Fast Belfast

Dans son blog Fast Belfast, le journaliste Jean-Baptiste Allemand raconte l'Irlande du Nord onze ans après la signature des accords de paix entre catholiques ou protestants. L'actu d'une nation jeune et volontaire encore déchirée par un conflit sanglant. L'histoire de communautés prises entre désir de réconciliation et maintien des barrières. Le tout sur fond d'incidents armés persistants...

Des peintres ex-rivaux contre Belfast et ses fresques naïves

Publié le 30/06/2010 à 17h55


Mark_et_Danny.JPG

Ces deux gars-là n’auraient jamais dû se côtoyer, ni même se rencontrer. Et pourtant, ils sont là avec moi, ensemble, à boire un café dans la rue d’un pub de Belfast. Mark Ervine et Danny Devenny, ce sont deux peintres muralistes « ennemis » : le premier côté loyaliste, l’autre côté républicain. A eux deux, ils ont créé une partie des innombrables fresques murales nichées dans les quatre coins de la ville.

Le destin voulait qu’ils se rencontrent, ces gaillards. Tous deux sont natifs de Belfast-Est. Tous deux ont pris leur premier pinceau il y a bien longtemps, dans les années 70. « Ça a été le moyen de donner une visibilité à notre cause », explique Danny, 56 ans, avec son bleu de travail criblé de taches et son air de guerrier gaulois (ça n’engage que moi).

Depuis toutes ces années, ils peignent chacun sur leurs murs, avec le soutien financier de leur propre communauté. Mark, qui avec ses 37 ans pourrait être le fiston de Danny, a toujours refusé de peindre des fresques militaristes. Même quand elles poussaient comme des champignons, dans les années 80 :

« Mon seul but, c’est d’éduquer les enfants sur la culture unioniste protestante ».

Guernica, le déclic

Danny, lui, a été moins sage. Engagé à l’IRA, il a fait de la taule, de 1973 à 1978, après avoir braqué une banque. Alors il a peint, « pour l’honneur de mes compagnons de lutte ». Mais qu’est-ce qui a pu l’amener à rencontrer Mark, lui dont le père était une figure du loyalisme politique, et paramilitaire UVF ?

L’art, bien sûr. L’art, et une date : 2007, 70e anniversaire du bombardement de Guernica. Les frères ennemis, qui partagent aujourd’hui le même antimilitarisme, décident de peindre la même fresque pour la première fois. Puis ils enchaînent : travail avec des jeunes écoliers catholiques et protestants, hommage aux Beatles en 2008 à travers une série de fresques à Liverpool...


Guernica_Rue892.JPG

On imagine que le duo a maintenant gagné la considération de tous. Même pas ! Mark et Danny, ce sont des francs-tireurs, en lutte ouverte contre la municipalité, qui leur fait de l’ombre avec son « Re-imaging Communities Program ».

Ce projet, créé en 2007, vise à « transformer » les quartiers ouvriers en remplaçant les peintures jugées les plus agressives par des images « positives ». Car oui, douze ans après la signature des accords de paix, Belfast grouille encore d’images de bonshommes en cagoule, brandissant leur pistolet-mitrailleur pour l’Ulster (ou l’Irlande, au choix).

Ainsi, à Shankill Road, quartier loyaliste pur et dur, on a vu apparaître sur les murs des images toutes mignonnes, du genre « enfants dansant des farandoles et chantant à la paix universelle ». A Ardoyne, fief des dissidents armés républicains, on a des sculptures à la limite de l’abstrait, ou des peintures historiques pleines de bons sentiments.

Frondeurs contre les autorités

C’est-y-pas beau tout ça, les gars ? « C’est de la merde ». Ça, c’est dit. Mark dégoupille :

« Ces peintures ne signifient rien, ne reflètent rien de la réalité des gens. Personne ne les voulaient ici ! Les gens à l’origine de ces programmes sont des bureaucrates, ils ne connaissent rien à l’histoire de nos communautés. Leur seul projet, c’est de détruire notre culture. »

Carrément.

Mais quand même, ce serait pas le moment d’effacer tous ces idiots cagoulés des murs ? C’est pas avec ça que les gosses des quartiers ouvriers vont s’épanouir ! Mark me livre cette réponse qui me rabattra mon caquet :

« On ne changera pas les mentalités en changeant les images. Les peintures militaristes persistent, car dans la tête des habitants de ces quartiers, rien n’a changé depuis la fin du conflit. Les problèmes sociaux sont les mêmes !

Au lieu de faire de l’art, les autorités feraient mieux de s’occuper du chômage et du manque de logement... Quand ça aura évolué, les habitants demanderont peut-être d’eux-mêmes de nouvelles fresques. »

Une expo commune aux USA

Bref, entre nos compères et les autorités municipales, c’est pas l’amour fou :

« Ils nous considèrent comme subversifs, il n’y a aucun dialogue. Ils ne nous ont même pas financés pour la peinture de Guernica ! ».

