Le bazar des entreprises

Un blog de l'économiste Gilles Le Blanc, professeur à Mines ParisTech. Il décrypte la stratégie des entreprises, l'état de la concurrence, la (non) politique industrielle.

Nucléaire français : la bombe des egos est-elle désamorcée ?

Gilles Le Blanc
Economiste
Publié le 28/07/2010 à 20h45

L’annonce par l’Elysée d’une série de décisions du conseil de politique nucléaire vise à mettre fin à la cacophonie, voire la guerre ouverte, entre EDF et Areva. Certains veulent y lire une victoire d’Henri Proglio. La réalité est plus compliquée : il faut dépasser les conflits de personnes pour examiner les enjeux économiques et industriels.

Ces derniers mois avaient été rythmés par la rivalité personnelle entre les PDG d’EDF et d’Areva, Henri Proglio et Anne Lauvergeon, mais aussi l’échec dans la compétition pour quatre réacteurs à Abu Dhabi, remportée en décembre 2009 par les Coréens, et un différend ancien sur le retraitement des combustibles nucléaires dans l’usine de La Hague.

La situation était intenable pour les deux entreprises, dont l’Etat est actionnaire ultra-majoritaire. Pour préparer le terrain, une mission avait été confiée à François Roussely, ancien président d’EDF, qui a rendu son rapport en mai. Les décisions annoncées mardi par l’Elysée en reprennent les principales propositions.

EDF chef de file à l’exportation : logique !

Peu de détails sont fournis sur les modalités du « partenariat stratégique » annoncé entre les deux groupes. La prééminence donnée à EDF concerne principalement les négociations commerciales à l’exportation, autour d’« une organisation s’appuyant sur la compétence d’exploitant et d’architecte-ensemblier d’EDF ».

Rien que de très logique ! Un client étranger ne souhaite pas acquérir un équipement en tant que tel, mais une capacité de production d’électricité pendant trente ou quarante ans. Sur ce point, l’expérience, les compétences accumulées depuis cinquante ans par EDF sont décisives. Anne Lauvergeon avait d’ailleurs regretté le refus initial et l’implication trop tardive de l’électricien dans l’offre française à Abu Dhabi. Faire d’EDF le chef de file de l’industrie nucléaire française à l’exportation apparaît donc logique, et ne devrait pas soulever de problème.

Sur plusieurs autres points, Areva et sa dirigeante sont en réalité confortés. Personne n’a oublié dans ce milieu les déclarations fracassantes d’Henri Proglio : quelques jours après son arrivée à la tête d’EDF, il réclamait un mécano industriel redéfinissant le périmètre des entreprises, avec le transfert dans son groupe de certaines activités d’Areva.

C’était en complète opposition avec la stratégie industrielle mise en œuvre depuis une décennie par Anne Lauvergeon, celle d’un groupe intégré de l’amont à l’aval du cycle du nucléaire. Comme la proposition d’Henri Proglio n’a pas été reprise par l’Elysée, cela signifie que l’unité, les frontières et le champ d’activité d’Areva sont finalement confirmés et consolidés.

Concernant l’amont du cycle, la formule sibylline d’un accord visant « à conforter la sécurité et la compétitivité de l’approvisionnement en combustible » laisse entendre qu’une solution a été trouvée à une importante source d’incertitude pour Areva. Le groupe réalise entre 25% et 30% de son chiffre d’affaires avec EDF. Mais sous l’effet d’une concurrence accrue, EDF achète désormais un peu moins de 50% de son combustible à Areva.

EDF et Areva ont des priorités différentes

Enfin, l’ouverture du capital d’Areva à hauteur de 15% est réaffirmée. L’apport financier qu’elle représente est un élément crucial de la stratégie de croissance future du groupe.

Avancée par certains comme probable, une prise de participation d’EDF ne devrait pas apporter de bouleversement majeur. D’abord, l’électricien est déjà actionnaire d’Areva à hauteur de 2,4%. Ensuite, EDF a d’énormes besoins d’investissements dans les dix ans à venir, pour améliorer le taux de disponibilité de ses centrales, pour renouveler et moderniser son parc nucléaire, et pour consolider ses acquisitions à l’étranger (Bristish Energy au Royaume-Uni et Constellation aux Etat-Unis, acquis pour un total dépassant 20 milliards d’euros).

On imagine mal, dans ces conditions, EDF s’endetter davantage pour accroître sa part dans Areva. Et ce dernier ne peut se contenter d’apports en nature, car il a besoin de cash pour mener à bien le développement et la production de ses nouveaux modèles de réacteurs.

