Quelle place pour les « films d'en bas » sur les écrans français ?

Publié le 01/11/2009 à 05h01

Je vais me livrer ici à une opération de transparence qui est assez rare dans mon métier : l'analyse contextualisée de la première semaine d'exploitation commerciale de mon film.
« Rachel » est sorti en salles le 21 octobre. Pour le trouver, il faut bien le chercher : il n'est programmé que dans deux salles à Paris et dans une douzaine de cinémas en province - qui ne le passent pas en continu, mais au rythme d'une ou deux séances par jour, et parfois seulement deux ou trois fois par semaine.

Son score de la semaine est trop bas pour figurer au box-office (moins de 3000 entrées), mais avec si peu de salles et de séances, on ne pouvait espérer beaucoup mieux.


Rachelaffiches.jpg

Mon film précédent, « Mur », avait fait plus de 7000 entrées en première semaine, mais il avait quatre salles à Paris, ce qui fait une énorme différence.

L'échec des uns fait le bonheur des autres

Les nouveaux films sortent le mercredi, et c'est le lundi d'avant que les programmateurs font leurs choix définitifs, après avoir observé à la loupe le nombre d'entrées du week-end des films qu'ils ont déjà dans leurs salles. La règle est cruelle, et on peut la résumer ainsi : pour que « Rachel » sorte dans deux salles de plus à Paris, il aurait fallu qu'un ou deux films sortis la semaine précédente dans des salles susceptibles de l'accueillir fassent d'assez mauvais scores pour être « débarqués », faisant ainsi de la place au mien.

Mais la sortie de « Rachel » suivait de peu celle de plusieurs beaux documentaires qui obtiennent un succès mérité (en particulier, « La Danse », de Frédéric Wiseman - dont je suis une grande admiratrice - et « La Vida Loca », de Christian Poveda - assassiné au Salvador un mois avant la sortie de son film).

Le 19 octobre, nous avons donc appris que « Rachel » sortirait au Quartier latin et à Montparnasse, mais qu'il ne sortirait pas aux Halles, ni à la Bastille, là où il aurait eu ses chances d'atteindre un plus large public. C'est ainsi : les Parisiens aiment avoir le choix de la salle où ils iront voir un film. Si ce choix est trop restreint, ils ne traversent pas la ville et préfèrent se rabattre sur un autre film.

Il y a pourtant un parc de plus de 360 salles à Paris, et près de 5400 écrans en France. Aux yeux d'un non-initié, cela doit sembler bien assez pour offrir une exposition raisonnable à la quinzaine de nouveaux films qui sortent chaque semaine, tout en laissant de la place à ceux qui y sont déjà. Mais bien entendu, ce n'est pas si simple.

Quels films monopolisent les écrans français ?

Le gros problème, c'est que plus de la moitié des écrans français sont monopolisés en permanence par une demi-douzaine de grosses productions et autres « machines à faire des entrées » : cette semaine, 687 salles pour « Lucky Luke », 628 écrans pour « Le petit Nicolas », 609 pour « Tempête de boulettes géantes », 510 pour « Mission-G », et 434 écrans pour « Fame ».

Ces films là, vous pouvez les voir dans plusieurs salles du même quartier, parfois dans la même rue ! Et si vous vivez dans une petite ville, vous n'avez souvent qu'eux à vous mettre sous la dent.

Il y a ensuite toute une série d'incontournables, comme les nombreux films d'horreur et d'épouvante (211 écrans pour « Jennifer's Body »), et bien sûr les films pour enfants qui sortent surtout en période de vacances scolaires (et il y a beaucoup de périodes de vacances scolaires)...

Il y a aussi les pornos soft, les films de violence gratuite, les films qui n'existent que par la présence de tel ou tel acteur/actrice à la mode sur leur affiche ... Tout un fatras de films qui sortent d'on ne sait où, dont les titres interchangeables se succèdent, semaine après semaine, dont on ne parle pas mais qui prennent des écrans, encore des écrans, et trop souvent les seuls écrans d'une petite ville ou d'une région rurale ou semi-rurale, dont les cinéphiles n'ont d'autre choix que de louer des DVD par correspondance pour ne pas mourir idiots.

