London in the air

"Labour" et "tories", bus à impériale et JO, City et Brick Lane : le journaliste Sylvain Biville revisite l'actualité britannique dans son blog London in the air.

Une expulsion de sans-papiers tourne au drame à Londres

Sylvain Biville
Journaliste
Publié le 17/10/2010 à 11h01

(De Londres) Plusieurs députés britanniques réclament une enquête indépendante après le décès, dans des conditions non élucidées, de Jimmy Mubenga, un Angolais de 46 ans, lors de son rapatriement forcé sur un vol commercial.

Lorsque les passagers du vol Londres-Luanda de British Airways commencent l’embarquement à Heathrow, mardi 12 octobre peu avant 20 heures, quatre personnes se trouvent déjà à bord. Jimmy Mubenga et trois agents de la compagnie de sécurité privée G4S ont pris place au fond du Boeing 777.

La procédure de rapatriement en cours est presque routinière. Chaque année, 10 000 sans-papiers sont expulsés de Grande-Bretagne par avion, en charters pour certaines destinations (Iraq, Afghanistan, Nigeria, RDC), sur des vols commerciaux dans la majorité des cas.

Mais pour Jimmy Mubenga, le voyage ne se passe pas comme prévu. Ce sans-papiers angolais de 46 ans, père de cinq enfants, a épuisé tous les recours légaux pour rester au Royaume-Uni. Une fois dans l’avion, il tente de résister à l’inéluctable renvoi dans son pays d’origine.

« On pouvait entendre le type hurler à l’arrière de l’avion »

Le Guardian a reconstitué la scène, à partir du témoignage de plusieurs passagers. Deux d’entre eux racontent.

« On pouvait entendre le type hurler à l’arrière de l’avion. Il disait : “Ils vont me tuer !” »

« Au début, sa voix était forte mais avec le temps, elle est devenue de moins en moins puissante. »

Jimmy Mubenga, plaqué contre son siège par les trois agents de sécurité, se plaint à plusieurs reprises de ne plus pouvoir respirer. Puis c’est le retour au calme dans l’avion. Un passager assis sur la même rangée témoigne.

« Les agents de sécurité ont vérifié son pouls, au cou et au poignet. C’est là qu’ils ont semblé un peu inquiets. »

L’avion, qui avait commencé le roulage vers la piste de décollage, fait demi-tour et revient à la porte d’embarquement. Une équipe médicale d’urgence monte à bord pour tenter de réanimer Jimmy Mubenga, puis décide de l’évacuer vers un hôpital.

Sans son passager, le vol 77 de British Airways peut s’envoler pour Luanda. Quelques instants plus tard, le décès de Jimmy Mubenga est officiellement constaté.

L’autopsie pratiquée n’a pas pu déterminer la cause du décès

L’agence britannique chargée du contrôle des frontières a confirmé de manière laconique qu’un « détenu de nationalité angolaise » s’était « senti mal » lors de son rapatriement et avait été emmené à l’hôpital « où il est décédé ».

Le fils aîné de la victime, Roland Mubenga, 16 ans, s’interroge publiquement :

« Je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi ça s’est mal passé. Mon père était solide et en bonne santé -il n’avait jamais une de problème interne ou quoi que ce soit d’autre. Je veux connaître la vérité. »

Une première autopsie n’a pas permis de déterminer la cause du décès. L’enquête, initialement confiée à la police de l’air, a été transférée à la section des homicides de Scotland Yard. Le médiateur chargé de contrôler les conditions de détention a également été saisi du dossier.

L’affaire a pris un tour politique avec l’intervention de plusieurs députés, de l’opposition comme de la majorité. L’élu travailliste Keith Vaz dénonce un « incident consternant » et demande une enquête approfondie et indépendante. Son collègue libéral-démocrate Tom Brake réclame un débat parlementaire sur les conditions d’expulsion des sans-papiers.

Les expulsions sous-traitées à une compagnie de sécurité privée

La société G4S se retrouve au centre des interrogations. C’est à elle que le ministère de l’Intérieur britannique sous-traite l’essentiel du « sale boulot » des rapatriements forcés de clandestins.

G4S se targue d’être la première compagnie de sécurité privée au monde, présente dans plus de 110 pays - dont l’Irak et l’Afghanistan, mais aussi l’Angola . Sur son site internet, elle vante ses qualités d’ « intégrité » :

« On peut nous faire confiance pour toujours faire les choses comme il faut. »

Après la mort de Jimmy Mubenga, G4S s’est bien gardée de rappeler cette devise. Elle a promis d’ « assister » la police dans son enquête.

En 2008, l’ONG Medical Justice avait déjà dénoncé les abus commis par les « escortes privées » des sans-papiers lors de leurs rapatriement. Dans la foulée, le gouvernement travailliste avait commandé un rapport. Remis en mars dernier, il avait conclu à l’absence de mauvais traitements systématiques, tout en déplorant un usage de la force disproportionné, dans certains cas, par « des compagnies du secteur privé ».

Le Guardian, très en pointe dans la couverture du drame du vol Londres-Luanda, enfonce le clou dans un éditorial.

