Fast Belfast

Dans son blog Fast Belfast, le journaliste Jean-Baptiste Allemand raconte l'Irlande du Nord onze ans après la signature des accords de paix entre catholiques ou protestants. L'actu d'une nation jeune et volontaire encore déchirée par un conflit sanglant. L'histoire de communautés prises entre désir de réconciliation et maintien des barrières. Le tout sur fond d'incidents armés persistants...

Ces lycéens britanniques qui ne savent rien de la Shoah

Publié le 04/12/2010 à 11h46


Un livre scolaire britannique (shho/sxc.hu)

Il s’appelle Mike (le prénom a été modifié), il a 18 ans. Un des meilleurs élèves en français de sa classe, très réfléchi, perfectionniste à souhait, il veut devenir traducteur plus tard. Mais voilà, la Shoah, il ne connaît pas. Jamais entendu parler.

Cette lacune énorme, je l’ai remarquée en travaillant, durant mon séjour en Irlande du Nord, dans deux écoles d’une petite ville du centre du pays. En tant qu’assistant en langue française, j’épaulais les profs de français en prenant des petits groupes d’élèves et en leur faisant bosser à l’oral.

J’ai principalement travaillé dans ce qu’on appelle une « grammar school » au Royaume-Uni, en résumé une école réputée dont certaines sélectionnent les meilleurs élèves dès l’âge de 11 ans. C’était le cas de la mienne, si cotée que de riches familles de Hong-Kong y envoient leurs enfants pour leur scolarisation. J’y avais, à chaque cours, deux élèves de 16 à 18 ans, bien éduqués, sages, pour la plupart intéressés par la langue française.

Paris et Londres, c’est où ?

Le pied, quoi. Mais il y a aussi des jours où j’ai eu les boules. Comme cette fameuse journée où je décide de parler du Front national, pour coller avec le thème du racisme qu’on me demande d’aborder. Sur la feuille que je présente, la célébrissime phrase de Le Pen sur le détail de l’histoire. Je pose une question à Mike, qui me répondra donc avec un air ingénu : « C’est quoi, les chambres à gaz ? ». Oh my God.

Il y a d’autres concepts basiques, comme la démocratie ou le capitalisme économique, sur lesquels l’ensemble de mes élèves ont complètement bloqué. Un cas isolé au Royaume-Uni ? Pas vraiment. D’autres assistants français ont eu les mêmes surprises que moi, cette fois en Angleterre. Comme la découverte d’élèves de 15 ans incapables de situer Paris et même... Londres sur une carte. Sans oublier ceux qui ne connaissent pas le Premier ministre de leur propre pays. Manifestement, quelque chose ne va pas dans l’éducation britannique.

Au Royaume-Uni, le « national curriculum » constitue le niveau de connaissances minimales que doit avoir un élève, à différents stades de sa scolarité. A partir de 14 ans et jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire (où l’élève passe l’examen GCSE, généralement à 16 ans), c’est le parcours à la carte qui domine.

Ils peuvent zapper l’histoire dès 14 ans

Parmi la dizaine de matières que l’élève suivra, quelques-unes seulement sont imposées. Les autres sont choisies dans une liste par l’élève lui-même, selon ses souhaits et ses capacités. Sur le site du curriculum nord-irlandais, on explique que cette restriction « laisse plus de choix et de flexibilité aux jeunes ».

Parmi les impondérables figurent l’anglais, les maths, les sciences, le sport... mais pas l’histoire et la géographie, qui sont en option. Dans mon ancienne école, elles ont donc été reléguées au rang des matières facultatives, en compagnie de l’art et du design, des technologies de l’information et de la communication, de la musique, des sciences de la nutrition ( !)...

Après le GCSE, ceux qui le veulent peuvent suivre deux années scolaires supplémentaires (A-levels), et cette fois-ci, ils choisiront d’étudier... trois ou quatre matières seulement.

J’aurais tort de cracher sur le système sans évoquer son bon côté : l’hyperspécialisation des parcours scolaires, qui permet de développer des facultés hors du commun. Celui qui choisira de poursuivre dans les arts sera servi : j’ai été littéralement bluffé par les créations picturales, théâtrales et musicales de mes anciens élèves. A côté de ça, les gribouillis et fausses notes des collégiens français (je m’inclus dedans) font peine à voir.

