Fast Belfast

Dans son blog Fast Belfast, le journaliste Jean-Baptiste Allemand raconte l'Irlande du Nord onze ans après la signature des accords de paix entre catholiques ou protestants. L'actu d'une nation jeune et volontaire encore déchirée par un conflit sanglant. L'histoire de communautés prises entre désir de réconciliation et maintien des barrières. Le tout sur fond d'incidents armés persistants...

Irlande : quel avenir pour l'Eglise après les affaires de pédophilie ?

Publié le 20/05/2010 à 12h20



Difficile de mesurer l’impact du scandale pédophile qui frappe l’Eglise catholique irlandaise depuis décembre dernier, dans un pays où la religion a tenu une place essentielle dans la construction identitaire nationale. Pas de reflux massif dans les affluences dominicales, pas de manifestations publiques de citoyens en colère.

Mais il y a des signes qui montrent que les esprits cogitent. Comme ce tableau réalisé par un artiste de Dublin et refusé par les galeries d’art, illustrant quatre anciens évêques dublinois brûlant en enfer.

David Nolan entendait immortaliser ceux qu’il appelle les « princes déchus », aujourd’hui décédés et condamnés dans le rapport Murphy pour leur couverture d’actes pédophiles commis par des prêtres.

Des fidèles « tristes et confus »


Dean Colum Curry, prêtre à Dungannon (JB Allemand)

Le scandale a aussi touché l’Irlande du Nord, qui fait également partie du territoire d’action de l’Eglise irlandaise.

Dans la petite paroisse de Dungannon, le prêtre Dean Colum Curry mesure les dégâts :

« Certains fidèles sont en colère. Mais la plupart sont terriblement tristes et confus. Ce qui est arrivé est source d’une grande honte. »

Le rôle joué par l’Eglise dans l’éducation (elle gère aujourd’hui 93% des écoles primaires) est lui menacé à la suite du rapport Murphy : « Il y a une pression croissante pour qu’elle cède cette mission à l’Etat », indique Louise Fuller, de la National university of Ireland, auteur d’un livre sur la crise actuelle.

Pour elle, c’est carrément « la société irlandaise qui est en crise » :

« L’Eglise catholique y était puissante et avait autorité, elle décidait des règles sociales. Ce scandale a causé une grande désillusion. Il ne fait aucun doute que l’Eglise a perdu sa crédibilité. »

Le quotidien Irish Times proposait d’ailleurs, en janvier, de remplacer l’enseignement de l’Eglise par une autre « base morale commune ».

Pourtant, malgré une désaffection envers l’institution, « il y a encore beaucoup de respect et de soutien pour les prêtres, au sein de leur paroisse », poursuit Louise Fuller. Le Père Dean Curry confirme : « Les gens nous soutiennent. Je peux encore me promener ici en col romain sans me faire regarder de travers », avant d’ajouter : « A Dublin, je ne sais pas... »

« L’Eglise doit en faire plus »

Le prêtre préfère insister sur « la transparence » que l’Eglise aurait désormais adoptée :

« Dans chaque paroisse, depuis déjà plusieurs années, les procédures de protection des enfants sont très strictes. Notre système est l’un des plus draconiens du pays ! »

Et il ajoute clairement : « Quiconque aurait des informations sur un suspect doit immédiatement avertir la police ».

Pourtant, malgré la lettre pastorale adressée par Benoît XVI à l’Irlande, la réaction de l’Eglise est loin d’y faire l’unanimité. « On aimerait qu’elle en fasse plus, elle a encore des choses à clarifier », estime Peter Lockhart, directeur à Belfast du Nexus Institute, qui assiste les victimes d’abus sexuels.

« Nous appelons à la tenue d’une enquête en Irlande du Nord, comme ça s’est fait dans le Sud. Les choses avancent, mais trop lentement... »

Un fléau de société ?

Cette épuration, Peter Lockhart veut la voir dans l’Eglise... mais aussi partout ailleurs. Les chiffres qu’il présente sont effroyables : « En Irlande, un homme sur six a été victime d’abus sexuels étant enfant, une femme sur cinq ».

