London in the air

"Labour" et "tories", bus à impériale et JO, City et Brick Lane : le journaliste Sylvain Biville revisite l'actualité britannique dans son blog London in the air.

Haro sur Cameron, qui voulait vendre les vertes forêts anglaises

Sylvain Biville
Journaliste
Publié le 22/02/2011 à 19h06


(De Londres) Pour remplir les caisses de l’Etat, le gouvernement britannique envisageait de vendre les espaces boisés du royaume. Face à l’avalanche de protestations, il est contraint de faire marche arrière. La résistance organisée pour sauver les forêts peut-elle servir de modèle à d’autres mobilisations sociales ?

On ne s’attaque pas impunément aux vertes campagnes anglaises. Margaret Thatcher avait déjà tenté, au début des années 1980, d’inclure les bois dans sa vague de privatisation. En vain. Trente ans plus tard, un autre chef de gouvernement conservateur s’y est lui aussi cassé les dents.

« Nous nous sommes trompés sur ce sujet »

David Cameron a réussi l’exploit de rassembler contre son projet de privatisation des forêts une coalition hétéroclite allant des écolos babas cool à la bonne bourgeoise rurale anglaise, des partis d’extrême gauche à la presse tory.


84% des Anglais

sont opposés à la vente de leur patrimoine forestier selon un sondage YouGov. Plus d’un demi-million de personnes ont signé une pétition en ligne initiée par le site 38 Degrees. L’indignation est d’autant plus forte que 2011 a été proclamée par l’ONU année internationale des forêts.

Face à un tel front du refus, le gouvernement a fini par capituler. La ministre de l’Environnement, Caroline Spelman, a annoncé jeudi 17 février l’abandon du projet, en se livrant à un humiliant exercice d’autoflagellation :

« Je suis désolée. Nous nous sommes trompés sur ce sujet. Mais nous avons su entendre les préoccupations de la population. »

« Big Society » : le monde idéal selon David Cameron

C’est un cuisant revers pour David Cameron, qui avait l’ambition de faire des forêts le laboratoire de sa « Big Society » (« grande société »), un projet de société fondé sur un retrait de l’Etat, compensé par une plus grande participation citoyenne. C’est aussi au nom de la « Big Society » que le chef des Tories promeut les écoles privées, qu’il voudrait auto-gérées par les parents d’élèves.

C’est la même logique qui le conduit à couper les vivres aux collectivités locales (- 27% de subventions). Le couteau sous la gorge, les municipalités sont contraintes d’annoncer la fermeture de bibliothèques (450 sont menacées dans tout le pays), de piscines, de centres de loisirs et même de toilettes publiques !

Dans le monde idéal selon Cameron, des associations de bénévoles concernés sont censées prendre le relais des collectivités publiques défaillantes. L’approche est similaire pour les forêts. La gestion étatique des zones boisées est coûteuse et inefficace, estime le Premier ministre, qui souhaitait transférer la responsabilité à des organismes privés.

Le projet du gouvernement consistait à vendre, d’ici dix ans, de la totalité du domaine public, soit 258 000 hectares d’arbres. L’idée de départ était de confier l’entretien des forêts à des associations caritatives spécialisées dans le secteur. Mais le mécanisme retenu – la cession des espaces verts au plus offrant, pour un bail de 150 ans – promettait aux grands groupes commerciaux forestiers de se tailler la part du lion.

Vendre les forêts pour renflouer les déficits

Derrière l’ambition – particulièrement vague – d’une gestion citoyenne des forêts, le plan de privatisation avait aussi un objectif purement financier. La vente des arbres était censée rapporter entre 150 et 250 millions de livres sterling (entre 180 et 300 millions d’euros), directement versées dans les caisses du Trésor pour renflouer les déficits.

Las, lorsque les experts du ministère des Finances ont sorti leurs calculettes, ils ont conclu que la vente ne rapporterait pas un penny. Pire, le projet risquait même de faire perdre de l’argent à l’Etat, en raison du manque à gagner sur la vente de bois ou des exemptions fiscales pour les foyers les plus aisés qui feraient l’acquisition d’une forêt.

Circonstance aggravante, le texte du gouvernement n’offrait pas de garantie claire sur l’accès public aux forêts privatisées, ni sur la préservation de la biodiversité. L’opération a très vite tourné au fiasco. Pour une opinion britannique viscéralement attachée à ses espaces verts, vendre le domaine public boisé revient à dilapider les bijoux de famille.

Première défaite pour le gouvernement

En quelques mois, la coalition du refus, menée par des personnalités aussi diverses que l’archevêque de Canterbury, chef spirituel des Anglicans, ou Annie Lennox, l’ex-chanteuse du groupe Eurythmics, a eu raison de l’entêtement du Premier ministre. Le processus de privatisation est suspendu, une commission d’expert est chargée de réfléchir à la gestion future des forêts. Autant dire que le projet est bel et bien enterré.


Logo du parti conservateur

La défaite est d’autant plus humiliante que David Cameron avait l’ambition de conduire le gouvernement le plus vert de l’histoire britannique. L’arbre, dont il a fait l’emblème du parti conservateur est devenu aujourd’hui synonyme d’échec pour son gouvernement.

C’est la première fois, depuis son arrivée au 10 Downing Street il y a neuf mois, que le Premier ministre est contraint de faire marche arrière.