Ces priorités différentes, à la fois en termes de produits et de marchés géographiques, pourraient d’ailleurs mettre à mal le partenariat stratégique à l’export. Certes, un grand contrat à l’étranger impressionne. On comprend que le politique s’y intéresse : le nucléaire est, avec l’aéronautique, un des rares domaines où l’industrie française peut avec raison prétendre briller à l’international.

Mais pour EDF et Areva, la priorité n’est pas là. Pour le premier, l’enjeu est d’abord le marché français, puis britannique pour valoriser les actifs de Bristish Energy, et plus tard américain.

Pour Areva, il s’agit d’étoffer sa gamme en proposant un réacteur plus petit et adapté à des besoins différents. C’est le but d’Atmea, développé avec Mitsubishi. Ce réacteur n’est pas exploité par EDF, et on se demande donc comment l’électricien pourra assurer avec succès sa commercialisation à l’étranger (Areva souhaitait que GDF-Suez, qui y est intéressé, puisse jouer ce rôle). Ensuite, Areva vise en priorité le marché américain : c’est le premier du monde, avec plus de cent centrales d’une moyenne d’âge de presque trente ans. Le groupe y a huit projets en cours, dont deux en Californie.

Ces divergences avec EDF pourraient rapidement conduire à des tensions si de nouvelles clarifications ne sont pas apportées.

Un besoin de formation et de recrutement

Un élément important du rapport Roussely n’a pas été évoqué dans les décisions du conseil de politique nucléaire : la main d’œuvre et les besoins de formation dans le domaine nucléaire. La grande vague d’équipement nucléaire a eu lieu dans les années 1980 : 41 réacteurs mis en service, contre neuf la décennie suivante et aucun depuis 1997. Ceux qui y ont participé vont bientôt partir à la retraite, et les recrutements ont été restreints faute de nouveau chantier.

Se pose donc un problème de recrutement, de transfert des compétences et des savoir-faire : précisément, les arguments évoqués plus haut comme les principaux facteurs de compétitivité des Français face à leurs concurrents américains, japonais, coréens et bientôt chinois. Sans cette brique essentielle, le dispositif restera incomplet. Le chantier reste donc largement ouvert.

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  • 13 réactions
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  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 20h58 le 28/07/2010
    • Internaute 29846
      menuisier

    Tout cela est bel et bon, les mecanos industriels, les grandes manoeuvres de groupe, les fusions tout ça.

    Il manque juste un petit détail dans ce tableau :

    Le citoyen, actionnaire et usager, pour lequel ces sociétés publiques sont censés oeuvrer.

    Une paille.

  • caoua
    caoua
    sur la lune
    • Posté à 23h28 le 28/07/2010
    • Internaute 95100
      sur la lune

    Vous ne le savez encore pas, mais nous sommes tous déjà mort

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 23h28 le 28/07/2010
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Rappelons quelques éléments essentiels à la compréhension
    Lorsque Anne Lauvergeon prend en main, en 1999, la destinée de COGEMA et succède à J.F. Syrota ce groupe n’était qu’une boutique hexagonale, renfermée, secrète et soumise aux pressions des écologistes pour des raisons de crédibilité et de manque de transparence. Cette femme de tempérament a su en une dizaine d’années mettre COGEMA, puis AREVA comme partenaire incontournable du nucléaire mondiale.
    Sherpa de Mitterrand pour tous les dossiers internationaux, Normal Sup, agrégée de science physique elle rejoint le secteur bancaire comme associée-gérante de la banque franco-américaine Lazard Frères. Son CV fait rougir de honte n’importe quel manager du CAC 40
    Henry Proglio HEC (Hôtellerie Et Comptabilité) a fait toute sa carrière dans l’eau, les déchets et les transports, à l’ombre de Chirac et de Sarkozy maintenant.
    « EDF chef de file à l’exportation : logique ! “
    Une vaste rigolade, c’est comme si on décrétait que la SNCF est plus à même de construire des trains pour l’exportation et que l’on demandait à Alstom d’être en deuxième rideau
    Le problème des 4 réacteurs EPR gagnés par les coréens ? Si EDF s’était abstenu de remettre une proposition à Abou Dhabi dans une négociation déjà largement entamée par AREVA, le problème ne serait peut être pas posé.
    Épilogue politique
    Anne Lauvergeon ayant refusé un poste dans le gouvernement de N. Sarkozy, celui ci fait tout pour remettre au pas ‘l’insoumise’, de plus c’est un moyen pour placer un Sarko boy dans un échelon essentiel de l’industrie française.
    L’histoire n’est peut être pas terminée dans la guerre les egos, car les chapelles des grandes écoles jouent un rôles déterminant dans notre belle socièté et le clivage droite/gauche s’efface quand il s’agit de défendre l’honneur du ‘cercle des anciens’ et quand un HEC prétend remplacer une X Mines, les épées peuvent sortir des fourreaux.

