Le bazar des entreprises

Un blog de l'économiste Gilles Le Blanc, professeur à Mines ParisTech. Il décrypte la stratégie des entreprises, l'état de la concurrence, la (non) politique industrielle.

Hadopi, France Télécom, G20 : ruser avec les ruses du capitalisme

Gilles Le Blanc
Economiste
Publié le 04/10/2009 à 06h47

Il est des télescopages dans l'actualité qui, parfois, produisent du sens et incitent à la réflexion. Ainsi, ces deux semaines passées, les débats parlementaires Hadopi 2 et jeux en ligne, la dramatique succession de suicides chez France Telecom, la rencontre planétaire du G20 à Pittsburg, événements a priori sans liens concentrés en l'espace de quelques jours, composent à mon sens une illustration des ruses du capitalisme (entendu comme le fonctionnement économique actuel des marchés et des entreprises).

Certains entendent définir le capitalisme d'aujourd'hui autour de la redécouverte de la « finitude » du monde. Il me semble que son trait essentiel tient surtout en sa capacité permanente à utiliser les aspirations et les attentes individuelles et sociales et à les orienter (les retourner ? ) à son profit, dans une espèce de ruse économique.

C'est ce qu'illustre en un saisissant raccourci la séquence d'évènements évoquée plus haut. Comme à l'opposé des ressources naturelles et des moyens matériels, les évolutions des préférences des sociétés évoluent sans cesse, cela ouvre un espace a priori infini de besoins et d'attentes collectives.

Mai 68, la décolonisation et le rock

Considérons ainsi quelques grandes valeurs communes qui se sont imposées dans notre société à travers les convulsions du siècle passé : l'individualisme, l'internationalisme, l'affirmation d'une liberté étendue par le refus des normes. Soit en résumant grossièrement Mai 68, la décolonisation et le rock.

Même si ces éléments ont un lien historique particulier avec la gauche, ils ont diffusé très largement dans la société, traversant les générations, les catégories sociales et politiques, les régions. On leur doit de nombreux aspects très positifs : la libération de la femme, l'autonomisation des jeunes, l'engagement dans les causes associatives et humanitaires, un renouveau artistique et culturel… Mais l'actualité se charge aussi de nous rappeler comment ces mêmes valeurs ont pu être mobilisées, affichées et reprises par les intérêts économiques.

Ainsi le mal-être au travail, le stress et ses effets parfois dramatiques résultent d'une transformation radicale de l'organisation du travail dans l'entreprise conduite précisément sous le sceau de l'individualisation du salarié. Processus qui a provoqué son isolement, la perte de repères, une contrainte d'évaluation accrue, remis en cause la dimension altruiste et sociale du travail, conduisant finalement à ce que la sociologue Danièle Linhart, qui a analysé ce mouvement et ses conséquences depuis les années 1970, appelle justement « travailler sans les autres ».

On voit ensuite comment l'internationalisme a pu être repris dans le cadre de la mondialisation (du moins son discours institutionnel), en jouant du noble sentiment d'un destin humain partagé à l'échelle de la planète, et en s'affichant comme le moyen de réaliser, avec l'effacement des frontières et des distances, le rêve internationaliste d'une communauté humaine mondiale.

Avec le téléchargement de la musique ou encore le jeu en ligne, ce sont enfin les envies libertaires en chacun de nous qui se voient satisfaites, en offrant l'apparence d'échapper à la tyrannie des maisons de disques ou des monopoles nationaux des paris et jeux de hasard. En réalité, d'autres intérêts se profilent derrière ; simplement les acteurs en profitant ont changé : opérateurs télécoms, équipementiers électroniques, d'une part, sites Internet et grands bookmakers, d'autre part.

Affronter des contradictions apparentes

De tout cela, on n'est pas forcément dupe. Mais le point clé est qu'il est beaucoup plus difficile de s'opposer à ces évolutions économiques car il faut alors affronter des contradictions apparentes et aller dans l'espace économique contre des revendications qu'on soutient par ailleurs dans le domaine social ou individuel.

