Le bazar des entreprises

Un blog de l'économiste Gilles Le Blanc, professeur à Mines ParisTech. Il décrypte la stratégie des entreprises, l'état de la concurrence, la (non) politique industrielle.

Politique économique : raboter plus pour dépenser moins !

Gilles Le Blanc
Economiste
Publié le 06/07/2010 à 11h26

Quelques remarques (mi sérieuses mi humoristiques de saison) avant la pause estivale sur un curieux instrument surgi dans le débat économique et politique des dernières semaines. On le sait, pour résumer et expliquer les choix de politique économique, il faut inventer une astucieuse formule qui la symbolise et portera la communication. Un modèle du genre reste sans doute le « Travailler plus pour gagner plus » de la dernière campagne présidentielle.

En 2009, ce furent la relance, les mille plans, la finance folle à maîtriser. Et 2010 sera, selon les mots du ministre du Budget, l’année des 150 mesures de réduction des dépenses publiques et du « rabot ». Le choix de cet outil, martelé -si on ose dire- à maintes reprises avec une certaine gourmandise par le ministre dans ses interventions, ne manque pas d’interroger. Des révolutionnaires radicaux auraient sans doute privilégié la hache ou l’épée. Les amoureux du riche vocabulaire des métiers de l’artisanat et de « L’Encyclopédie » de Diderot regretteront l’évocation plus poétique du « riflard », de la « varlope », du « bouvet » ou du « bec-de-canne » !

Mais, plus fondamentalement, un rabot sert à unir et polir la surface du bois, améliorer la finition sans changer la structure. Et c’est bien ce dont il s’agit ici. Raboter comme il est dit les niches fiscales, cela revient à ne pas choisir, hiérarchiser, classer les priorités. On l’applique un peu partout, uniformément, modérément mais sans changer l’équilibre d’ensemble. Or le fond du problème est bien ce tentaculaire, obscur et très coûteux (on évoque au total 65 milliards euros) système de niches fiscales.

A lire l’interminable liste des mesures en vigueur, on a l’étrange impression qu’on ferait pas la moindre chose, ni ne leverait le moindre petit doigt sans un soutien public financier. Ni faire des travaux dans sa maison ou son appartement, ni recruter du personnel pour le ménage ou la garde des enfants, ni aller au restaurant...

A chaque décision quotidienne, à chaque dépense domestique, sa niche fiscale ! On évoque bien entendu avec gravité pour les justifier la stimulation de l’économie et surtout des emplois. Malheureusement, aucun évaluation économique sérieuse ne permet de confirmer l’argument. Pire, à quelques rares exceptions, ces études ne sont même pas réalisées.

Un recul de l’ambition politique

L’exemple le plus choquant est sans nul doute la TVA réduite dans la restauration, mesure démagogique et clientéliste par excellence, qui ouvre la voie à l’infini cortège des revendications sectorielles, et dont le bilan faute d’analyse sérieuse est discuté par quelques cas anecdotiques et témoignages personnels !

En refusant d’examiner une par une la justification et l’efficacité de chaque niche, et en préférant appliquer un coup de rabot général, la logique est donc claire : ne pas remettre en cause fondamentalement le dispositif de réduction masquée d’impôts et appliquer seulement une mesure temporaire facilement réversible dans l’avenir.

Quant aux 150 mesures annoncées en complément du rabot, elles soulèvent un autre problème de formulation politique. Car quand celui-ci compte sur le nombre et l’accumulation quantitative de mesures pour faire sens et être crédible, c’est en fait un défaut de politique et de vision structurée que cela souligne.

Des 300 propositions du rapport Attali aux mille projets de relance, des 23 mesures issues des Etats généraux de l’industrie à ces 150 décisions de réduction des dépenses publiques, la passion des catalogues et des énumérations a envahi ces dernières années le champ de la politique économique. Sous son aspect liste de courses, cette approche trahit en fait un recul de l’ambition politique, qui se borne à une gestion instrumentale des choses, et renonce à la formulation d’une vision d’ensemble, rompant avec le consensus médian, prenant clairement parti dans les multiples réponses possibles, et l’exposant autour d’une hiérarchie des priorités et des instruments.