« Les rapatriements sont un aspect inévitable de toute politique d’immigration. Mais ils doivent être encadrés par des agents proprement formés. C’est une affaire de patience, de compassion et de calme, non pas de recours préventif à la manière forte. »

Un manuel de l’expulsion réussie pour la police française

Les bavures lors de reconduites à la frontière ne sont pas l’apanage du Royaume-Uni. La coalition nationale des campagnes anti-expulsions a recensé 13 décès lors de rapatriements forcés dans toute l’Europe ces 20 dernières années.

En France, les mesures d’ « éloignement » sont pas (encore) sous-traitées à des sociétés privées. Ce sont les policiers spécialisés de l’« Unité nationale d’éloignement, de soutien et d’intervention » (sic) qui sont chargés de mener à bien les 28.000 rapatriements - forcés ou « volontaires » - que le gouvernement s’est fixé pour objectif d’atteindre en 2010.

Depuis les deux décès par asphyxie, à trois semaines d’intervalle, de l’Argentin Ricardo Barrientos, en décembre 2002 et de l’Ethiopien Mariame Getu Hagos, en janvier 2003, la police française de l’air et des frontières dispose d’un manuel de l’expulsion réussie, dont Mediapart a publié des extraits l’année dernière.

« Dans la mesure du possible, il convient d’isoler les derniers rangs de passagers de ceux de l’escorte afin d’éviter des gênes aux autres passagers et limiter ainsi tout risque de prise à partie au cours du vol. »

La méthode ressemble à s’y méprendre à celle utilisée cette semaine par les agents de sécurité britanniques chargés d’escorter Jimmy Mubenga. Deux personnes installées au fond de l’appareil ont même été déplacées en classe affaires, selon un témoin.

Dans le vol Londres-Luanda, aucun passager n’est, semble-t-il, intervenu pour tenter d’éviter le pire. L’un d’entre eux a confié ses remords au Guardian.

« Toute ma vie, j’aurai toujours ça dans un coin de ma tête. Aurais-je pu faire quelque chose ? Chaque soir, en m’endormant, cette question va me hanter. »

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  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 11h12 le 17/10/2010
    • Internaute 29846
      menuisier

    A combien s’élève le cout d’une expulsion par deux agents privés prenant l’avion ?

    Autrement dit ne serait-il pas plus rentable (il convient d’adopter le point de vue de l’autre) de foutre la paix à ces gens ?

    Par ailleurs j’aime beaucoup l’intitulé « Unité nationale d’éloignement, de soutien et d’intervention “.

    Lorsque l’on pond un nom aussi sémantiquement oxymorique, c’est que l’on a de belles saloperies à cacher derrière.

  • Hououji_Fuu
    Hououji_Fuu
    Racaille Syndicale (oh yeah ! )
    • Posté à 11h48 le 17/10/2010
    • Internaute 27115
      Racaille Syndicale (oh yeah ! )

    Ce n’est malheureusement pas un cas isolé. En Belgique, en 1999, la jeune Semira Adamu mourait étouffée par les gendarmes qui la raccompagnaient. Ils n’avaient fait « qu’appliquer les procédures », à savoir la technique « du coussin »... Ce fut leur ligne de défense, et ils gagnèrent : acquittement et sursis. Faits requalifiés par la justice, plaidoirie qui rabaisse cet horrible événement en « banal accident de la route ».

    Il y a des citoyens de seconde zone, et il y a des personnes, des êtres humains, auxquels nos sociétés si supérieures, refusent le statut de citoyen, et même le statut d’être humain. Les structures de l’état chargées de la gestion des questions de l’immigration (en Belgique, l’Office des Etrangers) et des rapatriements sont la plupart du temps noyautés par des racistes et des militants d’extrême-droite qui prennent leur pied en maltraitant, méprisant, et voyant le malheur et la détresse des autres.

    Cet état de fait est une honte pour nos démocraties « éclairées », mais qui s’en soucie ? Une fois le moment d’émotion passé, allez interroger les « braves gens » dans la rue, parlez-leur des immigrés, des roms, etc. Enregistrez-les, et puis mettez-les face à leurs déclarations, à leurs têtes et leurs mots plein d’ignorance et de peur, voire de haine, le lendemain d’un drame comme celui de la mort de Semira. Alors peut-être, peut-être, les choses pourront-elles évoluer un tout petit peu.

