London in the air

"Labour" et "tories", bus à impériale et JO, City et Brick Lane : le journaliste Sylvain Biville revisite l'actualité britannique dans son blog London in the air.

L'historique BBC est-elle en train de perdre sa voix internationale ?

Sylvain Biville
Journaliste
Publié le 27/01/2011 à 10h49


(De Londres) Suppression de 650 postes, fermeture de cinq services en langues étrangères : le prestigieux BBC World Service fait à son tour les frais de l’austérité britannique. 30 millions d’auditeurs dans le monde vont être privés de la BBC, qui risque de perdre son statut de première radio internationale.

Les colonnes de Bush House ont tremblé sur leur base. Dans les couloirs de l’imposant siège du World Service, dans le centre de Londres, le drastique plan de rigueur annoncé mercredi 26 janvier a été reçu comme un coup de massue.

En arrivant au bureau, mercredi matin, Zaneta Skerlev était encore chef des programmes en langue macédonienne. Après l’annonce de la fermeture de son service, elle se retrouve sans affectation, comme les huit autres personnes de son équipe, à Londres et à Skopje :

« On s’attendait à des décisions difficiles. Mais là, c’est un véritable choc. Je suis très triste.

C’est la plus importante restructuration de toute l’histoire du World Service. Personne n’est épargné. »

Joyau de la couronne, instrument du « soft power »

Héritier du poste impérial, créé en 1932, le World Service de la BBC est le joyau de la couronne. C’est à son micro que le général de Gaulle a lancé son fameux appel, le 18 juin 1940. Pendant la guerre des Malouines, en 1982, la radio s’est attiré les
foudres de Margaret Thatcher, qui lui reprochait de ne pas suffisamment soutenir
les troupes britanniques.


Le logo de BBC World Services

Transistor collé à l’oreille, c’est grâce à la BBC que Mikhaïl Gorbatchev a appris, en août 1991, que le coup d’Etat pour tenter de le déloger du Kremlin avait échoué.

Gage d’impartialité et de rigueur journalistique, le World Service est le meilleur ambassadeur du Royaume-Uni et l’instrument le plus efficace du « soft power » (influencer via des moyens non coercitifs) de Londres.

Avec un budget de plus de 300 millions d’euros et 2 400 salariés, le World Service émet en 32 langues sur les cinq continents pour une audience de 240 millions de personnes - dont 180 pour la seule radio, le reste se partageant entre la chaîne de télévision « BBC World News » (autofinancée par la publicité et les partenariats) et Internet.

Des économies de 53 millions d’euros par an

Le tableau de chasse va sans doute être moins glorieux après les coupes claires annoncées par les dirigeants du groupe. Un quart de la masse salariale va disparaître (650 postes supprimés, dont 480 dans l’année à venir), afin d’économiser 53 millions d’euros par an dès 2014.

A partir de cette date, le World Service perdra sa subvention du ministère des Affaires étrangères et sera entièrement tributaire de la redevance audiovisuelle, qu’il devra partager avec tous les autres secteurs du géant BBC (qui serait l’équivalent de France Télévisions, Radio France, RFI, France 24, Arte, et RFO réunis).

C’est ce changement de statut qui est à l’origine du féroce plan social. Les coups de hache sont de plusieurs types :

  • cinq services sont supprimés : la BBC achève le démantèlement de ses services en langues slaves, avec la disparition de l’albanais (510 000 auditeurs), du macédonien (160 000), et du serbe (550 000) - 8 autres langues est-européennes étaient déjà passées à la trappe en 2005.