L’Holocauste n’est qu’un « exemple »

Mais voilà, le faible nombre de profs d’histoire dans le staff -deux sur cinquante profs- est une indication : la plupart des élèves ne se gênent pas pour lâcher la matière dès qu’ils le peuvent. Lize, l’une des profs de français, explique :

« Le niveau des élèves en histoire est terrifiant... Mais ça ne fait pas spécialement débat au sein du staff. »

Mais puisque l’histoire est quand même obligatoire jusqu’à 14 ans, qu’apprend-t-on alors ? Dans le tableau des sujets à aborder pour un prof nord-irlandais, l’Holocauste n’est pas vraiment incontournable. Non imposée, son étude est suggérée comme un « exemple » parmi d’autres, pour illustrer « le comportement éthique ou non éthique de personnages historiques ». Manifestement, le prof d’histoire de Mike a choisi un autre exemple.

« Ils n’ont d’yeux que pour leur île, ils se foutent du reste », avançait un de mes collègues assistants. Trop auto-centrée, l’éducation britannique ? Ou simplement trop spécialisée, au point de négliger l’enseignement d’un savoir lié à son propre territoire ?

En tout cas, en France, on peut se réjouir d’avoir une école qui met bien davantage l’accent sur l’ouverture au monde et à la culture générale. Quoique... En janvier dernier, la réforme du lycée a rendu optionnelle l’histoire-géo en terminale S. Optionnelle... Ça vous rappelle rien ?

► Mise à jour le 04/12/10 à 13h40. Ajout de deux phrases concernant l’ignorance de jeunes Britanniques sur leur propre pays (aux quatrième et paragraphes).

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  • thierry reboud
    • Posté à 12h03 le 04/12/2010
    • Internaute 20923

    Autant je trouve l’ensemble de l’article intéressant, autant sa conclusion me paraît tout de même un peu spécieuse : même si, comme l’auteur, je suis opposé au fait de rendre l’histoire et la géographie optionnelles en terminale S, les élèves de terminale S ne seront pas pour autant des pages blanches dans ces matières, comme le décrit l’auteur à propos des étudiants irlandais. Toutefois, c’est vrai que ce premier pas (qui va, à mon avis, dans le mauvais sens) ne doit surtout pas être suivi d’autres.

    Qu’un enseignement historique soit particulièrement centré sur la situation propre du pays où il est prodigué, ce n’est pas très original : pour reprendre l’exemple du titre, qui sait si la shoah serait aussi bien enseignée en France si nous ne l’avions pas subie ? La shoah, vue hors d’Europe continentale, ce n’est pas quelque chose qui a marqué les pays. Pour poursuivre le parallèle, je ne suis pas certain que les génocides khmer ou rwandais seront très bien enseignés dans les classes du vingt-et-unième siècle français, même avec un enseignement obligatoire de l’histoire.

    Reste la remarque que je trouve la plus intéressante dans l’article, celle qui met en valeur les mérites de l’hyper-spécialisation. Pour ma part, je ne suis pas aussi enthousiaste.

    Ma conception de l’éducation scolaire m’amènerait plutôt à privilégier un enseignement qui donnerait les outils pour être capable d’apprendre ultérieurement. Parmi ces outils se trouvent (entre autres) des grands repères historiques ou culturels, des méthodes d’apprentissage indispensables... mais rien qui soit en quelque sorte calibré pour être formé à une vie active ultérieure, surtout si (comme on nous le serine) les vies actives à venir conduisent à exercer plusieurs métiers. Les apprentissages professionnels, tels que je les conçois, devraient être facilités par le fait qu’auparavant on a appris à apprendre, et pas qu’on a appris à faire quelque chose.

  • niang
    niang
    exceptionnelle
    • Posté à 12h04 le 04/12/2010
    • Internaute 123315
      exceptionnelle

    et combien de bacheliers français ignorent tout de l’histoire jumelée de l’Irlande et de l’Angleterre, des pionniers scots et de la Grande Famine (comparable à la Shoah en terme de décimation d’un peuple) ? 90% ? 95 ? 99,9% ?

    On ne peut pas tout enseigner avec 3h hebdo meme en rendant l’histoire-géo obligatoire jusqu’en terminale. L’histoire de l’europe est si longue et complexe que pour y voir clair il faut lire, beaucoup lire.

    PS : je pense bien sûr que la Shoah et la position geographique des grandes villes du monde devraient faire partie d’un socle commun, connu dès la fin du collège maximum.