  • agathe76
    agathe76
    retraité enseignant
    • Posté à 12h22 le 17/10/2010
    • Expert 47797
      retraité enseignant

    Je me permets de soumettre à votre réflexion le rapport de l’ONU daté de mars 2007 préconisant en Europe, vu son vieillissement, une immigration massive jusqu’en 2050.
    Ainsi que le rapport de la commission européenne sur l’emploi de l’automne 2008, je cite : » les immigrants récemment arrivés ont largement contribué à la croissance globale de l’économie et de l’emploi dans l’Union depuis 2000, sans qu’il y ait de répercussions majeures sur les salaires et les emplois nationaux. Ils ont clairement permis de résorber les pénuries de main d’œuvre et de compétences en étant généralement recrutés dans les secteurs où la demande était la plus forte, notamment dans les emplois peu qualifiés. Les données indiquent qu’ils sont, avec les salaires de l’Union, dans un rapport de complémentarité plutôt que de substitution et qu’ils contribuent à la flexibilité du marché du travail ».
    La chapitre consacré à l’immigration s’ouvre sur le constat suivant : « dans un contexte de vieillissement de la société européenne et d’accroissement des besoins du marché du travail, l’immigration est appelée à s’amplifier dans les décennies à venir »..
    Certes on peut arguer que l’ONU.. pas sérieux.. que la Commission européenne, idem..
    A noter ( selon l’INSEE) que l’excédent des entrées sur les sorties dans notre pays n’est que de 25000 personnes, une broutille sur la population de la France et toujours selon l’INSEE plus de 25% des immigrants ont un niveau bac ou plus.
    Certains médias ont fait état d’un coût du renvoi par personne de 21000€ ! ..Corroboré par M. Besson. (arrestation, centre de rétention, jugement, retour par avion avec deux policiers par personne etc..). le ministère indique 29000 renvois/an. Faites le calcul : 609 millions d’euros ! ..De plus les arrestations se font sur le lieu de travail, à la sortie des écoles ou le matin à 6h, on enfonce la porte quelquefois que les gens se défenestrent, cris des gosses… Une petite valise : on laisse tout ; apprt’, boulot, mobilier, amis, souvenirs ! ..
    Simple citoyen, j’ai beaucoup de mal à comprendre, humainement et économiquement – cela coûte très cher au pays, cf ci dessus- la nécessité d’arrêter des gens intégrés depuis des années et de les renvoyer manu militari dans leur pays d’origine, parfois en séparant les couples ! ..Au mépris d’une certaine conception des Droits de l’homme.
    Mais je n’ai peut-être rien compris ! ..Ces gens sèment sans doute la zizanie dans notre pays ! ...

  • Mafiaverde
    Mafiaverde
    Stagiaire
    • Posté à 12h24 le 17/10/2010
    • Internaute 127014
      Stagiaire

    et au lieu de monter sur vos grands chevaux, vous en faîtes quoi de la présomption d’innocense ?

    L’autopsie ne révèle pour l’instant rien donc vous vous basez sur un simple témoignage, la justice serait franchement plus simple à donner si un témoignage suffisait pour rendre un jugement.
    Vous vous faites avoir parce que c’est toujours facile de se mettre du côté de la pauvre petite victime, un peu comme avec ce medecin à Aix en provence.

  • casp
    casp
    Artiste
    • Posté à 12h27 le 17/10/2010
    • Internaute 51445
      Artiste

    Déjà qu’expulser un étranger c’est pas reluisant.. Mais le faire faire par une compagnie privée en prime.. Ca me fait vomir.

  • speedy38-
    speedy38-
    Ingénieur des travaux finis
    • Posté à 13h08 le 17/10/2010
    • Internaute 124689
      Ingénieur des travaux finis

    Il ne fallait pas publier cet article.

    Ça pourrait donner des idées à ce cher Brice Hortefeux...

    Impeccable : Il fait sous-traiter les expulsions à G4S...

    Ensuite, il se fait rembourser les billets et fait les poches des Roms pour récupérer le pognon..

    Il n’y a pas de petites économies en ces temps de crise...

    De plus, l’État Français ne sera pas responsable, comme c’est une compagnie privée..

  • emiboot
    emiboot
    No Homs land
    • Posté à 14h05 le 17/10/2010
    • Internaute 81944
      No Homs land

    Je sais de quoi il est mort : DE PEUR.

    Quand à ceux qui vont se payer des cauchemars pour n’avoir rien fait à bord, bizarrement, je ne compatis pas.

  • Duc de Nevers-
    Duc de Nevers-
    IT Analyst
    • Posté à 14h28 le 17/10/2010
    • Internaute 117823
      IT Analyst

    La mort d’un homme est toujours tragique...

    Mais quand meme, sur le plan politique, je m’etonne toujours de cette obsession a parler de 15 ou 20 expulsions quand 250.000 clandestins sont regularisés chaque année.

    C’est comme les Roms : on en expulse quelques centaines en sachant qu’ils reviendront dans 3 mois en vertu des traités Europeens.

  • H.
    H.
    A chipé a chopé
    • Posté à 17h10 le 17/10/2010
    • Internaute 1965
      A chipé a chopé

    Les passagers ont plusieurs possibilités pour s’opposer à une expulsion qui se déroule dans leur vol.
    Par exemple, ils peuvent se lever et refuser de se rassoir en arguant que les conditions de sécurité ne sont pas remplies pour que le vol se passe correctement. La décision de virer le passager ou de retarder/annuler le vol revient alors au commandant de bord.
    Apparement, ceux-ci soutiennent souvent ces initiatives non-violentes des passagers.

    Si des riverains en savent plus sur ces questions, ce serait pas mal de les indiquer. Peu de gens savent qu’on peut facilement s’opposer à une expulsion dans un avion.

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