Tout cela est dû a des phénomènes peu reluisants de concentration économique dans toute la chaîne de la production, de la diffusion et de la distribution cinématographique -que je n'expliquerai pas ici, mais vous vous doutez bien qu'il y a anguille sous roche et que l'amour du cinéma n'a pas grand-chose à voir avec cela.

Les grands studios américains des fifties voulaient faire du pognon, mais ils aimaient le cinéma et le réinventaient sans cesse -ce qui n'est pas le cas des nababs d'aujourd'hui... Passons.


-2_1.jpg

Lorsqu'on a fait l'addition de ce qui précède, il ne reste que quelques centaines de salles pour accueillir plusieurs dizaines de films français et étrangers réalisés par des cinéastes passionnés, ce qu'on appelait dans ma jeunesse « les films d'auteur ».

Ils sont nouveaux ou moins neufs, beaux ou moins beaux, selon les goûts, tous ces films qu'on aimerait bien voir mais qu'on n'a pas le temps de voir car ils disparaissent du paysage de plus en plus tôt, à une vitesse de plus en plus vertigineuse. Non pas parce qu'il y a trop de films (ce qu'on entend souvent dire), mais parce qu'il n'y a pas assez de salles disponibles pour les montrer.

Les plus attendus d'entre eux (comme « Le ruban blanc », dernière palme d'or) sortent sur 120, parfois 150 copies. C'est bien, c'est suffisant et il faut leur souhaiter longue vie, car eux aussi passeront à la trappe dès qu'ils auront fait un mauvais week-end.

La place réduite des « films du milieu »

Et après ceux-là, que l'on appelle maintenant « les films du milieu » et qui sont plusieurs chaque semaine, le compte est vite fait pour les films dont personne n'a encore entendu parler, et en particulier pour les documentaires et les films venus de petits pays dont le cinéma n'est pas vraiment à la mode (cette semaine, le film marocain « Casanegra », que je n'ai pas encore vu, mais aurai-je le temps de le voir avant sa disparition ? ).

Ceux-ci (que je n'ai pas envie d'appeler « les films du bas » ) ne peuvent compter que sur l'opiniâtreté de leur distributeur et sur le désir des exploitants de salles qui les ont vu, les ont aimé et ont choisi courageusement de les montrer.

Lorsqu'une quinzaine de cinémas dans toute la France font une petite place à un tel film, il y a lieu de sabler le champagne, et je suis effectivement consciente d'être une privilégiée : beaucoup de mes amis documentaristes n'ont pas la chance de voir leurs films sortir en salles, pas même dans une seule, alors que le mien a toujours son affiche éclairée dans la nuit pour une deuxième semaine, à Paris et en province.

Le film n'attire pas les foules, mais il n'a pas été « débarqué », les spectateurs en disent des choses formidables dans les débats, dans les lettres et les mails qu'ils m'envoient, ils en parlent autour d'eux, nos 18 copies commencent à tourner, les demandes continuent d'arriver, pour novembre, décembre et même pour janvier. Pour le moment, j'y suis, j'y reste !

Lundi soir, à Paris, il a fallu ajouter des sièges improvisés dans la salle de 80 places où je faisais un débat après la projection. Une jeune spectatrice m'a suivie sur le trottoir, à la fin, pour me dire simplement qu'elle avait déjà vu « Rachel » deux fois.

Je me suis revue, à son âge, allant revoir les films qui m'avaient touchée dès le lendemain, parce que je voulais comprendre comment le cinéaste s'y était pris pour créer cette émotion, comment le film était construit, filmé, monté. Ou parce que je sentais confusément qu'une deuxième vision m'apporterait une nouvelle émotion, plus profonde encore que la première.