On verra ainsi des artistes de gauche rappeler à la première secrétaire socialiste que pour vivre de son art, il faut bien qu'il y ait à un certain niveau paiement par le consommateur ; des ouvriers frappés de délocalisation manifester contre des ouvriers d'autres pays ; des salariés revendiquer un arrêt de la mobilité dans l'entreprise, mobilité massivement pratiquée à titre personnel (téléphone mobile, voyages, vie familiale et amoureuse, achats…) au point d'être devenue une des caractéristiques majeures de nos sociétés contemporaines.

La nécessaire tâche d'explication n'est pas impossible mais elle exige du temps, des arguments, de l'écoute. Toutes choses que la course à la vitesse actuelle dans les médias ou la politique rend fort difficile, permettant par défaut la confusion des termes et les raccourcis simplificateurs.

L'actualité récente souligne ce constat (qui n'est pas nouveau) de la force du capitalisme à utiliser les aspirations de la société, les formulations qu'elle en donne pour déployer des évolutions favorables aux intérêts économiques.

Outre ce salutaire rappel, on peut en tirer je crois deux conclusions, valables en général mais avec sans doute plus de force et d'urgence pour la gauche.

D'abord, il faut étudier en détail les mécanismes économiques à l'œuvre, en partant de l'analyse des situations réelles, car les représentations traditionnelles centrées sur l'opposition capital/travail et la relation salariale ne permettent de saisir les formes évolutives et rusées du capitalisme.

Ensuite, pour réfléchir aux réponses possibles, il faut (si on écarte la voie révolutionnaire radicale) imaginer quelles forces économiques peuvent être opposées aux ruses économiques du capitalisme. Les jugements éthiques et moraux qui fleurissent de gauche à droite sont d'avance fragilisés par l'adhésion sociale aux valeurs affichées en apparence par le capitalisme.

Cela impose de ne pas rejeter ni mettre à distance l'économie, mais au contraire chercher comment l'utiliser pour accomplir d'autres objectifs définis collectivement et politiquement.

Aller plus loin
  • 4081 visites
  • 7 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • ysengrimus
    • Posté à 19h26 le 04/10/2009
    • Internaute

    Le vieux fantasme du ver dans le fruit. Un qui a fait cela honorablement, il faut l'admettre, c'est Paul Newman... Et, en plus, Paul Newman, comme ça, nous donne une importante leçon sociale.

    Lien

    Voie d'un avenir réformiste ou... un peu mieux.
    Paul Laurendeau

  • Lohiel
    • Posté à 20h08 le 04/10/2009

    L'économie financière (qui détruit) a remplacé l'économie nourricière (qui nourrit, comme son nom l'indique : -) ... mais la bonne nouvelle, c'est que ceux qui décident de se passer de la première s'en sortent très bien, même en ces temps de crise

    Cette semaine, j'ai découvert :

    - Une banque suédoise qui ne connaît aucun problème... bien au contraire, ses résultats augmentent de manière exponentielle en ce moment. Son secret est de ne jamais entrer sur les marchés financiers et de ne financer que des projets « verts ».
    Lien
    (édition papier ou abonné web, mais en s'inscrivant, on peut avoir accès gratuitement à 7 articles)

    - des éleveurs qui gagnent mieux leur vie et sont dix fois mois stressés en nourrissant leurs vaches avec... de l'herbe (au lieu du soja transgénique d'importation)
    Lien
    (le documentaire est sorti en dvd le 8 septembre)

    Ce road-movie paysan présente deux exploitations laitières menées pour l'une en agriculture autonome et durable « à l'herbe » et pour l'autre en production industrielle et productiviste. L'un des temps fort du documentaire tient dans le récit d'un agriculteur expliquant qu'il n'a pas dormi de la nuit après avoir appris qu'un de ses collègues, qui ne donne à manger que de l'herbe à ses vaches, gagnait quatre fois plus que lui tout en produisant deux fois moins. On retiendra aussi de ces images celles de la sérenité de l'un et le stress du rendement et de la rentabilité de l'autre .
    Lien

    - que le passage au bio a permis, lors d'expérience dans les pays du Sud, le retour à une « souveraineté alimentaire locale » : tout le monde est nourri - et bien mieux qu'avec l'agriculture intensive esclave des marchés... la FAO en a pris acte, et ça n'a pas plu du tout à certains...

