Une bonne raison d'apprendre l'allemand
A la question « pourquoi diable faudrait-il apprendre l'allemand », je répondrais tout de go : pour mieux lire l'Autrichien Arthur Schnitzler dans le texte. Sa prose grivoise et légère réconciliera nos honorables lectrices et lecteurs avec la langue de Heine, avec laquelle le Français est fâché pour de multiples raisons, l'une d'entre elle, sinon la principale, étant la demi-finale de Séville 82, je me comprends.
Il semblerait cependant que depuis l'avènement du groupe Tokio Hotel, un grand nombre de jeunes gens et surtout de jeunes filles françaises veuillent se mettre subito à l'allemand, et si possible en cours particulier avec le chanteur Bill, dans la « Zimmer 483 ». C'est sûr, ce n'est pas avec Modern Talking qu'on aurait eu cette tentation.
Il y avait bien eu les « 99 Luftballons » de Nena, mais un seul tube n'aura pas suffi... Même si à la Route du Rock cru 2009, on y a eu droit entre chaque concert -une version en partie francisée d'ailleurs, pas mal du tout. Pour ceux que ça intéresse, Nena est devenue entretemps grand-mère et prévoit une grande tournée à partir d'avril 2010 en Allemagne, en Autriche et en Suisse.
Et puisqu'on est dans les bonnes nouvelles, je vous signale, dans un autre genre et avec quelques mois de retard certes, que Sandra a sorti son album « Back to life » en mars de cette année. Oui, Sandra. La rivale de Sabrina, si vous préférez. On a beau dire, les années 80, quand même, c'était du lourd. Et garanti sans silicone.
L'Autrichien rit, l'Allemand non
Revenons à Schnitzler. Schnitzler peint une société de galants, de danseuses et de porteurs d'uniformes, dont les affaires de cœur s'entrecroisent avec insouciance et cruauté, loin des pesanteurs romantiques chères aux Allemands. Ces derniers ne se sont en effet toujours pas remis du suicide de Werther.

« Reigen » d'Arthur Schnitzler (DR).
Je vous conseille ardemment le recueil « Reigen », série de pas de deux dans la Vienne du début du XXe siècle, dont le ton badin ravira un esprit français. C'est donc à cela que l'on distingue l'Autrichien de l'Allemand : le premier rit, l'autre non. Une autre particularité est que l'un mange de la Wienerschnitzel, l'autre préfère la Currywurst -cette dernière fait indéniablement partie de l'identité allemande, un musée à Berlin lui est d'ailleurs consacré depuis peu.
« Comme disait Karl Valentin, un humoriste allemand, “ce qui sépare les Allemands des Autrichiens, c'est la langue commune” », me dit Jochen, répondant à ma question sur la psychologie des deux nations :
« Les Autrichiens sont des Allemands sans sentiment de culpabilité nazie. Ils sont plus enjoués et politiquement plus incorrects que nous. Ils nous agacent et se moquent de nous en permanence. Ils sont de manière générale plus créatifs et ont un humour plus prononcé. Mais ils ne construisent pas de voitures, ce qui fait qu'on ne peut pas prendre cette ethnie véritablement au sérieux. »
Je retourne la question à Florian, un ami autrichien, à quelques jours d'intervalle :
« Les Allemands sont fainéants. Leur humour est très différent du nôtre. Ils n'ont aucun “schmäh”. »
Le « schmäh », explique Florian, c'est cette attitude face à la vie, cette disposition humoristique du Viennois qui lui permet de résoudre les conflits entre personnes. « Les Allemands sont très bureaucratiques, très dogmatiques. Ils se soumettent à l'autorité avec bonheur. Ils regardent vers la Prusse, nous, vers les l'Italie. » Il se reprend : « Non, vers les Balkans. »
« Nous, nous avons hérité de cette bureaucratie monarchique, qui est une bureaucratie de théâtre avec laquelle on peut toujours s'arranger. La séverité de la loi est adoucie par une certaine négligence. »
Ce ne sont pas les personnages de Schnitzler qui diraient le contraire. « En ce qui concerne le passé nazi, les Autrichiens se sont arrangés pour faire porter le chapeau aux Allemands, » reconnait Florian, qui ne sait rien des réponses de Jochen. Et de conclure :
« Comme disait Karl Kraus, un humoriste autrichien, “ce qui sépare les Autrichiens des Allemands, c'est la langue commune” ».
Tout est dit, non ?
Photo : Currywurst (Kent Wang/Flickr).
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« L'Autrichien rit, l'Allemand pas »
Sûrement n'avez-vous jamais essayé de faire s'amuser des Autrichiens à une fête d'anniversaire : -) Ils s'attablent et descendent une bière après l'autre, au mieux obtenez-vous quelques soupirs ponctués de « ah jo »... tandis que les Allemands savent avoir l'alcool exubérant voire dansant.
L'Autrichien - ce n'est que mon sentiment - est déprimé, un effet « bloc de l'est » sans doute : ni jamais très heureux, ni jamais très malheureux, toujours à râler ou se plaindre.
Il n'a en outre pas nettoyé sa conscience collective de la 2e Guerre mondiale et éprouve encore aujourd'hui un sentiment ambivalent à ce sujet, contrairement à ce qui s'est passé en Allemagne. Des générations de jeunes Allemands ont appris la culpabilité et désappris la fierté nationale, ça n'a pas eu lieu en Autriche, où l'extrême droite et le racisme s'affichent bien plus ouvertement et « légitimement » qu'en Allemagne.
L'Autrichien est complexé par rapport à l'Allemand auquel il se réfère tout le temps (alors que l'Allemand ignore l'Autrichien - ce qui doit agacer, c'est sûr). Sans doute ne digère-t-il pas que pour le reste du monde, Hitler soit Allemand et non pas Autrichien, alors qu'il a été son principal produit d'exportation : -) (tout en se défaussant sur l'Allemand soi-disant « envahisseur » quand ça l'arrange). Et sans doute est-il aussi pesant à la longue d'être constamment réduit à Sissi et Fanz-Jo, qui sans Romi Schneider auraient eux aussi sombré dans l'oubli depuis longtemps d'ailleurs...
Il souffre aussi du complexe de l'ancien empire devenu un gros village et en veut à l'Allemagne d'être aussi écrasante à côté. Et Vienne, capitale démesurée par rapport au pays est certes créative, mais ce n'est pas Berlin et la capitale autrichienne n'est d'ailleurs pas représentative de la mentalité générale.
Ok, l'Autriche a son « Schmäh », et Tex Rubinowitz dont les dessins absurdes dans Falter ne manquent pas de charme, mais c'est en Allemagne qu'est né Lien : et c'est bien avec lui qu'on a le fou rire.




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