La confusion est alors inévitable comme l’illustre le débat surréaliste sur la constutionnalisation éventuelle de l’équilibre budgétaire, au moment où le pays enregistre un déficit record dépassant 8% et la dette publique vient de franchir le seuil de 80% du PIB.

La situation macroéconomique nous est paradoxalement favorable

Agir sur les dépenses publiques est bien entendu souhaitable mais cela ne peut constituer le seul horizon de politique économique. En raison des effets de latence d’un tel niveau d’endettement, la réduction des déficits, voire leur annulation, ne suffira pas à réduire de façon significative son poids à court moyen terme. Seule une croissance de l’économie, donc du niveau du PIB, peut atténuer la part relative d’une dette dont le volume ne va que très progressivement et lentement évoluer.

Il faut souligner combien la situation macroéconomique est paradoxalement favorable, pour nous comme pour les autres pays européens, puisque nous bénéficions à la fois de taux d’intérêt très bas et d’une monnaie faible suite à sa dépréciation tout au long de l’année (ce qui est une rare exception). Or le rôle des taux est fondamental : en observant depuis trente ans l’évolution du poids de la dette publique, on observe en effet qu’elle passe brutalement de 36 à 58 points de PIB (au sens de Maastricht) entre 1991 à 1997.

Ces 22 points supplémentaires en six ans seulement, qui vont porter notre dette au niveau très élevé que l’on connaît depuis dix ans, résulte certes des déficits budgétaires du début de période, mais surtout de taux d’intérêt à long terme très défavorables (entre 6 et 8% contre moins de 4% depuis 2002 avec l’euro et 3,3 aujourd’hui). Face à ces enjeux, l’introduction du « rabot » risque d’apparaître rapidement insuffisante et il faudra sans doute dès la rentrée rouvrir la boîte à outils !

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  • avaroa avaroa
    • Posté à 12h15 le 06/07/2010
    • Internaute 51355
      AS

    je n’ai ni cheval de course, ni toile de maitre, je fais partie des citoyens rabotés, qui ne partent plus en vacances, une salariée kleenex, une future retraitée spoliée...
    une citoyenne SAIGNÉE, (puisque nous sommes dans le vocabulaire du bois : saignée n.f. Entaille profonde et de faible largeur faite à l’aide d’un outil tranchant )
    si le rabot ne consiste à améliorer la surface du bois sans changer sa structure je dois dire que le menuisier n’est volontairement pas très habile : que d’entailles dans ma vie de petit citoyen !

    une citoyenne martyrisée par le régime umpiste !

  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 12h21 le 06/07/2010
    • Internaute 36864
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    Pour reprendre la noble métaphore de l’outillage, il faut savoir ( et ce n’est pas évident, ici sur eco89, où le travail manuel est systématiquement sous-estimé, et où l’on ne jure que par le « tertiaire » ) que le rabot est outil de « finition » qui ne remet pas en cause la forme initiale.

    Les outils appropriés seraient plutôt la tronçonneuse, le hache, le merlin, la scie ( en long) et voire même la « dégauchisseuse » ( la dégo !) , à ce sujet, vu les exploits de la droite aux manettes, il conviendrait plutôt d’avoir recours à la « dédroitiseuse » !

    • pablico
      pablico répond à Waldeck
      À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
      • Posté à 14h34 le 06/07/2010
      • Internaute 14278
        À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

      sans compter que plus on enlève du bois, moins cela flotte, et cela amoindrit la résistance.. en travail du bois bien sûr..

      « Nous supprimons la possibilité donnée aux étudiants et à leurs parents de cumuler l’aide personnalisée au logement (APL) et la demi-part par enfant à charge », ( Baroin ce matin)

      mais personne ne rabote le bouclier

      • papy55
        papy55 répond à pablico
        prof. en province
        • Posté à 16h05 le 06/07/2010
        • Internaute 24237
          prof. en province

        Pour ce qui concerne l’APL versée aux étudiants, qui peut représenter 1/3, voire plus, d’un loyer, c’est en fait une somme qui va dans la poche du bailleur qui parfois profite en même temps d’une niche fiscale liée à l’acquisition du logement qu’il loue (type ROBIEN, et autres), dans ce cas où est la justice ..... ?
        Le rabot pour certains, la tronçonneuse pour les autres !
        Ce qu’il se passera, c’est qu’un certain nombre d’étudiants ou leurs familles (en nombre important) se retrouveront dans une situation plus difficile.......la récession plutôt que la reprise ...., nos gouvernants n’ont aucune idée de la vraie vie !