    Lien

    nota : ce blog reproduit un article très intéressant et précis... mais qui avait paru ici à l'origine (je l'avais enregistré)
    Lien

    comme vous le constatez, il a disparu... : -)

    est-ce à mettre en rapport avec cet extrait ?
    De grandes institutions changent de stratégie

    Dernièrement, le Conseil mis sur pied par l'institut international IAASTD, qui regroupe de nombreux chercheurs agraires, a demandé un changement radical de la recherche agronomique. Ce Conseil vint à la conclusion que la protection des ressources naturelles était bien plus efficace pour garantir la sécurité alimentaire que le recours à des nouvelles technologies à risque. Les entreprises Monsanto et Syngenta quittèrent d'ailleurs le Conseil peu avant la publication du rapport final, car se trouvant en désaccord avec les recommandations émises.

  • karlM
    karlM
    Précaire
    • Posté à 20h34 le 04/10/2009
    • Internaute
      Précaire

    faudrait commencer par subventionner les petits paysans plus que les gros.

  • Servais-Jean
    • Posté à 00h01 le 05/10/2009
    • Internaute
      43

    « Saisir les formes évolutives et rusées du capitalisme. »

    Dès le lendemain de la mise en place des projets du CNR le capitalisme a commencé son travail de sape destiné à revenir à la situation bénie d'avant 1936.
    Ce travail se fait tout doucement mais continuellement et ce n'est qu'à de très rares occasions que les « exploités » se rendent compte et réagissent violemment à ces attaques sournoises qui les réduisent petit à petit à l'état d'esclaves, c'est à dire de simples objets (Voir France Télécom).
    Le capitalisme a une vision claire de son avenir et ce qui fait sa force c'est sa patience infinie.
    La faiblesse du socialisme c'est son manque de vision de l'avenir et qu'il ne peut donc que se contenter de réagir lorsque la « ficelle » est trop grosse en arrachant parfois quelques menus avantages d'ailleurs très vite perdus.

    Lien

    Y a-t-il un penseur ou un philosophe dans la salle ?

  • pablico
    pablico
    Sudoku et Nord de face
    • Posté à 10h37 le 05/10/2009
    • Internaute
      Sudoku et Nord de face

    La conscience de la finitude du monde risque, de générer un partage.

    Comme personne n'est partageur, il va se créer un espèce de carcan de lois, de perte de libertés, de morale plus « hard ».

    Les moins nantis partageront de force leurs bouts de maigre.
    Les plus nantis essayeront de sauver les meubles pour leurs bouts de gras.
    .
    Mécanisme tout humain...du reste, qu'on vit en « soft » en ce moment

    rien n'a changé depuis le début de l'humanité...

    le moins nantis sont les serfs des demis-dieux que sont les nantis.

    La FORME a changé, changera, mais jamais le FOND.

  • Un vieux
    Un vieux
    retraité
    • Posté à 15h48 le 05/10/2009
    • Internaute
      retraité

    Les premières valeurs mises à bas ont été les familles qui ont éclaté, et, pour celles qui n'en ont pas eu les moyens, ne se sont jamais regroupées... Les « grandes familles » sont restées unies aux pouvoirs, le peuple s'est trouvé divisé selon les besoins en chair humaine des premiers...

    Ce furent ensuite les groupes de voisinage, de passions communes... Avait-on besoin, il y a quarante ans, de célébrer une « fête des voisins » annuelle... ? ? ? Personne ne mourait ignoré des autres, on ne retrouvait pas des momies devant la télé après 4 ans d'indifférence... Les anciens pouvaient passer le temps à taper le carton au café avec leur cigarette au bec...

    Je ne peux citer toutes ces « communautés » que l'on a interdit lorsqu'on ne pouvait pas les contrôler...

    Aujourd'hui, on a morcelé les individus derrière un ordinateur en les déshumanisant encore un peu plus, si c'était possible... En leur promettant des « libertés » qu'on leur a rapidement retiré ou fait payer, ils sont devenus dépendants d'un système qui ne peut que s'emballer dans une fuite en avant...

    Et l'Homme, dans cette histoire, qu'est-il devenu ? ? ?

  • Mccoy
    • Posté à 23h00 le 05/10/2009

    Imaginer un monde sans argent.
    Où tous mangent à leur faim...

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.