  • ADCR
    • Posté à 12h09 le 04/12/2010
    • Internaute 14797

    J’ai remarqué les même lacunes lors de mes séjours à Cambridge. Des étudiants en biologie moléculaire ou en économie, ultrabrillants dans leurs domaines. Leur hyperspécialisation les avaient rendu tres content d’eux. Ayant passé toutes mes études en France, je représentais une autre vision de la formation. Clairement pas spécialisé, j’avais malgres tout un bagage qui me permettait d’être plus ouvert et de parler autant de biologie moléculaire, que d’économie avec ces différents étudiants. Plutot branché arts, mes connaissances dans les autres domaines ne m’empêche pas d’être plutôt bon dans les domaines artistiques. Par contre les étudiants de Cambridge que j’ai fréquenté durant deux ans, étaient souvent vexé de s’apercevoir qu’ils ne maitrisaient pas tout, qu’ils étaient certes des génies dans leur domaine, mais qu’ils n’avaient pas la capacité de s’ouvrir aux autres mondes. Pour la plupart malheureusement, cela provoquait chez eux des formes de rejet vis à vis des personnes qui n’étaient pas comme eux. Un mépris affiché, qui ressemble plus a de la peur.

  • Jean-Baptiste Allemand
    Jean-Baptiste Allemand répond à thierry reboud
    Journaliste
    • Posté à 13h08 le 04/12/2010
    • Journaliste 93627
      Journaliste

    La fin de mon article n’a pas pour but de dénigrer le système français, qui est incomparablement meilleur que l’école britannique (et pas irlandaise, n’oublions pas que l’Irlande du Nord est britannique ^^) pour inculquer une culture générale solide aux jeunes générations.
    Elle a juste valeur d’avertissement.

    L’optionnalité de l’histoire-géo en terminale S n’aura pas un effet très néfaste, mais si ce processus de spécialisation se poursuit trop profondément à des échelons inférieurs (seconde, première), le risque est de se retrouver avec des problèmes comparables à ceux de la Grande-Bretagne.

    La Shoah a été l’exemple qui m’a le plus frappé, d’où le titre. Du reste, même si la Grande-Bretagne n’a oas directement souffert de la déportation, elle s’est pris le Blitz en pleine face. Seconde Guerre Mondiale et Holocauste sont indissociables à mon sens.

    C’est compréhensible que la Shoah ne soit pas (ou peu) enseignée au Pakistan ou au Pérou. C’est une aberration qu’elle ne le soit pas dans u pays occidental ayant été l’un des acteurs majeurs de la 2nde Guerre mondiale.

    Mais au-delà de ça ; ce sont de pans entiers du savoir dont sont privés les élèves britanniques, y compris sur leur propre pays (ce que je n’ai pas assez mis en valeur dans mon papier d’ailleurs).
    Comment expliquer que certains ne connaissent même pas où se trouve leur propre capitale à 15 ans ? !

    Le système britannique a ceci de positif qu’il met l’accent sur l’orientation bien plus tôt que chez nous. Même à 16 ans, une grande majorité de mes élèves savaient précisément ce qu’ils voulaient faire plus tard, où ils voulaient étudier, et je trouve ça pas mal.
    Mais tout ceci s’est fait au détriment d’une culture générale des plus élémentaires.

    Au final, c’est l’éternelle question sur le rôle primordial de l’enseignement qui revient : former à un métier ou ouvrir sur le monde ?

  • Spiroute
    Spiroute répond à ADCR
    Vieux Singe professeur es- (...)
    • Posté à 14h23 le 04/12/2010
    • Expert 118853
      Vieux Singe professeur es- (...)

    OXBRIDGE = NOBEL PRIZE

    Étant moi même, à un moindre niveau le produit dune scolarisation Franco/Britanique (ma fille de quinze ans est aussi dans ce cas) je vois complètement ce dont quoi vous parler. Cet article et ses commentaires sont sommes toutes assez prévisibles et ne font que les critiques habituelles que les Français font à l’égard de la perfide Albion. Ils ne reflètent qu’une partie de la vérité, du moins de ma vérité, celle que j’ai vue et à laquelle j’ai participé.

    Oui, c’est absolument vrai que les universitaires sont en compétition et qu’ils peuvent être horribles. L’histoire de la découverte de l’ADN, dont l’essentiel a été faite par une femme restée inconnue et clamée par un duo nobelisé et dont l’un d’eux s’est révélé être un négationniste néo-nazi, illustre parfaitement votre propos.

    Rappelons néanmoins que Oxford et Cambridge ont produit plus de prix Nobel qu’aucune nation dans le monde. C’est quand même le signe d’une certaine qualité. Comm le fait remarquer l’auteur de l’article, c’est dans des collège de l’Ulster que les élites du monde entier envoient leurs enfants, pas en France.