    Finies aussi les émissions en portugais pour l’Afrique (1,5 million d’auditeurs en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau, pour qui la BBC était la principale source d’information) et en anglais pour les Caraïbes (850 000) ;

  • sept services cessent leur diffusion radio et sont réduits à un site internet : le mandarin, le vietnamien, l’azéri, le turc, l’ukrainien, le russe et l’espagnol pour Cuba. Privilégier la diffusion web et sur téléphones mobiles, c’est vivre avec son temps, expliquent les dirigeants des radios internationales. Mais comment réagir face à la cybercensure, par exemple en Chine ou à Cuba ?
  • la diffusion en ondes courtes, jugée obsolète, est supprimée pour sept langues : hindi, indonésien, népalais, kyrgize, swahili (parlé en Afrique de l’Est), kinyarwanda et kirundi (parlées au Rwanda et au Burundi). Mais en misant tout sur la diffusion en FM, on est tributaire du bon-vouloir du pouvoir politique. Récemment, en Côte d’Ivoire, les autorités ont coupé les émetteurs FM de la BBC et de RFI ;
  • les programmes en anglais, cœur de cible du World Service, ne sont pas épargnés. 300 emplois y seront sacrifiés. Des émissions phares de la radio, comme « Europe Today » et « Politics UK » disparaissent de la grille.

La BBC « réduite au silence » par David Cameron

Les mesures annoncées vont faire perdre 30 millions d’auditeurs au World Service, selon son patron Peter Horrock, qui regrette des coupes « douloureuses ». Résultat : la BBC risque de devoir céder son statut de première radio internationale à l’américaine Voice of America (Radio France Internationale est loin derrière, avec 40 millions d’auditeurs).

Le puissant syndicat de journalistes NUJ (National union of journalists) dénonce « un acte de vandalisme aux conséquences irrémédiables ». L’ancien ministre travailliste Denis MacShane est encore plus remonté :

« Le gouvernement est en train de réaliser en partie ce qu’aucun dictateur n’a jamais réussi à faire : réduire au silence la BBC, la voix de la Grande-Bretagne, la voix de la démocratie et du journalisme équilibré, à un moment où l’on n’en a jamais eu autant besoin. »

Ça grince aussi dans les rangs de la majorité. Le député conservateur Andrew Tyrie propose qu’on pioche dans les réserves de l’aide au développement (l’un des rares budgets en hausse) plutôt que toucher à un cheveu de la vénérable BBC.

Une poignée de salariés a manifesté devant Bush House mercredi à la mi-journée. Mais l’ambiance semble être plutôt à la résignation. Le World Service de la BBC n’est est pas à sa première restructuration. L’année dernière, par exemple, la rédaction en français avait été contrainte d’accepter, presque sans broncher, une délocalisation à Dakar.

Une grève dure, comme celle qui avait paralysé les antennes de RFI, au printemps 2009, après l’annonce de la suppression de 206 postes, me semble inenvisageable à Londres.

La fin de la spécificité du World Service


Bush House, le siège de BBC World Service à Londres, le 3 juin 2007 (Redvers/Flickr/CC).

Ce qui n’empêche pas les journalistes du World Service d’être très soucieux pour l’avenir. D’autant que ce plan drastique intervient quelques jours seulement après l’annonce de coupes claires sur le site internet de la BBC (300 postes supprimés).

Paradoxalement, c’est la fin annoncée de la tutelle du ministère des Affaires étrangères qui suscite la plus grande inquiétude. Le financement direct par le Foreign Office (qui disparaîtra en 2014) est considéré comme un gage d’indépendance.

En étant tributaire de la redevance audiovisuelle, le World Service craint de perdre sa spécificité et de devenir une variable d’ajustement budgétaire au sein de la grande maison BBC. Comment convaincre l’électeur britannique de l’importance vitale des programmes en birman, s’ils puisent dans la même caisse que les informations régionales ?

Quelle ironie quand on pense que Radio France Internationale -où j’ai passé quinze ans avant de quitter le navire l’année dernière à l’occasion du plan social- souffre encore d’être taxée de « voix de la France », trop dépendante du pouvoir.

Et le rattachement récent à Matignon, plutôt qu’au Quai d’Orsay (lorsque Christine Ockrent, alors épouse du ministre des Affaires étrangères, a été nommée à la tête de la radio) n’a rien fait pour arranger les choses.

Photos : manifestation de salariés de BBC World Services devant Bush House, le 26 janvier 2011 (Ben Sutherland/Flickr/CC) ; Bush House, le siège de BBC World Service à Londres, le 3 juin 2007 (Redvers/Flickr/CC) ; le logo de la BBC Word Service.