         
        • xaxa
          xaxa répond à papy55
          • Posté à 11h28 le 07/07/2010
          • Internaute 88669

          « c’est en fait une somme qui va dans la poche du bailleur “

          C’est même le seul effet démontré des allocations logement : elles maintiennent la hauteur des loyers, voire les poussent à la hausse, le surcoût étant considéré par les bailleurs comme pris en charge par l’Etat via les APL.

          Cas typique : un même appartement est loué, via une agence, à des salariés 130 euros de moins que sur l’annonce déposée dans une école.

          • papy55
            papy55 répond à xaxa
            prof. en province
            • Posté à 12h04 le 07/07/2010
            • Internaute 24237
              prof. en province

            Si je vous comprends bien, supprimer les aides au logement ferait baisser les loyers de 130€ de manière presque certaine ?
            J’en doute beaucoup !

            • jmax
              jmax répond à papy55
              • Posté à 12h26 le 07/07/2010
              • Internaute 3111

              cela ferait baisser les loyers, c’est sur et prouvé. Après, le montant...

            • xaxa
              xaxa répond à papy55
              • Posté à 14h59 le 07/07/2010
              • Internaute 88669

              Supprimez les allocs existantes ne feraient que plonger les allocataires dans les ennuis, donc ce n’est pas faisable en l’état.

              Mais diminuer le montant des allocations futures (celles qui seront demandés par de potentiels nouveaux allocataires) entraine de fait une baisse du loyer possible pour les locataires, et en corollaire une baisse des loyers demandés.

              A chaque baisse des aides aux étudiants, on note cette réduction des loyers, et à chaque hausse des aides on remarque, comme par hasard, une hausse.

              C’est mécanique : les bailleurs savent qu’un locataire va avoir droit à tant d’APL, donc ils ajustent le loyer en conséquence (il peut payer 300 de base, il a 100 d’APL, je peux lui demander entre 300 et 400 selon mon bon vouloir)

              Vous allez me dire : mais un bailleur ne peut pas savoir avant l’entrée du locataire si celui-ci à droit aux APL.

              Et vous auriez tord : le bailleur reçoit les éléments financiers du locataire. Il n’est pas difficile d’estimer, dans ces conditions, les droits à aides du candidat.

        4 autres commentaires
  • Autist Reading -
    Autist Reading -
    In enculo cum vibro
    • Posté à 13h36 le 06/07/2010
    • Internaute 73535
      In enculo cum vibro
  • A déménagé le 16-01-2012
    • Posté à 14h33 le 06/07/2010
    • Internaute 30191
      non connue

    Les petits retraités étaient les principaux employeurs de ces emplois de ménages ; cela leur évitait souvent d’entrer en maison de retraite,trop chère pour eux.Bonjour les dégats ! ! et le travail au noir......
    Dans les petits villages l’été après la fête un samedi il y a la refête,quinze jours après.Nous avons la sensation qu’après la traite effectuée, la re traite va être sensationnelle.

  • raleuse13
    raleuse13
    idéaliste ? oui ! j'assume ! (...)
    • Posté à 18h29 le 06/07/2010
    • Internaute 39632
      idéaliste ? oui ! j'assume ! (...)

    Une nouvelle fois, les « petits » sont rabotés...
    Retraites, soins, emplois aidés...
    Pour les « gros », on y va au coton tige...