Alors, tant qu'il y aura des jeunes filles (et des jeunes gens), qui iront voir mes films deux fois, cela ne me fera ni chaud ni froid d'être en dehors du box-office !

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  • thierry reboud
    • Posté à 18h26 le 01/11/2009
    • Internaute

    Je ne suis pas très convaincu que les studios hollywoodiens des années 50 fussent plus vertueux que leurs successeurs d'aujourd'hui. C'est beaucoup le regard a posteriori qui fait de ces films des années 50 des petits chefs-d'oeuvre (comme on dit des « petits maîtres »), mais il n'est pas dit qu'à l'époque ils aient été produits pour un autre motif que l'occupation des écrans. Et, si l'on poursuit le raisonnement, qui sait comment seront regardés dans cinquante à soixante ans ce que nous tenons aujourd'hui pour des navets.

    Pour ma part, j'habite à Lyon, et j'ai la chance de disposer d'une bonne dizaine de salles d'art et d'essai, auxquelles votre film est dévolu presque par nature : un documentaire, il faut vraiment que ce soit Yann Artus-Bertrand pour lui ouvrir des écrans des grands multiplex. On peut certes considérer qu'en leur réservant une meilleure offre d'écrans, ils attireraient plus de spectateurs, il reste que le public (que ce soit en salle, en DVD ou à la télévision) de documentaires est à l'évidence plus restreint que le public qui va au blockbuster. Le problème, c'est que l'économie de niche que représente le réseau des salles d'art et d'essai doit aussi faire face à un nombre important de films.

    Le CNP diffuse à Lyon Rachel sur un seul écran, qui fait sa deuxième semaine. C'est peu, bien sûr, mais je pense à toutes les villes moyennes, voire grosses, qui ne le verront tout simplement pas. Pour ces villes-là, rien ne vaut le réseau militant : à Rodez, par exemple, où se trouve un très actif réseau de soutien au peuple palestinien, j'imagine qu'on pourra voir votre film. C'est le moment de réactiver le slogan devenu punk : faisons-le nous-mêmes, diffusons Rachel nous-mêmes !

    (Et puisque je me réjouis de disposer d'autant de salles d'art et d'essai à Lyon, je signale que l'actuel propriétaire des CNP a fermé en catimini cet été le CNP Odéon, et fait planer de réelles inquiétudes sur l'avenir de ce réseau lyonnais.)

    • caro
      caro answers to thierry reboud
      délinquante avérée
      • Posté à 19h19 le 01/11/2009
      • Internaute
        délinquante avérée

      +1 Thierry,
      Rachel passe au Melies à Grenoble, pas tous les jours, puisque ce cinéma n'a qu'une seule salle et fait alterner les films. Mais ils restent 15 j minimum.

    • no pasaran
      • Posté à 04h13 le 02/11/2009

      Non ce n'est pas le regard à postériori qui embellit le passé . Le cinéma hollywoodien des années 50 constitue le premier âge industriel du cinéma : il y a des réalisateurs qui produisent par exemple le western avec les bons cows boys et les méchants indiens et puis il y a « RIO BRAVO “ et des westerns de qualité . . Ce qu'il faut dire aussi c'est que beaucoup de réalisateurs nés en Europe et imprégnés par l'idée de donner ses lettres de noblesse au 7ème Art , vont trouver à Hollywood une liberté ou des moyens économiques pour produire des chefs d'oeuvre . L'Europe de l'après-guerre n'offre plus cette possibilité .
      je crois plus à l'idée du film ignoré du grand public et de la critique et redécouvert des années plus tard , qu” un navet devenant chef d'oeuvre 30ans après . Le dernier film de Jugnot ne sera pas chef d'oeuvre en 2050 rassurez vous !

    • Alifib Wyatt
      Alifib Wyatt answers to thierry reboud
      CHDS - CineHobbyDiffusionStory
      • Posté à 11h02 le 02/11/2009
      • Internaute
        CHDS - CineHobbyDiffusionStory

      Bonjour Thierry,
      Vous dire que les réjouissances relatives à l'équipement des salles Art & Essai à Lyon dont vous faisiez part dans votre article sont effectivement à plus ou moins court terme à revisiter !

