on ne comprend pas bien... ou ils n’ont encore rien compris..

    ils ont peu être une autre ’super secret weapon’ comme arme sécrète..

  • Nurachi
    Nurachi
    Utopiste actif
    • Posté à 22h27 le 25/12/2008
    • Internaute 39580
      Utopiste actif

    Il peut etre utile de rappeler que les retraites des salariés automobiles sont versées par les constructeurs eux memes et non l’état. Ainsi dès que la « puissance financière » de ces entreprises diminuent, leur chute s’accélèrent encore car elles ont de plus en plus de difficultés à assumer la charge de ces retraites quand elles n’utilisent pas les capitaux accumulés au crédit des retraites pour tenter de se renflouer.

    En France les anciens PTT par exemple fonctionnaient sous un régime similaire. Si France Télécom s’en est tiré jusqu’à présent en grossissant de façon exponentielle et en refusant aux nouveaux entrants l’ancien statut, la question reste en suspend pour la Poste qui devra tot ou tard etre privatisée pour respecter les réglements européens, mais sous quelle forme ?

    La suppression d’une multitude de bureaux et la dégradation de la qualité des services de La Poste ne sont que les premières conséquences d’une future douloureuse mutation de cette entité.

    De la meme façon qu’aux états Unis, les choix ultra libéraux de l’Europe économique acculeront donc notre pays ou à sabrer sauvagement dans les effectifs, ou à assumer financièrement l’agonie d’une entreprise de taille gigantesque et les charges afférentes.

    En Chine, un sytème similaire avait par exemple conduit à la fermeture d’une bonne partie des acieries de Baotou, jetant sur la paille au moins 350 000 personnes après que les dirigeants aient totalement consummés les capitaux destinés à payer les retraites des salariés.

    On voit aujourd’hui encore les conséquences de cette façon suicidaire de gérer les retraites jusque sur les trottoirs des capitales d’une bonne partie de l’Europe où les veuves des ouvriers chinois déchus font des passes à prix cassés alors qu’on leur avait fait miroiter des métiers de bonne, garde d’enfant, ou femme de chambre.

  • adrak
    • Posté à 11h09 le 26/12/2008
    • Internaute 31361

    Le soutien à l’automobile permet d’éviter l’effondrement d’une industrie qui génère de nombreux emplois directement et indirectement. Mais n’est-ce pas une fuite en avant, quand on sait que la voiture est l’un des plus gros polluants de notre société de consommation ?

    Le développement de cette industrie repose sur le présupposé que chaque foyer a besoin d’une voiture en permanence, en ville comme à la campagne. Ce présupposé empêche d’étudier sérieusement les alternatives à la voiture familiale : transports en commun, covoiturage, location de voitures, car-sharing ou auto-partage (voir par exemple Lien). Or la voiture, en plus de polluer, pèse énormément sur le budget d’un foyer : prix de vente, coût du carburant, entretien de la voiture, assurance... En réfléchissant à des alternatives qui permettent de mutualiser ces coûts, on pourrait baisser la pollution et les coûts de la voiture par conducteur.

    La réduction de la production de voiture obligerait à licencier dans la filière automobile, mais de nouveaux emplois pourraient certainement être créés dans les services de transports en commun ou de transports mutualisés. Cependant il ne faut pas un plan financier d’urgence pour engager cette mutation, il faudrait une révolution dans notre manière de concevoir la voiture.

  • affreuxjojo
    • Posté à 11h57 le 28/12/2008
    • Internaute 29421

    Aux Etats-Unis le changement de discours est radical. Ceux qui ont licencié et délocalisé sans état d’âme au nom du réalisme et des nécessités de « l’adaptation aux règles du marché » veulent aujourd’hui être aidés pour survivre. Ceux qui trouvait juste d’imposer la flexibilité, la baisse des coûts du travail et les licenciements pour « faire face à la concurrence mondialisé », devraient, suivant leur propre logique, accepter de disparaitre en tant que dinosaures inadaptés. Et accepter de voir les sites de production et les salariés repris par des constructeurs Européens, Japonais ou Coréens plus performants.
    Place aux plus performants donc, puisque tel était leur crédo. Et surtout, que l’Etat ne se mêle pas d’économie... Et bien non ! Disparaitre, faire faillite, signifierait la perte de toute valeur boursière pour les actionnaires de l’automobile. Immédiatement c’est la mobilisation générale de tout un pays. S’adapter, dans ce cas, n’est pas disparaitre comme de quelconques emplois salariés. S’adapter c’est changer de discours. Les notions bannies précédemment : intervention de l’état, subvention, protectionnisme, sauvetage des emplois, redeviennent soudainement d’actualité.
    Le néo-libéralisme est bien mort comme discours. Le capitalisme, lui, est bien vivace. Il sait très bien défendre ses intérêts. Il change d’époque et pourrait rapidement redevenir protectionniste, voire nationaliste.

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 17h51 le 29/12/2008
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Même pas drôle, il ferait mieux de les laisser pourrir, comme ça il y aurait des millions de gens au chômage et à la rue, les gens s’entretueront pour un hamburger, et du coup ça réduira la population et le monde sera sauvé : D

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.