Il ajoute :

« Autrefois, c’est toute la société qui était imprégnée de cette culture du silence et du déni. Au sein d’une famille, il y avait une vraie réticence à reconnaître qu’un des membres ait pu commettre un abus sexuel. Aujourd’hui, les choses ont évolué, mais cette culture n’a pas disparu. »


Un homme se recueille dans une église à Omagh (JB Allemand)

Peter Lockhart n’hésite pas à égratigner la couverture médiatique du scandale : « A force de se concentrer sur une seule cible, on oublie tout le reste. » Pourtant, la pédophilie ne concerne-t-elle pas davantage l’Eglise, elle dont les
prêtres doivent accepter le célibat ?

Là-dessus, du haut de ses quinze ans passés en entretien avec des jeunes victimes, Peter Lockhart apporte une nuance de taille :

« L’abus sexuel n’est pas lié à un désir de gratification sexuelle. C’est une question de pouvoir. Les agresseurs, souvent psychologiquement perturbés, cherchent à prendre le contrôle de personnes vulnérables, et notamment des mineurs.

L’abus sexuel est un moyen... les violences physiques en sont un autre. Contrairement à ce qu’on croit, les deux sont de nature très proches. »

Autrement dit, un père de famille aurait autant de risques d’être impliqué qu’un prêtre. D’ailleurs, Peter Lochkart est persuadé que « des révélations vont survenir, tôt ou tard dans d’autres institutions ».

Mauvais signal

En attendant, c’est l’Eglise qui est au centre du cyclone. A-t-elle des chances de s’en relever ? Le père Dean Curry estime que le temps est venu pour la « purification » et la « refondation » : « Je vois beaucoup d’espoir chez les fidèles de voir une Eglise meilleure ».

Pour Louise Muller, « son poids va se réduire ici, sans aucun doute. Mais si elle apprend de ses erreurs, cela peut révéler sa force sur le long terme. »

Encore faut-il que ses leaders envoient des signes forts de changement à une opinion publique déboussolée. Sean Brady, chef de l’Eglise irlandaise, n’était visiblement pas de cet avis, en refusant de démissionner récemment malgré sa couverture d’abus sexuels en 1975. Il est long, le chemin de la rédemption.

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  • A déménagé le 02-02-2012-2
    • Posté à 14h24 le 20/05/2010
    • Internaute 82025
      non connue

    Ce qui m’agace le plus dans ce dossier, c’est qu’on ne tire pas les bonnes conclusions.

    Le problème n’est pas que Pierre ou Paul qui ont commis des actes de pédophilie soient de telle ou telle obédience.
    Le problème est qu’on ait laissé coexister une Justice pour tous et une Justice communautaire.

    Qu’il s’agisse de curés protégés par leur hiérarchie, de médecins protégés par le Conseil de l’Ordre, de militaires protégés par le secret défense, de policiers protégés par la peur d’un risque politique ou civil, ou de politiques protégés par des juridictions spéciales, il faut s’attendre à un décalage entre les avancées de notre système pénal, et de leur système particulier et forcément anachronique.
    Ne laissons pas l’anticléricalisme nous faire passer à côté de l’essentiel : il faut une même Justice pour tous.

  • bleuet1
    bleuet1
    espère malgré tout
    • Posté à 15h28 le 20/05/2010
    • Internaute 65892
      espère malgré tout

    J’ai fréquenté l’Église catholique irlandaise au sud de Dublin pendant huit mois.
    Je me dis qu’il pourra ressortir au moins une chose positive de cette histoire : elle a donné un électrochoc à une société toute entière, mais aussi à l’institution et à ses fidèles.
    Moi qui me plains régulièrement que l’Église française est encroûtée dans des traditions et qu’elle a besoin de se moderniser, je vous assure que l’Église irlandaise est dix fois pire que la nôtre. Je dirais qu’elle a vingt à trente ans à rattraper sur la nôtre, probablement parce que mai 68 n’est pas vraiment passé par là. Chez nous la révolution sexuelle, et intellectuelle au sens large, a fait évoluer l’Église, Vatican II avait déjà amorcé le changement. En France cela s’est fortement ressenti et l’Église, n’en déplaise à certains, n’a plus grand chose à voir dans son fonctionnement avec ce qui se pratiquait il y a 30 ou quarante ans, et c’est heureux.
    En Irlande, j’avais franchement l’impression de quelque chose de ronflant, comme un disque rayé qu’on refuse de changer - et surtout, on refuse de voir qu’il est trop usé parce qu’on s’y complait et qu’on a l’impression que ça fonctionne bien ainsi.