      On ne peut pas ne pas se tenir très informé de ce qui va advenir des gens qui travaillent ou plutôt travaillaient dans les cinémas CNP.
      Ce qui se passe est honteux !

    • Gisor
      Gisor answers to thierry reboud
      • Posté à 09h34 le 03/11/2009

      Au delà des problèmes d'économie du cinéma qui sont certes réels, est-il possible d'imaginer que ce film ne soit pas projeter plus largement parce qu'il est tout simplement mauvais, parce qu'il tient plus du tract militant que de l'exploration prudente et subtile d'un conflit douloureux pour les deux parties.
      Peut-être intéressera-t-il les militants anti-sionistes/judéophobes convaincus (communistes, un tiers du NPA, tiers-mondistes attardés, identitaires, mouvance soralo-dieudonnesque, islamistes) mais son audience ne dépassera jamais ce cercle restreint composé de militants très remuants mais en définitive peu nombreux, heureusement.
      Il ne faut pas prendre les cinéphiles pour des imbéciles ! Les exploitants de salles l'ont bien compris.

    • Désinscrit le 7-4
      • Posté à 20h09 le 03/11/2009

      Il y a eu une journée porte ouverte pour le CNP.
      Les Lyonnais et autres sont très mobilisés pour la survie du CNP.

      Rappelle toi le comédia....il est toujours là.

  • leconcombrevert
    • Posté à 18h38 le 01/11/2009

    Merci d'avoir levé le voile et d'avoir permis un regard derrière les coulisses. En tant que simple spectatrice qui ne reside pas à Paris, ni même en France je ne peux que confirmer qu'il est parfois (même très souvent) impossible de voir ces « petits films » dont j'entends parler et qui me font envie, comme le vôtre d'ailleurs.

    Ne serait-il pas possible, par exemple, d'imposer aux exploitants de cinéma de mettre à l'affiche des films « d'en bas » selon une formule pro rata X pour chaque film « grand public » ? Par exemple, 1 séance « film d'en bas » de 90 minutes pour 1.000 entrées « grand public ». Ceci obligerait les grands cinémas avec plusieurs salles et les chaines, donc financièrement les plus forts, à contribuer à la distribution des petits films.

    Y-a-t-il d'autres idées ?

  • PétaouSchnok
    • Posté à 18h39 le 01/11/2009
    • Internaute

    Serait-il déplacé que vous mentionniez ici les prochaines projections où vous ferez une apparition pour un débat ? Ce sera toujours quelques spectateurs/trices en plus.

  • Valdo Lydeker
    Valdo Lydeker
    journaliste, auteur
    • Posté à 18h56 le 01/11/2009
    • Journaliste
      journaliste, auteur

    Même l'art et l'essai subit des pressions.. Thierry a mentionné le cas scandaleux des CNP, et à Montreuil, le Méliès, dans le collimateur de l'UGC et du MK2 pour « concurrence déloyale », vient de se voir intimer par la mairie (dirigée par Mme Voynet) de proposer une programmation « différente » (lire : commerciale) dans le cade de son agrandissement à six salles...

  • anini
    anini
    terrienne de souche !
    • Posté à 19h19 le 01/11/2009
    • Internaute
      terrienne de souche !

    Le cinéma , c'est souvent l'abrutissement des foules !
    Habitant la banlieue , je retrouve la même programmation tout autour de moi et il est difficile de voir les films qui m'intéressent !
    Heureusement , j'ai un cinéma d'art et d'essai à quelques kilomètres et je suis de près ses programmes et les débats qu'il propose régulièrement !
    Loin des foules et du popcorn !