    • Alexad
      Alexad répond à padiran
      • Posté à 00h46 le 29/07/2010
      • Internaute 8145

      + 1 !

    • Pas lolo
      Pas lolo répond à padiran
      fasciné
      • Posté à 02h39 le 31/07/2010
      • Internaute 29635
        fasciné

      On en a deja parle. Les seuls secteurs sur lesquels Areva a des competences d’Architecte ensemblier, c’est en retraitement (La Hague avec SGN) ou en production de combustible. Et ils n’ont pas attendu Lauvergeon pour vendre leur process au japon.
      Pour ce qui est de la construction de centrale, leur seule reference est en Finlande.

      Ceci etant dit, EDF n’est pas formate pour assurer un volume important d’affaire a Framatome /ALSTOM (ne pas oublier que ALSTOM recupere l’ilot conventionnel, turbine et BOP).

      Quant a votre adulation de lauvergeon, a part son CV je ne vois pas trop quelle reussite indeniable on peut mettre a son actif.

      • padiran
        padiran répond à Pas lolo
        Chroniqueur Grolandais
        • Posté à 12h13 le 31/07/2010
        • Internaute 5159
          Chroniqueur Grolandais

        Cela fait des années que Cogema, puis AREVA construit des réacteurs en Chine
        Quant à mon adulation supposée pour Lauvergeon, elle n’a d’égale que mon dédain pour tous ceux qui pensent connaitre les arcanes du nucléaire.

         
        • Pas lolo
          Pas lolo répond à padiran
          fasciné
          • Posté à 01h51 le 01/08/2010
          • Internaute 29635
            fasciné

          Faux.
          Ce sont les chinois qui construisent en chine.
          Vous le saviez sans doute.
          Et on en revient toujours au meme point, le reacteur n’est pas la centrale.

          • padiran
            padiran répond à Pas lolo
            Chroniqueur Grolandais
            • Posté à 11h43 le 01/08/2010
            • Internaute 5159
              Chroniqueur Grolandais

            « Areva a contribué à la construction de 9 des 11 réacteurs nucléaires en service à ce jour en Chine. Le groupe a en particulier construit les îlots nucléaires de Daya Bay (en service depuis 1993-94) et de Ling Ao (en service depuis 2002), et fourni des équipements pour les centrales de Qinshan, Tianwan et Hongyanhe. » Wikipédia
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            • Pas lolo
              Pas lolo répond à padiran
              fasciné
              • Posté à 12h05 le 01/08/2010
              • Internaute 29635
                fasciné

              Oui pas trop la peine d’insister avec quelqu’un qui ne fait pas la difference entre un fournisseur et un EPC/Architecte ensemblier.
              Pas d’EDF a Ling Ao ou Daya Bay ?
              Vous etiez pas trop a l’ingenierie chez frama, pas vrai ?

              Pour info. l’ilot nucleaire ne produit pas d’electricite, il en consomme. Pas optimal pour une centrale.

              Au fait, on en est a combien de milliards de penalites sur la Finlande ? ca nous donnerait une idee du leg de lauvergeon.

        3 autres commentaires
  • 14240
    14240
    retraité
    • Posté à 08h10 le 29/07/2010
    • Internaute 95774
      retraité

    Le Nucléaire Français...n’est plus compétitif à l’international... !
    Tout ce mélimélo, n’est qu’une affaire interne de pouvoir !
    Faut pas rêver ? ...

  • iFFLYG
    • Posté à 08h52 le 29/07/2010
    • Internaute 30165

    +1 pour la bande du Fouquet’s

  • solènejazz
    • Posté à 12h19 le 29/07/2010
    • Internaute 89346

    Gesticulations
    La fusion EDF-Areva a un objectif : qu’EDF absorbe la dette accumulée par Areva suite à ces deux échecs en Finlande et Flamenville

    Donc sur votre prochaine facture EDF il y a aura une ligne remboursement boulette de madame Lauvergeon

    Et ce que je trouve inacceptable c’est encore une fois pour 1 euro investit dans les énergies renouvelables, l’Etat va en mettre 100 dans la filière nucléaire.

    ET après cela, l’UMP (et le PS) soutiennent que seul le nucléaire est la solution, encore faudrait véritablement mettre des crédits de recherche sur les autres possibilités

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