    Le système Britannique est très critiquable, mais le nôtre l’est tout autant. Ils ont choisi la spécialisation, la sélection et la compétition. Nous, comme vous le faite remarquer, nous produisons des généralistes, essayons d’envoyer le maximum de gens dans l’enseignement supérieur, souvent sans qu’ils n’aient ni l’envie ni la capacité. Par contre nous bâclons l’enseignement professionnel, le sport, les arts etc.. nous produisons une armée de généraux sans infanterie. Ma fille, à 13 ans faisait ses quarante heures au collège et encore une bonne quinzaine d’heures de devoirs à la maison. J’ai entendu dire que l’EN veut que nos enfants parlent tous quatre langues. Là je dis stop ! On est dans le bourrage de crane. ceci dit, elle essuie les plâtres de la nouvelle seconde et ça se passe plutôt beaucoup mieux, je suis très agréablement surpris.

    Dernière chose : l’EN s’est débarrassé de moi quand j’avais seize ans. Elle avait peut être de bonne raisons. C’est beaucoup plus tard en Grande Bretagne que je suis allé à l’université (Brunel). Comme n’importe quel Anglais j’ai emprunté pour financer mes études. J’ai travaillé et étudié en même temps, pendant quatre ans. Je ne regrette rien. Les Anglais et les Américains m’ont permis de me construire et m’ont ouvert leurs portes. Une fois diplômé, j’ai trouvé du travail immédiatement, sans piston. Quand je vois tous les bacs + cinq qui, faute ’emploi à leur mesure, prennent les boulots qui devraient normalement être occupés par ceux qui ne sont pas allé aussi loin dans leurs études, je me dis que mon pays ferait mieux de chercher la poutre dans son œil que la paille dans celui de la perfide Albion.

  • Karveelt
    Karveelt
    Prof de FLE
    • Posté à 16h28 le 04/12/2010
    • Internaute 55167
      Prof de FLE

    Les deux systèmes, britannique et français, se sont tous les deux enfoncés et sclérosés par manque de moyens, à cause du désengagement public, de l’abandon de la jeunesse et de l’absence de vision de l’école et de ses orientations... la première par son hyper-spécialisation qui permet aux élèves d’exceller dans des domaines choisis ou de trouver un travail rapidement au sortir de l’école mais qui abandonne l’idée que la culture générale forme les citoyens et leur pensée... et le français qui s’imagine niveler tout le monde par un fond arbitraire de connaissances sur beaucoup de disciplines qui obligent les élèves à se taper une dizaine de matière mal-enseignées, pas ou peu réactualisées et surtout normalisées les décourageant car ne comprenant pas en quoi ces disciplines sont en lien avec leur réalité contemporaine et qui oublie incroyablement les arts, les matières sociales et les nouvelles technologies...

  • Brachamul
    Brachamul
    Multi-Taskeur
    • Posté à 17h35 le 04/12/2010
    • Internaute 94825
      Multi-Taskeur

    Pour être franc, on est pas tellement meilleurs...

    J’ai commencé à en apprendre sur la guerre civile espagnole, l’empire ottoman, l’histoire des balkans, ... bien après le baccaulauréat.

    Le francocentrisme historique est un concept très bien ancré chez. Il serait bon de l’abandonner à un européanocentrisme qui nous permettrait d’être + copains avec nos voisins.

    En attendant, la spécialisation a effectivement ses forces et faiblesses. Dans mes cours de finances en licence anglaise, je me retrouvais avec des élèves ayant arrêté les mathématiques au GCSE, c’est à dire à 16 ans. L’application d’un taux sur plusieurs années, qui invoque la connaissance des puissances, était pour eux un autre monde.

    Même les fractions c’était difficile. Un Français avec bac générale a une culture générale largement plus fournie. En revanche le système anglais se base sur l’idée que malgré une spécialisation, on peut facilement bouger d’un secteur à un autre, rien n’est fermé et on ne se condamne pas à 14 ans à un avenir dans un seul métier.

  • Jean-Baptiste Allemand
    Jean-Baptiste Allemand répond à niang
    Journaliste
    • Posté à 22h31 le 04/12/2010
    • Journaliste 93627
      Journaliste

    Malgré toutes les souffrances qu’a vécu le peuple irlandais durant l’occupation anglaise et l’épisode terrible de la Grande Famine, on ne peut pas comparer ça à la Shoah.

    Les Anglais sont en grande partie responsables de la Grande famine, pour avoir refusé de redistribuer leurs denrées alimentaires aux populations affamées, préférant continuer le commerce vers l’Angleterre.

    Mais il n’y a aucune « préméditation », dirait-on en jargon judiciaire. Ils ont profité d’un facteur naturel, l’arrivée du mildiou en Irlande et ses ravages sur la pomme de terre, pour espérer venir à bout de la résistance irlandaise par la faim.

    Ca reste évidemment ignoble, mais ça n’a rien à voir avec la Shoah, qui était industriellement prévue et planifiée. Donc à mes yeux, la seconde doit tenir dans l’enseignement européen une place bien plus conséquente.

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