  • nemo3637
    nemo3637
    Déchoukeur
    • Posté à 20h04 le 01/11/2009
    • Internaute
      Déchoukeur

    Certains films, dont les droits de diffusion ont été pourtant achetés ne sont jamais diffusés en France. C'est le cas de « Mujeres Libres » du cinéaste espagnol Aranda, avec Victoria Abril etc. de 1996.
    Comme pour l'information il y a une censure inavouée qui se traduit par l'absence de diffusion dudit film.

  • Simone Bitton
    • Posté à 23h59 le 01/11/2009

    J'essaye de ne pas utiliser ce blog comme un simple outil de promotion , mais pour ceux qui me le demandent :

    L'agenda de mes débats est sur mon site personnel
    Lien

    Je serai mardi à Tulle en Correze, mercredi à Brive-la-Gaillarde, jeudi à Pantin et vendredi à Romainville !

    Pour voir toutes les salles qui programment le film et les horaires , il faut regarder sur les sites specialisés comme allocine, telerama.fr, etc... qui sont en général assez précis .

    • Waldeck
      Waldeck answers to Simone Bitton
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
      • Posté à 09h09 le 02/11/2009
      • Internaute
        Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

      -« J'essaye de ne pas utiliser ce blog comme un simple outil de promotion , mais pour ceux qui me le demandent : »

      Mais Simone, vous n'avez pas à vous excuser de parler de votre film, qui par ailleurs, fait l'objet d'une censure qui ne dit pas son nom.

      Dans les « sixties » il y avait des salles de 1ère exclusivité, qui accueillaient des films de 1ère exclusivité ( Ben Hur, le Gendarme, Angélique marquise etc...) qui avaient leur public, mais il y avait aussi des salles plus discrètes ( d'Art & Essai ou simples salles de quartier...) qui accueillaient des films plus ambitieux, mais aussi des films moins récents, regardés au 2ème degré, sans condescendance mais avec intérêt.

      Comme sur les 45t il y avait des faces « B », il y avait des films de série « B » (qui présenterait aujourd'hui son film comme un film de série « B » ? ), avec leurs salles et leur public qui n'était pas moins exigeant qu'aujourd'hui.

      Et le nombre d'entrées en salles, intéressait seulement les « professionnels de la profession » , mais pas le public qui ne s'intéressait qu'à l'aspect artistique...

      Bonne journée Simone.

  • Alifib Wyatt
    Alifib Wyatt
    CHDS - CineHobbyDiffusionStory
    • Posté à 10h55 le 02/11/2009
    • Internaute
      CHDS - CineHobbyDiffusionStory

    Super tes deux textes Simone.
    C'est rare qu'on puisse suivre concrètement la vie d'un film.
    Tu nous y invite et ça c'est génial.

    Pourrait on dire que Rachel est aussi un exercice
    cinématographique sur LA PREUVE ?

  • Julien83
    Julien83
    chroniqueur BD au Mague, (...)
    • Posté à 12h14 le 02/11/2009
    • Internaute
      chroniqueur BD au Mague, (...)

    Il y a une chance à saisir au lieu de la sortie en salle ... le fameux DIRECT TO DVD ! et ça marche tout aussi bien et c'est aussi mieux distribué que la copie cinéma, où pour le tarif exhorbitant, on préfère en avoir pour plein les yeux et les oreilles, avec la large préférence pour les « blockbusters » (et encore certains font le direct - to - DVD) qui valent autant que celui d'art et d'essais ... !

  • Bardamu
    • Posté à 12h22 le 02/11/2009

    Tiens au fait, pourquoi le film d'Andrzej Wajda « Katyn », qui retrace l'assassinat par les Russes de milliers d'officiers polonais et d'étudiants ou membres de l'« élite » polonaise réputés opposés au communisme, empilés dans des fosses communes n'a pratiquement pas été distribué en France ?

    C'est moins glamour que l'Affiche rouge ?

  • nemo3637
    nemo3637
    Déchoukeur
    • Posté à 12h53 le 03/11/2009
    • Internaute
      Déchoukeur

    Voici un témoignage.. Pardonnez en la longueur dans unpost mais il me semble avoir une certaine pertinence.