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  • Gorn
    Gorn
    Geek farceur
    • Posté à 11h20 le 27/01/2011
    • Internaute 92890
      Geek farceur

    C’est en effet dommage surtout que 50M, pour l’etat ce n’est franchement rien compare a l’influence et l’image que cela apporte au pays.

    Mais il faut se rendre compte que les coupes dans les budgets anglais sont tres violentes. Le prix paye est eleve pour retablir les finances publiques.

  • Fripouille Anglaise
    Fripouille Anglaise
    Journaliste
    • Posté à 11h46 le 27/01/2011
    • Journaliste 126550
      Journaliste

    Je sais qu’en France on arrive à transformer tout en conflit social mais ce n’est pas le cas avec ce qui se passe à la BBC. Le fait est que les changements dans les habitudes des gens ont forcé leur main pour le plupart. D’abord, les ondes courtes ne sont pas « jugée obsolète », ils le sont, c’est un fait.

    Les gens trouvent leurs infos le plus en plus sur l’internet et à la télé (oui, c’est nul, je sais), il y plus de pays avec leurs propres réseaux d’infos télé/radio maintenant qu’avant, et plusiers autres facteurs jouent aussi.

    Oui « une poignée » de syndicalistes se sont manifestés mais ça reste très marginale. L’article minimise les changements incontestables dans le monde des infos. C’est dommage car vous avez raté une occasion de parler de ces changements et leur impacte sur la diffusion des infos afin de plaire aux Français, qui ne comprennent pas que tout licenciement n’est pas abusif et qui aiment croire que tout peut, doit même, rester inchangé à tout jamais. Mais ça, c’est une autre histoire.

    Cordialement

  • jardinera
    jardinera
    retraitee
    • Posté à 11h49 le 27/01/2011
    • Internaute 142014
      retraitee

    JE Consulte souvent BCC ELMUNDO , nouvelles en espagnol surtout sur l’A merique du Sud .
    Cela permet d’avoir des nouvelles d’ un autre monde que le notre .Il ne vont pas le supprimer maisilsvont beaucoup réduire la voilure , dommage ........

  • esxsinoomz
    esxsinoomz
    étudiant en agro
    • Posté à 14h14 le 27/01/2011
    • Internaute 142480
      étudiant en agro

    Pourquoi surprimer ce fléron pour de simples raisons budgétaires ?
    Ces chaines interntionales sont pour le moment le seul moyen de diffusion non censuré par les gouvernements. Je pense entre autres à des pays comme Cuba qui est cité ici, mais aussi en cette période de crise au mahgreb où on voit des pays l’Egypte qui ferme l’accès aux différents réseaux sociaux. Le problème de privilégier l’acces par internet et les téléphones c’est que l’information est beaucoup plus facilement controlable que par les ondes.
    La presse on ne le dira jamais assez, le quatrième pouvoir, d’un état, c’est aussi et heureusement l’organe le plus difficilment controlable par le pouvoir et d’autant plus lorsqu’il vient de l’exterieur des frontières.
    Supprimez ces services internationaux celà reviens à priver d’informations des régions ou l’on se bat pour la liberté de la presse.
    Le Lion se bouffe la Queue

    Mais ne vous battez plus pour ça, il est deja trop tard, beaucoup trop tard, le Processus est déjà engagé, au R.U. on ne gagne pas dans la rue on accepte. On réouvirra des antennes local dans 10 ou 20 ans.

    Et puis il faut quand le dire, BBC ONE c’est beaucoup plus interressant il diffuse Doctor WHO, on pourrrait devenir medecin rien qu’en regardant la télé. BBC World Service ne fait même pas ca...

  • madou
    madou
    commerce
    • Posté à 22h00 le 27/01/2011
    • Internaute 131184
      commerce

    Merci pour ce sujet très complet et riche d’informations.

    Dommage tout cela. La BBC et RFI , étaient, et restent toujours la principale source d’informations pour des millions de personnes, encore en marge des nouvelles technologies.

    Merci chaleureusement encore.

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