London in the air

"Labour" et "tories", bus à impériale et JO, City et Brick Lane : le journaliste Sylvain Biville revisite l'actualité britannique dans son blog London in the air.

Grande-Bretagne : « La prison, ça ne marche pas »

Sylvain Biville
Journaliste
Publié le 30/06/2010 à 18h17



Le ministre de la Justice britannique, Ken Clarke, veut vider les prisons et encourager les peines alternatives. Un revirement de politique pour les conservateurs.

Le gouvernement britannique de centre droit va-il mener une politique pénale de gauche ? Les projets du ministre britannique de la Justice, Kenneth Clarke, pour réduire la surpopulation carcérale et lutter contre la récidive provoquent déjà une petite révolution.

Avec 85 000 détenus, l’Angleterre et le pays de Galles ont l’un des taux d’incarcération les plus élevés d’Europe. C’est deux fois plus qu’en 1992, lorsque Ken Clarke était ministre de l’Intérieur. Ce doublement est « sidérant », a estimé le vieux routier conservateur, mercredi 30 juin, devant le Centre d’études sur la criminalité et la justice, à Londres :

« Cette approche coûteuse et inefficace a échoué à transformer des criminels en citoyens respectueux de la loi. Ma priorité est la sécurité des Britanniques. Mais se contenter d’enfermer de plus en plus de gens plus longtemps sans chercher activement à les changer est digne de l’Angleterre victorienne. »

Ken Clarke veut en finir avec la politique du chiffre. Il s’apprête à annuler la construction de cinq nouvelles prisons approuvée par le précédent gouvernement travailliste. Il veut aussi revoir la politique pénale pour les courtes peines, en privilégiant la réinsertion à travers des peines alternatives, du style travaux d’intérêt général.

Après la prison, 60% de récidivistes

60% des personnes condamnées à moins d’un de prison retournent derrière les barreaux dans les douze mois. Pour lutter contre ce taux de récidive particulièrement élevé, les organisations caritatives et entreprises privées qui réussiront à réinsérer d’anciens détenus recevront des incitations financières.

Pour les Tories, c’est un virage à 180°C. Depuis 1993, ils prônaient une politique d’impunité zéro, incarnée par le fameux slogan du ministre de l’Intérieur de l’époque, Michael Howard :

« La prison, ça marche. Elle nous assure la protection contre les meurtriers, les agresseurs et les violeurs. »

Soucieux de ne pas afficher la moindre faiblesse sur les questions de sécurité, le New Labour de Tony Blair a fait dans la surenchère, en construisant à tour de bras des nouvelles prisons.

Le New Labour et la base conservatrice grondent

Ce n’est pas un hasard si les travaillistes sont aujourd’hui les plus véhéments contre les projets du nouveau gouvernement. Jack Straw, prédécesseur de Ken Clarke à la justice, s’est fendu d’une tribune dans le Daily Mail pour défendre son bilan :

« Kenneth Clark montre qu’il n’a tiré aucune leçon des dix-sept dernières années. Quelqu’un peut-il sérieusement croire que la criminalité aurait pu diminuer sans ces places de prison supplémentaires ? »

Les travaillistes ne sont pas les seuls à protester. La base conservatrice, déjà ébranlée par la réduction du budget des forces de l’ordre, déplore de voir la politique de sécurité des Tories (« Tough on crime », dur sur le crime) sacrifiée sur l’autel de la coalition.

L’influence des Lib Dem

Les propositions de Ken Clarke empruntent largement au programme des libéraux-démocrates, désormais partenaires au gouvernement. La promesse électorale conservatrice de porter à 100 000 le nombre de places de prison est en revanche jetée au panier.


Poster de campagne Tory (DR)

Il y a encore quelques semaines, David Cameron, en campagne électorale, raillait le laxisme de la politique carcérale de Gordon Brown (voir affiche ci-contre). Devenu Premier ministre d’un gouvernement de coalition, il se laisse séduire par une approche beaucoup plus progressiste.

Abandon de la construction de nouvelles prisons, réforme des courtes peines, réinsertion : la nouvelle politique sécuritaire du Royaume-Uni annonce-t-elle un basculement idéologique ?