Mais malgré ça, Mark et Danny poursuivent leur drôle de chemin : s’opposer dans leurs œuvres respectives, s’unir dans leur travail commun. Comme cette exposition qu’ils ont organisé ensemble, dans une université américaine.

Et qu’importe s’ils ne sont pas d’accord sur pas mal de choses... y compris la musique. Juste avant qu’on se quitte, Mark me glisse :

« Les Beatles, c’est surtout Danny qui est fan. Moi, pffff... »

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  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 18h14 le 30/06/2010
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    Ouais, après les avoir vu, je comprends tout à fait pourquoi ils veulent pas des peintures officielles... Appelé ça naïf, c’est vraiment gentil, moi j’aurais carrément dit niaiseux !

    C’est pas parce qu’on fait une peinture sur le thème « fini les conneries, maintenant on se supporte » qu’on est obligé de faire dans le crétinisme. On peut faire un truc bien trash, ça sera même plus efficace vu que ça remuera les tripes. Après y’a pas que les spots du gouvernement qui ont le droit de profiter de cette technique.

    • La mouche du coche-
      La mouche du coche- répond à Keldan
      diptère
      • Posté à 18h33 le 30/06/2010
      • Internaute 45466
        diptère

      z
      z
      Pafo. Mais il faut comprendre pourquoi.

      Quand vous êtes un artiste peintre, vous avez 2 solutions : soit vous réfléchissez à faire de beaux tableaux, ce qui prend du temps ; soit vous travaillez à contacter des journalistes et réfléchissez à ce qu’il faut leur dire, et cela prend aussi du temps. (le cas ici de nos artistes).

      Comme les journées n’ont que 24 h, vous devez choisir. Voici pourquoi les journalistes d’art qui reviennent avec de belles interviews promeuvent toujours des artistes médiocres, c’est systématique.
      z
      z

      • Jean-Baptiste Allemand
        • Posté à 19h26 le 30/06/2010
        • Journaliste 93627
          Journaliste

        Oh, cet article n’a rien d’une critique d’art.

        J’ai juste raconté l’histoire de deux vies de deux camps opposés, qui se sont consacrées à la même passion sans se croiser, avant de se réunir ;)

      • wonderlab
        • Posté à 21h23 le 30/06/2010
        • Internaute 41276

        En voici un commentaire gratuit et aigri. Qu’est ce qui vous fait dire ça ? Pour être un bon artiste il faut refuser de faire des interviews ?
        Ça doit vous prendre du temps pour réfléchir à des inepties pareilles et les poster alors que vous pourriez faire quelque chose de plus constructif. Vous êtes un artiste ?

         
        • La mouche du coche-
          La mouche du coche- répond à wonderlab
          diptère
          • Posté à 21h47 le 30/06/2010
          • Internaute 45466
            diptère

          z
          z
          Je suis dans le milieu en effet, et j’en profite donc pour dire ce que je vois. La vérité quoi ! Désolé.
          z
          z

          • anaïs.motif
            anaïs.motif répond à La mouche du coche-
            sonore
            • Posté à 02h17 le 01/07/2010
            • Internaute 11295
              sonore

            Que dalle tu es « dans le milieu ».

            Tu es partout, et ça t’enlève toute crédibilité d’avoir pensé nulle part.

            Désolée. Tu n’es pas. (Ou prou)

            • La mouche du coche-
              La mouche du coche- répond à anaïs.motif
              diptère
              • Posté à 07h08 le 01/07/2010
              • Internaute 45466
                diptère

              z
              z
              Votre commentaire n’est pas très gentil.

              Quand je dis que je suis « dans le milieu », je veux dire que je fréquente le milieu du Ministère de la culture, (sans en être évidemment, sinon je ne serais pas ici) et que je vois bien que c’est surtout le Ministère de la communication. Cela se passe comme je le décris : être un artiste officiel est un plein temps qui n’en laisse plus pour faire de l’art.
              z
              z

        3 autres commentaires
  • brothe
    brothe
    chercheur Postdoc
    • Posté à 19h03 le 30/06/2010
    • Expert 53510
      chercheur Postdoc

    C’est assez frequent, chez les administratifs, de ne pas s’appercevoir que la niaiserie possede egalement sa propre agressivite.

  • femmedesbois
    femmedesbois
    dans sa forêt
    • Posté à 22h32 le 30/06/2010
    • Internaute 93115
      dans sa forêt

    Bon, je dis depuis un moment que je veux visiter l’Irlande du Nord et bien, je crois que je vais me dépêcher d’y aller avant que ça ressemble à Disneyland ! !
    C’est vrai quoi, c’est pas les images de types encagoulés que les touristes veulent voir ? ?