    Le réalisateur israélien Eyal Sivan a décidé de ne pas accepter l'invitation du Forum des images, à Paris, qui prévoit de projeter son dernier film Jaffa, La mécanique de l'orange. Dans une lettre adressée aux organisateurs de la rétrospective sur le centenaire de la capitale israélienne Tel-Aviv, le cinéaste explique les raisons de sa décision. Une lettre sans concession pour le régime « d'apartheid » israélien.
    ________________________________________
    Mme. Laurence Briot & Mme. Chantal Gabriel
    Direction du programme
    Forum des images
    2, rue du Cinéma
    75045 Paris Cedex 01
    France
    London Octobre 6th 2009
    Chère Laurence Briot et Chantal Gabriel
    Je vous écris suite à la demande que vous avez adressé à mes producteurs, Mme Trabelsi et M. Eskenazi, de programmer mon dernier film « Jaffa, La mécanique de l'orange » dans la rétrospective »Tel-Aviv, le Paradoxe » que vous organisez le mois prochain au Forum des Images, dans le cadre de la célébration du centenaire de la ville de Tel-Aviv.
    Je tiens d'abord à vous remercier pour votre offre de participer à cet événement et je vous demande d'excuser mon retard à répondre à vos chaleureuses sollicitations. Je suis sincèrement honoré que vous ayez envisagé de programmer mon film « Jaffa, La mécanique de l'orange » pour clôturer votre rétrospective. Toutefois, après mûre réflexion, j'ai décidé de décliner votre invitation. Les raisons de cette décision sont complexes et de nature politique, c'est pourquoi je voudrais, si vous le voulez bien, vous les expliquer dans le détail.
    Comme vous le savez probablement, l'ensemble de mon travail cinématographique, qui compte plus de quinze films, a principalement pour objets la société israélienne et le conflit israélo-palestinien. En m'opposant à la politique israélienne à l'égard du peuple palestinien, je me suis toujours efforcé d'agir indépendamment pour qu'il n'y ait aucune ambiguïté sur le fait que je ne représente pas la « démocratie (juive) israélienne “. C'est pourquoi, depuis le tout début de ma carrière cinématographique, il y a plus de 20 ans, je n'ai jamais bénéficié d'aucune aide ou d'aucun support d'une quelconque institution officielle israélienne.
    J'ai toujours agi de manière à éviter que mon travail puisse être instrumentalisé et revendiqué comme une preuve de l'attitude libérale d'Israël ; une liberté d'expression et une tolérance qui ne sont accordées par l'autorité israélienne qu'à l'égard, bien sûr, des critiques juives israéliennes.
    La politique raciste et fasciste du gouvernement israélien et le silence complice de la plupart de ses milieux culturels pendant le récent carnage opéré à Gaza comme face à l'occupation continue et aux violations des droits humains et aux multiples discriminations à l'égard des Palestiniens sous occupation, ou ceux, citoyens palestiniens de l'Etat israélien – toutes ces raisons justifient que je maintienne une distance vis-à-vis de tout événement qui pourrait être interprété comme une célébration de la réussite culturelle en Israël ou un cautionnement de la normalité du mode de vie israélien. Puisque votre rétrospective fait partie de la campagne internationale de célébration du centenaire de Tel-Aviv et qu'elle bénéficie, à ce titre, du soutien du gouvernement israélien, je ne peux que décliner votre invitation.
    Par ailleurs, considérant les attaques blessantes, humiliantes et continues dont mon travail fait l'objet, tant en France qu'en Israël, et les très rares confrères israéliens qui se sont exprimés pour me défendre et manifester leur solidarité sincère (je ne tiens pas compte des déclarations de principe en faveur du privilège hégémonique de la ‘liberté d'expression’), il ne m'est pas possible de me sentir solidaire d'un tel groupe.