Il se pourrait bien que les motivations soient beaucoup plus terre à terre. Le budget drastique présenté par le ministre des Finances, George Osborne, impose à chaque ministère des coupes de 25% -à l’exception de la santé et de l’aide internationale.

Les prisons britanniques coûtent trop cher

A la Justice, il faut trouver 2,5 milliards d’euros d’économies. Les prisons, avec un budget de près de 5 milliards d’euros, sont donc les premières dans le collimateur. Pour illustrer le poids financier du système carcéral, Ken Clark a même osé une comparaison hasardeuse :

« Ça coûte plus cher de mettre quelqu’un en prison que d’envoyer un garçon à Eton [école de l’élite anglaise, ndlr] -38 000 livres par an en moyenne. Le contribuable fournit le gîte et le couvert à 85 000 personnes au prix d’un hôtel cher -bien que dans des conditions de surpopulation scandaleuses. »

A 130 euros par jour, un détenu britannique coûte trop cher ? Et si, pour résoudre les problèmes budgétaires britanniques, on ouvrait grand les portes des prisons ? La solution est testée en ce moment par Arnold Schwarzenegger en Californie, où 6 500 prisonniers vont être remis en liberté cette année pour renflouer les caisses de l’Etat.

  • 17291 visites
  • 157 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Samuel_A
    Samuel_A répond à Goulidet-
    Expat'
    • Posté à 19h05 le 30/06/2010
    • Internaute 112135
      Expat'

    La prison est l’école du crime.
    Avez-vous déjà essayé de guérir un mal de tête en vous tapant très fort la tête contre les murs ?
    Si oui, à voir votre commentaire, je suppose que quand ça ne marche pas, vous dites : « ça ne marche pas, tapons plus fort », et vous recommencez de plus belle. Et puisque le mal de tête va croissant, c’est que vous ne devez pas taper assez fort, alors vous tapez d’autant plus fort...

    A un moment donné, ça peut être utile et intelligent de s’arrêter 2 minutes, de prendre un peu de recul, et de se dire : « et si le problème n’est pas que je ne tape pas assez fort, mais simplement que mon remède est mauvais ? »

    Et si simplement le problème n’était pas la durée des peines de prison, mais le fait que les peines soient mal choisies et mal adaptées ?

  • Samuel_A
    Samuel_A répond à Yvon le Zébulon
    Expat'
    • Posté à 19h10 le 30/06/2010
    • Internaute 112135
      Expat'

    Je ne pense pas que ce soit là son intention, de libérer les pires criminels.
    Il est surtout question, pour ce que j’en comprends, de réserver la prison à ceux qui la méritent vraiment, à ceux pour lesquels il n’y a pas d’alternative.
    Il s’agit de passer d’une politique « mettre en prison chaque fois qu’on le peut » (dès qu’on en a l’occasion) à une politique de « mettre en prison chaque fois qu’on le doit » (quand on ne peut pas faire autrement).

    Je trouve ça malheureux qu’il ait fallu attendre la fin de l’ère travailliste pour entrer dans cette politique de bon sens.

    Comme le fait remarquer Rue89, c’est censé être une « politique de gauche » ça. Sauf que la gauche, trop soucieuse de montrer qu’elle peut faire aussi bien que la droite, a depuis longtemps renoncé à ses idées et s’est lancé dans la surenchère à droite. Et ce dans un grand nombre de pays d’Europe (mis à part dans les pays nordiques).

    Résultat, ça va finir par être la droite qui va leur mettre la fessée en leur montrant comment on gouverne intelligemment un pays avec des mesures progressistes. Un comble !

    La démission idéologique de la gauche en tant que force progressiste n’a que trop duré !

  • yabon
    yabon
    Klingon
    • Posté à 20h14 le 30/06/2010
    • Internaute 98602
      Klingon

    « Ken Clarke veut en finir avec la politique du chiffre. »

    C’est un conservateur britannique. Les anglais ont la chance de ne pas avoir la droite le plus bête du monde.

  • Pi.K
    Pi.K
    Vilain Parisien
    • Posté à 20h31 le 30/06/2010
    • Internaute 105016
      Vilain Parisien

    100 000 places en prison ? J’ai bien lu ? En France, nos prisons sont surchargées avec 61 000 détenus ! Quel dangereux fêlé a pu avoir une idée aussi coûteuse (une prison, ça coûte cher à construire et à faire tourner) et inefficace (à 60% de récidive, autant ne pas dépenser tant d’énergie et d’argent à coller des crapules derrière les barreaux), qui donc a pu avoir une idée aussi grotesque ?