    Je plaisante, je veux seulement dire que on ne peut pas occulter des siècles d’histoire tragique avec des dessins niaiseux comme dit Keldan surtout si les problème subsistent... Mais je crois que c’est partout pareil, on cherche à lobotomiser les gens et je crois que Mark a raison lorsque il dit qu’on cherche à détruire les cultures...

    merci pour cet article

    • Jean-Baptiste Allemand
      Jean-Baptiste Allemand répond à femmedesbois
      Journaliste
      • Posté à 23h32 le 30/06/2010
      • Journaliste 93627
        Journaliste

      « C’est vrai quoi, c’est pas les images de types encagoulés que les touristes veulent voir ? ? »

      Ben précisément, vous mettez le doigt sur un point important. Si les touristes viennent à Belfast, c’est notamment pour ses fresques murales. Pour Mark, si on les fait disparaître, plus personne ne viendra visiter. Et je crois qu’il a pas tort, car en dehors de ça, Belfast n’est pas franchement incontournable.

  • aimable
    aimable
    plasticien
    • Posté à 06h18 le 01/07/2010
    • Internaute 70198
      plasticien

    Suis pas un fan des commémorations, souvenirs de guerres et autres saloperies du genre.
    Reste qu’il ne faut pas pour autant rayé tout ceci d’un coup de Disneyland, pourquoi pas une grande roue sur l’ex mur de Berlin
    Se souvenir, oui, savoir pour quoi, oui, et ces fresques bi-latérale
    sont là pour cela, accrochées à notre mémoire et à celle des générations futures.
    Lorsque j’admire le fronton d’une cathédrale gothique invariablement elle me renvoie à 1789, elle me dit qu’il y à eu une révolution, et tant pis si les têtes de saints et autres notables sont coupées et saccagées !
    Enfin preuve que l’art est universel et posséde un langage commun, celui de l’HOMME, le seul en lequel nous devons croire... la preuve.

  • Nadja.R
    Nadja.R
    Clown lyrique
    • Posté à 10h13 le 01/07/2010
    • Internaute 19039
      Clown lyrique

    « On ne changera pas les mentalités en changeant les images »
    Je ne suis pas d’accord. Au contraire, les images sont de puissants instruments de manipulation. Tous les dictateurs le savent et s’en sont servi. Tous les publicitaires le savent. Et c’est pas pour rien qu’on a inventé le Ministère de la culture ET de la communication en France.
    Bien sûr cela ne marche qu’à grande échelle et à long terme, et il faut que le discours simpliste accompagne les images niaises, histoire de remplir les vides et qu’on ne se pose pas de question.
    Pour rappel, l’histoire de la peinture occidentale jusqu’au 18° siècle est presque exclusivement constituée par la peinture religieuse qui servait de support « pédagogique » aux prêtres qui propageaient la bonne parole aux masses qui ne savaient pas lire. Aujourd’hui la majorité sait lire mais sait-elle réfléchir ?

  • Abaker
    Abaker
    « Actif »
    • Posté à 13h07 le 01/07/2010
    • Internaute 86004
      « Actif »

    Sympa cet article, c’est un bon exemple contre la pensée unique. Tout en affirmant leurs différences, ils ont fini par se retrouver autour d’un sujet commun, et puis ça entretien la diversité de leur art pour le bien de la communauté et leur histoire.

    Comme d’hab les grattes papiers pour des raisons théorico-psycho-philosophiques sont encore à l’ouest. Ca prouve par contre que certaines choses sont universelles. ^^

  • pegaze
    pegaze
    ingé
    • Posté à 15h04 le 01/07/2010
    • Internaute 25303
      ingé

    et aussi les peintres de Derry, qui ont même un petit local maintenant et qui font faire le tour des fresques pour quelques euros en parlant des troubles et de leurs oeuvres.

    un joli pied de nez aux paramilitaires ce rapprochement.

    belfast ne se visite pas que pour les fresques par ailleurs, même si c’est difficile de faire abstraction des stigmates des troubles, surtout que dans la tête de la population le changement est très lent et pas si notable que l’on voudrait bien le croire, n’oublions pas que les origines des troubles sont très anciennes.

  • Alain Miossec
    Alain Miossec
    Auteur du Blog http:// (...)
    • Posté à 22h06 le 01/07/2010
    • Internaute 118937
      Auteur du Blog http:// (...)

    Très bien cet article !

    Pour connaître Danny et Mark, je trouve que tu as bien décrit leur pensée.

    La réalité du Re-imaging communities program est plus complexe que ce que l’on peut en dire dans un article sur deux des très nombreux muralistes d’Irlande du Nord. Pour prolonger le débat de plusieurs commentaires, la fresque que l’on peut consulter à l’adresse suivante Lien montre le ridicule de certaines directives de ce programme : « ne pas peindre d’images d’armes ». Guillaume d’Orange se retrouve brandissant une baguette plutôt qu’une épée. On a du mal à l’imaginer ainsi menant ses troupes.

    D’autres articles du Blog sur le sujet vous donnerons un aperçu de l’étendue du programme.

    Bravo encore pour ton article Jean-Baptiste.

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