  • medicago
    medicago
    Plante cultivée
    • Posté à 04h22 le 07/07/2010
    • Internaute 58931
      Plante cultivée

    La manie des listes laisse à penser que Nicolas 1er est un clone du roi Ubu ... en moins drôle. Plus sérieusement on peu se demander si le rabotage a un sens politique autre que « vous êtes tous coupable et donc devez tous payer »
    C’est la même histoire que la sanction automatique (sans jugement) parfaitement décrite par le documentaire d’hier soir sur Arte et qui montrait comment un bracelet électronique était capable de déceler la consommation d’alcool d’un coupable à qui on l’avait interdit. ça se passe déjà comme ça aux USA...
    Grâce à ce système très intelligent, les condamnés deviennent rentable (le bracelet électronique leur est facturé) et en plus ils sont obligé de travailler pour payer le bracelet qui leur est imposé. Plus d’alcoolique qui passent leur temps à trainer dans les rues. Sarko 1er doit en, rêver... En ce moment, il a bien besoin de se soustraire à la réalité qui le rattrape à grandes enjambées

  • Pouffpouff
    Pouffpouff
    En activité
    • Posté à 11h21 le 07/07/2010
    • Internaute 27937
      En activité

    Et pendant ce temps-là on régularise des milliers de nounous sans-papiers « parce qu’on en a besoin » selon la C.G.T.

  • Titonèpalà
    Titonèpalà
    Titolélàba
    • Posté à 15h01 le 07/07/2010
    • Internaute 96315
      Titolélàba

    Rassurez vous Braves gens si notre retraite baisse le prix de la kalash aussi et l’on en trouve de plus en plus facilement !

    Après tout lorsque l’on est vieux autant ne pas l’être jusqu’à la couche, autant s’en taper une bonne dernière et choisir comment l’on passera ce cap.

    Doucement sur son canap à pester contre ces enc.. de ronds de cuirs bedonnants ronflants sur tout cet argent volé à l’état donc à vous...

    Ou la kalash à la main avec un nom à emporter avec soi comme présent aux instances divines...

    Ca me rappelle une fiction ou était mis en scène une bande de vieux qui tape des braquages ... fiction ou future réalité ?

    Après la délinquance juvénile la délinquance grabataire...

    A la Une de TF1 :
    Les vieux Français obligés de braquer pour se taper autre chose que du canigou devant leur feuilleton préféré...

  • D-503
    D-503
    U topos
    • Posté à 16h04 le 09/07/2010
    • Internaute 116654
      U topos

    « Sous son aspect liste de courses, cette approche trahit en fait un recul de l’ambition politique, qui se borne à une gestion instrumentale des choses, et renonce à la formulation d’une vision d’ensemble (...) ».
    Cela semble constituer une constante de la politique du gouvernement : des annonces démagogiques et ensuite à chaque ministère de se débrouiller sans cohésion ni moyens pour que l’annonce devienne réalité.
    Un seul exemple parmi d’autres : le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en retraite. Je ne discuterai pas ici du bien fondé de cet objectif mais uniquement de sa mise en œuvre. L’annonce consiste à dire qu’il faut moins de fonctionnaires, soit. Mais dans le même temps, rien n’est prévu ni organisé pour que les services publics fonctionnent avec moins de personnel. De deux choses l’une : soit le gouvernement est persuadé que les fonctionnaires non remplacés n’avaient aucune utilité et ne produisaient rien (bref, ils étaient payés à ne rien faire, ce qui va dans le sens de la discussion de café à l’emporte-pièce) ; soit ces fonctionnaires réalisaient des tâches (peut être inutiles, là n’est pas la question), et supprimer des postes aura pour conséquences de détériorer la qualité des services publics et par la même occasion les conditions de travail des fonctionnaires encore en poste.
    Encore une fois, nous pouvons décider collectivement (donc politiquement) de réduire le nombre de fonctionnaires. Mais encore faudrait-il que les services soient restructurés pour prendre en compte la baisse du nombre de personnes travaillant : soit rationaliser l’activité afin de gagner en efficacité, soit supprimer des services que l’on jugerait inutiles. Mais non, uniquement une antienne répétée en boucle et rien de plus.
    Pour finir : ce gouvernement a une conception de la politique digne des discussions de comptoir (très utiles socialement mais franchement dangereuses politiquement).

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