    L’Église irlandaise ne s’effondrera pourtant pas de sitôt, elle est trop consubstantielle à l’identité du pays (pour le République d’Irlande, j’entends). Elle représente un patrimoine à défendre contre l’Église anglicane, qui représente l’envahisseur du passé.
    Elle perdurera, mais pas sans une profonde remise en question, qui passera également par une réflexion sur les liens qu’elle entretient avec le pouvoir. En France l’Église a largement intégré le principe de la laïcité, et elle la défend. C’est un principe qui permet aussi de préserver les différentes confessions d’une éventuelle main-mise de l’État, on se souvient encore des dérives du Concordat (« dans la religion, je ne vois pas le mystère de l’Incarnation, mais le mystère de l’ordre social ». « Les hommes qui ne croient pas en Dieu, on ne les gouverne pas, on les mitraille » citation de Napoléon 1er - Dansette, 1965 : 128). De même, il faudra que l’Irlande accepte de mettre en œuvre une telle laïcité pour permettre à la fois l’indépendance de l’État concernant l’institution scolaire (tout en laissant les institutions religieuses y prendre part, mais sans contrôle total) et celle de l’Église et des autres confessions religieuses.

  • crazyannis
    crazyannis
    hotelerie
    • Posté à 20h39 le 20/05/2010
    • Internaute 104531
      hotelerie

    L´Irlande est un pays qui sans etre particulièrement raciste, est tout de meme tres conservateur et nationaliste.
    De plus comme chacun le sait le pays a été divisé en 1922 entre le nord et l´Irlande libre, pas pour des questions de « pro » et « anti » britanisme, mais pour une cause encore plus lointaine qui vient de la création de l´anglicanisme au XVIeme siecle sous le roi Henry VIII, depuis, l´Irlande a sans cesse résisté aux guerres et aux attaques anglaise visant à anglicanisé l´Irlande.

    En detruisant leurs églises, leurs monastères, en y construisant d autres églises plus belles et plus grandes, mais seulement anglicane (protestante en anglais).
    On leurs confisquait leurs terres et leurs titres de noblesses avec pour chantage de les récupérer si ils se reconvertissaient à l´anglicanisme.
    En construisant des écoles supèrieures et des beaux quartiers seuleument accessible aux anglicans, et d´autres injustices.
    Bref, une certaine forme d´apartheid.

    Le problème, c est que ces irlandais contrairement aux anglais anti papiste, restaient en accord avec le pape et Rome, donc le catolicisme.
    Et préféraient survivre en s expatriant vers d autres pays lointain, ou en restant sur leurs terres natales, et vivre dans une pauvreté sans nom n´ayant comme moyen de survie que la pomme de terre plutot que de se reconvertir a la religion de la couronne.

    Mais la couronne britanique avec les siècles qui ont passé a tout de meme reussit a convertir majoritairement le nord de l´Irlande, tel qu´au début des années 1920, le nord de l´Irlande etait composé de près de 85% d´anglicans pour un peu plus de 10% de catoliques. L´Irlande libre de cette époque était composé de 88% de catoliques pour a peine 10% d´anglican, ce qui rendait la séparation des 2 etats presque justificative mais au moins compréhensible.

    Les catoliques (nationalistes) n´ont jamais complètement cessé de croire en leurs réunification, dans le nord comme dans le reste de l´Irlande.
    Et le facteur important quíl faut prendre en compte sur le sujet de l image nouvelle de l´église Irlandaise, c´est que depuis presque 90ans les chiffres ont énormément évolué dans le nord. A tel point que celon les statistiques de 2006 il y avait 53% de la population nord irlandaise qui était anglicane, et 44% catoliques et les chiffres continuaient a se resserer.
    Donc secrètement ou presque, l espoir nationaliste de voir les 2 Irlande se réunifier, augmentait.

    Mais avec ces faits ce n est pas seuleument le faite de se sentir trahit par son église mais c´est tout un espoir nationaliste fort important qui s´ecroule.
    Car avec ces problèmes, l´église catolique du nord de l´Irlande va avoir beaucoup de mal a continuer son travail de conversion au catholicisme.
    En ajoutant la crise économique qui frappe fort en Irlande, ca fait mal...

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