Fast Belfast

Dans son blog Fast Belfast, le journaliste Jean-Baptiste Allemand raconte l'Irlande du Nord onze ans après la signature des accords de paix entre catholiques ou protestants. L'actu d'une nation jeune et volontaire encore déchirée par un conflit sanglant. L'histoire de communautés prises entre désir de réconciliation et maintien des barrières. Le tout sur fond d'incidents armés persistants...

L'« apartheid » scolaire, vestige du conflit nord-irlandais

Publié le 04/11/2010 à 11h07


Une école catholique pour filles, à Falls Road, quartier républicain de Belfast (JB Allemand/Rue89).

En Irlande du Nord, aujourd’hui encore, un petit garçon protestant aura peu de chances de jouer à la récré avec un copain catholique. La faute à un système scolaire archaïque, divisé selon des critères culturo-religieux. Une « forme bénigne d’apartheid », a récemment lâché le Premier ministre d’Irlande du Nord, Peter Robinson.

Dans cette critique sans précédent, Peter Robinson a plaidé pour un système scolaire unique, qui mettrait fin à la ségrégation... et au gaspillage « criminel » de l’argent public, comme l’a dénoncé Owen Paterson, le représentant de Londres en Irlande du Nord. Car le gouvernement nord-irlandais finance non seulement les « public schools », ouvertes officiellement à tout élève de toute confession, mais aussi les « Catholic schools “, qui portent très bien leur nom.

Fréquentées par 45% des élèves, ces écoles gérées par l’Eglise catholique enseignent, outre les matières classiques et la religion, la culture et la langue irlandaises. Elles sont alors plébiscitées par les parents catholiques comme par les ‘nationalistes’.

Ce sont ces établissements qui sont dans le viseur de Peter Robinson, qui réclame que l’Etat cesse de leur apporter des financements publics. Le problème, c’est que les ‘public schools’, non-confessionnelles par leur statut, sont en réalité à peine plus ouvertes que les écoles catholiques : la culture unioniste protestante y est prédominante.

Des écoles publiques plutôt fermées

Dans mon ancienne école, à Dungannon, deux grands drapeaux britanniques installés dans le réfectoire donnaient le ton. Tous les élèves dont j’avais la charge étaient protestants. Des cérémonies menées par la Presbyterian Church (protestante) avaient parfois lieu dans le hall. J’ai même repéré une affiche évoquant un débat organisé au siège local de l’Ordre d’Orange, une confrérie protestante peu réputée pour son œcuménisme. Dans ces conditions, pas évident qu’un petit catholique se sente bien accueilli.

Alors les critiques de Peter Robinson, chef d’un parti unioniste très conservateur (DUP), semblent moins sincères, tout à coup. Pour ses principaux adversaires politiques, mais aussi les plus modérés, comme Frank McQuaid, un ancien conseiller municipal du parti centriste et aconfessionnel Alliance :

‘Je pense qu’il a dit ça pour son propre jeu politique.’

Frank McQuaid est un drôle de visionnaire. En septembre 1986, il est parti de rien avant d’ouvrir à Banbridge, une petite ville du Sud du territoire, le Newbridge Integrated College. Cet ensemble scolaire, qui regroupe une école primaire et une ‘secondary school’ (collège-lycée), est biconfessionnel, selon des quotas très précis :

  • 50% d’élèves protestants,
  • 50% de catholiques.


frank_newbridge_11120.jpg

Les ‘integrated schools’, nées dans les années 80 à l’initiative de parents d’élèves, cherchent à réunir les enfants protestants et catholiques, dès leur plus jeune âge. Pour ‘les faire rire ensemble, les faire pleurer ensemble’. Belle formule de Frank McQuaid, qui ajoute :

‘Les enfants qui se découvrent à l’école deviennent des amis pour la vie.’

Et partagent des passions qu’ils n’auraient jamais pu partager autrement :

‘On a des élèves protestants qui jouent au foot gaélique [sport traditionnel irlandais, ndlr].’

Niveau résultats, ces écoles biconfessionnelles principalement financées par des fondations indépendantes n’ont rien à envier aux écoles traditionnelles. Pourtant, au nombre de 61 en Irlande du Nord, elles rassemblaient seulement 5% des élèves du territoire en 2003 -je n’ai pas trouvé chiffre plus récent. Sheila McQuaid, épouse de Frank, regrette :

‘Les gens sont plus ouverts maintenant, mais il y a encore beaucoup de sectarisme et de peur.’

A Banbridge, ‘beaucoup de mariages mixtes’

Difficile aussi de convertir les écoles existantes aux joies du partage interculturel, et ce n’est pas qu’une question de mauvaise volonté :

‘Ça demanderait des efforts de travail et de négociation énormes. A cause de nos quotas très particuliers -un protestant pour un catholique-, il y aurait forcément un déséquilibre d’un côté ou de l’autre. Les écoles devraient refuser des élèves.’

Mais Frank McQuaid est optimiste :

‘Ça va pas se faire en une nuit ! En 1986, nous sommes partis de rien, nous n’avions ni argent, ni bâtiments, ni professeurs.

Aujourd’hui, nous sommes fiers d’accueillir 800 élèves ! On a même été forcés d’en refuser cinquante cette année.’

Et à ceux qui doutent de la capacité du Newbridge College à faire tomber les barrières, le mot de la fin est pour Sheila McQuaid :

‘A Banbridge, aujourd’hui, nous avons beaucoup de mariages entre catholiques et protestants. Peut-être plus que dans le reste du pays...’

Photo 1 : une école catholique pour filles, à Falls Road, quartier républicain de Belfast (JB Allemand/Rue89). Photo 2 : Frank McQuaid devant l’école biconfessionnelle qu’il a créée à Banbridge en 1986 (Frank et Sheila McQuaid/Tous droits réservés)

  • 9126 visites
  • 41 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • JeSuisDoncJePense
    JeSuisDoncJePense
    Banana Ripener
    • Posté à 10h01 le 05/11/2010
    • Internaute 118310
      Banana Ripener

    Il faut peut-être préciser que en Irlande du Sud (La République) la grande majorité des écoles primaires (« nationals schools » 6-12ans) sont complètement dirigé par l’église, même si l’état paye tout. En fait, dans le Sud, certains lois sur l’emploi s’applique pas. Pour exemple, l’évêque locale (qui dirige chaque école dans son diocèse) peut virer un prof parce que il/elle vivre avec son conjoint en dehors de le mariage, ou parce que ils sont gay, ou divorcé etc...

    L’idée derrière Newbridge Integrated College est bien mais son système dépend sur une population 50/50 et peut finir par créer des situation où des parent sont obliger d’aller loin pour trouver une école qui n’a pas dépasser son quota. Dans le Nord d’Irlande les communautés sont plutôt ségrégé donc une école qui s’ouvre dans un certain endroit risque d’être entouré des gens majoritairement protestant ou catholique et ça reste quand même un système qui repose sur le religion des élèves. On trait le symptôme et pas le cause.

    « Les écoles devraient refuser des élèves. »
    Sans douté de son altruisme, que penser un enfant ou ses parents quand on lui refuse admission à une école où vont tout ses petits camarades parce que il est du mauvaise religion (selon les quotas) ? Ça ne va pas améliorer les choses.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.