    Reste à voir si la nouvelle orientation sera bien ficelée. Les peines « alternatives », c’est bien gentil, mais si ça présente la même efficacité que la prison...

    Pour ma part, je suis assez partisan de l’intégration de cycles de formation en milieu carcéral pour les peines supérieures à 2 ans (durée d’une formation professionnelle de base) avec une ouverture sur le monde extérieur pour les détenus les moins dangereux.

  • Central Scrutennizer
    Central Scrutennizer répond à Samuel_A
    Scrutennizant
    • Posté à 20h41 le 30/06/2010
    • Internaute 77982
      Scrutennizant

    Et si simplement le problème n’était pas la durée des peines de prison, mais le fait que les peines soient mal choisies et mal adaptées ?

    Ça fait des décennies qu’il en est pour le clamer haut et fort dans l’indifférence générale des médias (la bonne vieille loi du talion est tellement plus vendeuse), et de proposer que l’on mette en place des systèmes alternatifs ainsi que l’on réétudie le traitement des prisonniers.

    C’est assez amusant que de soucis d’ordre budgétaires forcent des bon vieux réacs à réfléchir (enfin) à un « penser autrement la prison ».

    Si seulement ça pouvait servir d’exemple à notre prosélyte de la tôle de président...

  • Bruno_75-
    Bruno_75-
    libre
    • Posté à 08h34 le 01/07/2010
    • Internaute 107512
      libre

    C’est bien beau les solutions alternatives et les analyses comptables, mais il manque l’essentiel : Le point de vue des victimes qui est la raison d’être des condamnations. L’esprit de clémence de certains ne saurait s’accorder à la détresse des victimes.
    La prison n’est pas une solution miracle ? Certes, mais la « non prison » non plus et au moins les victimes sont dédommagées de leurs préjudices.

  • Humain
    • Posté à 11h08 le 01/07/2010
    • Internaute 21387

    Il ne s’agit pas de nouvelle politique sociale... Hélas non !

    Ne nous trompons pas !

    Il s’agit de faire des economies en ne mettant plus les gens en prison !

    Les condamnés seront équipés de bracelets, ou de rien du tout... et on verra plus tard comment évoluera la situation.

    Vu l’état des finances anglais qui sont à peu près au même niveau que les finances de la Grèce ! !

    David Cameron cherche à faire croire qu’il humanise les peines, alors qu’il cherche tout simplement à faire de economies !

  • Gorn
    Gorn
    Geek farceur
    • Posté à 11h35 le 01/07/2010
    • Internaute 92890
      Geek farceur

    Je trouve très interessant ce qui se passe en Grande Bretaggne, finalement l’attelage Tories/Libdem se passe bien pour le moment et j’ai vu des décisions interessantes voire courageuse :

    - les excuses pour ce qui s’est passé en irlande du nord
    - les annonces pour réduire la société sécuritaire avec le tout caméra.
    - maintenant l’interrogation sur la politique carcérale.

    je ne sais pas si ce sont les libdems qui arrivent à ce point à influencer les choses ou les tories qui ont changés mais c’est nettement mieux que ce que faisait gordon brown.

  • contrarius
    contrarius
    poil a gratter
    • Posté à 12h01 le 01/07/2010
    • Internaute 79218
      poil a gratter

    La prison ne marche pas car on essaie de faire de la prison un lieu divin ou les politiques croient en la rédemption des délinquants, des trafiquants, des violeurs et des braqueurs.
    Et si tout simplement la prison n’était que le passage obligé ou la société retire de la rue des personnes qui ne respectent pas les Lois, et Codes.....
    Ah malheureusement avec tous ces bobos, le FN va cartonner en 2012

  • Shockwave
    Shockwave
    Lecteur
    • Posté à 13h04 le 01/07/2010
    • Internaute 103044
      Lecteur

    Comme le disait si bien Douglas Hurd, plusieurs fois Ministre sous Margaret Thatcher et Secrétaire d’État sous Thatcher et John Major :

    « Prison is an expensive way of making bad people worse. »

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.