    Je ne peux être associé à une rétrospective qui célèbre des artistes et cinéastes jouissant d'une position de privilège absolu et d'une totale immunité, mais qui ont choisi de se taire quand des crimes de guerre étaient commis au Liban ou à Gaza et qui continuent d'éviter de s'exprimer clairement au sujet de la brutale répression des populations palestiniennes, du blocus de trois ans et de l'enfermement de plus d'un million de personnes dans la Bande de Gaza.
    Je tiens à me démarquer de ceux de mes collègues qui utilisent de façon opportuniste, voire cynique, le conflit et l'occupation comme décor de leurs travaux cinématographiques, et comme représentation néo-exotique de notre pays – pratiques qui peuvent expliquer leur succès en Occident, et particulièrement en France – et je refuse d'être associé à eux dans le cadre de votre manifestation.
    Même si votre invitation avait suscité chez moi une seconde d'hésitation, celle-ci aurait été balayée à la lecture, il y a une quinzaine de jours, d'un article signé d'Ariel Schweitzer, l'organisateur de votre rétrospective, et publié dans Le Monde. Dans cet article qui s'opposait au boycott culturel de l'establishment israélien, il déclare : ‘Des mauvaises langues diront que cette politique cultuelle sert d'alibi, visant à donner du pays l'image d'une démocratie éclairée, une posture qui masque sa véritable attitude répressive à l'égard des Palestiniens. Admettons. Mais je préfère franchement cette politique culturelle à la situation existante dans bien des pays de la région où l'on ne peut point faire des films politiques et sûrement pas avec l'aide de l'Etat.’
    Sur ce point, il me faut remercier votre organisateur M. Schweitzer pour sa naïve sincérité et pour ses arguments sectaires qui m'ont permis d'articuler les raisons pour lesquelles je préfère garder mes distances vis-à-vis de votre rétrospective et d'autres événements semblables. Car comme le confirme M. Schweitzer ils sont, en effet, une célébration de la politique culturelle israélienne et une défense de l'idéologie du ‘moindre mal'.
    Tant mon histoire et ma tradition juives que mes convictions et mon éthique personnelles m'obligent, dans les circonstances politiques actuelles – alors que les autorités des démocraties occidentales et leurs intelligentsias ont fait le choix de rester aux côtés de la politique criminelle israélienne – à m'opposer publiquement par cet acte ferme et non-violent à l'actuel régime d'apartheid qui existe aujourd'hui, en Israël.
    Je terminerai en reprenant les termes de mon collègue et ami le célèbre réalisateur palestinien Michel Khleifi qui ne cesse de nous rappeler que le défi auquel nous devons faire face, en tant qu'artistes et intellectuels, est de poursuivre nos travaux non pas GRACE A la démocratie israélienne, mais MALGRE elle.
    C'est pourquoi, toujours de manière non-violente, je continuerai à m'opposer, et à inciter mes pairs à faire de même, contre le régime israélien d'apartheid et contre le traitement spécial’ réservé dans les démocraties occidentales à la culture israélienne officielle d'opposition.
    Souhaitant que vous accepterez et comprendrez ma position, et espérant avoir l'opportunité de montrer mon travail dans d'autres circonstances.
    Croyez en ma gratitude et mon respect,
    Eyal Sivan, Filmmaker
    Research Professor in Media Production
    School of Humanities and Social Sciences
    University of East London (UEL)
    United-Kingdom
    Cette lettre est une traduction en français de l'original en anglais.
    Lien

    • PIT LE CHIEN
      PIT LE CHIEN answers to nemo3637
      Oaooouh!
      • Posté à 12h43 le 04/11/2009
      • Internaute
        Oaooouh!

      SIVAN, fidèle à lui-même. J'admire son courage.
      Pour revenir à RACHEL, faites tous l'impossible pour voir le film. C'est une démonstration réussie, non manichéenne, avec des témoignages très forts sur la mort de Rachel Corrie et la tragédie palestinienne.
      Encore merci à Simone Bitton.

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