« People power works »

Les manifestations étudiantes n’ont pas réussi à empêcher le triplement des droits d’entrée à l’université – ils vont passer à 9 000 livres sterling (plus de 10 500 euros). La suppression annoncée de 500 000 emplois publics est accueillie avec résignation. La flambée des prix (l’inflation atteint un taux record de 4%), doublée d’une cure d’austérité sans précédent (91 millards d’euros d’économies) ne suscite que de molles protestations.

Mais la forêt, elle, parvient à mobiliser les foules. C’est l’un des paradoxes de la contestation sociale au Royaume-Uni. Education, niveau de vie, sécurité de l’emploi : les piliers de la société britannique sont soumis à des bouleversements de grande ampleur. Mais c’est sur un sujet anecdotique, bien qu’à forte portée symbolique, que l’opinion exprime son indignation.

David Babbs, le directeur du site internet 38 Degrees, à l’origine de la pétition pour sauver les forêts, veut voir dans le recul du gouvernement un signe d’espoir pour d’autres mobilisations :

« C’est une énorme victoire, pas seulement parce que nous avons réussi à préserver nos forêts, mais parce que nous avons démontré quelque chose de beaucoup plus prometteur : le pouvoir du peuple, ça marche [“people power works‘].’

Photo et illustrations : Sherwood Forest (Royaume-Uni), la forêt de Robin des Bois, le 3 janvier 2004 (Publicenergy/FlickrCC) ; logo de l’année internationale des forêts 2011 (ONU) ; logo du parti conservateur.

Correction le 22/02/11, à 22h00, pour préciser le montant de la plus-value espérée par le gouvernement britannique en vendant les forêts.

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  • Mme Berthe
    Mme Berthe
    grmbl
    • Posté à 19h28 le 22/02/2011
    • Internaute 113627
      grmbl

    Ce type, c’est le cynisme incarné ! Un projet de « Big Society », à la limite de l’anarchisme ultralibéral, où tout le monde est « citoyen » et où le plus fort gagne... ça promet !

    C’est faux de dire que le thème des forêts est anecdotique... Je connais pas mal de monde qui peuvent bouffer des pâtes tous les jours sans trop de problème, mais qui se sacrifierait plutôt que de laisser couper un chêne centenaire. Et il me semble qu’ils ont bien raison. Avec un cynisme opposé à celui de Cameron, on peut justifier ça en se disant que, si les jours de l’espèce humaine sur Terre sont comptés, ça serait chouette qu’il n’emporte pas trop de ses congénères vivants dans sa déroute...

  • LesCayes
    LesCayes
    Dirigeant d'entreprise
    • Posté à 19h40 le 22/02/2011
    • Internaute 145809
      Dirigeant d'entreprise

    Pourquoi pas créer des produits financiers gageant les forêts du monde sur les dix ou vingt prochaines années. Les pays émergents et dictateurs locaux recevraient une belle avance.

    En confiant la gouvernance de la planète à des financiers, il ne faut pas s’étonner que l’intérêt de conserver une planète vivable ne soit plus une priorité.

  • Yvon le Zébulon
    Yvon le Zébulon
    L'homme d'esprit n'est pas seul (...)
    • Posté à 20h13 le 22/02/2011
    • Internaute 65781
      L'homme d'esprit n'est pas seul (...)

    « Pour remplir les caisses de l’Etat, le gouvernement britannique envisageait de
    vendre les espaces boisés du royaume ».

    Si nous faisions pareil en France, nous retournerions à l’époque des Duchés
    et des Comtés, et resterait plus qu’un Roy digne de ce nom à placer.

    Ah oui c’est vrai : Le Roy de France est déjà là, disponible !
    (l’ensemble de sa progéniture se tient prête à assumer aussi)...même si rappeur !

    Bonjour les serfs ! ! !

  • Spook 3421
    Spook 3421
    sniper
    • Posté à 20h17 le 22/02/2011
    • Internaute 25586
      sniper

    Ce que Cameron fait au Royaume Uni, Sarkozy le fait en France : le démantèlement du service public est à l’ordre du jour. Ils auraient tort de se gêner car c’est la politique voulue par l’Europe qui réclame la fin des monopoles et la mise en concurrence des services sous prétexte de faire baisser les tarifs. Pour les ultra-libéraux, tout se vend et tout s’achète. Après tout, nous avons bien bradé nos autoroutes. Pourquoi pas la forêt, et demain l’eau ?

  • femmedesbois
    femmedesbois
    dans sa forêt
    • Posté à 22h28 le 22/02/2011
    • Internaute 93115
      dans sa forêt

    La défense des forêts en GB est d’autant plus capitale qu’en pourcentage, l’étendue des massifs forestiers dans ce pays est bien moindre qu’en France, la faute, je crois, à la Révolution Industrielle à la fin du XVIIIème siècle. A cette époque, on a coupé énormément d’arbres pour faire fonctionner les usines.

    Au Pays de Galles, par exemple, les paysages sont magnifiques mais assez dénudés et les reboisements ont été faits avec des résineux ce qui donnent des forêts qui amènent de l’humidité (et ils en ont vraiment pas besoin !) et ont un biotope assez pauvre.

    Quel est le rôle du National Trust dans cette campagne contre les projets de Cameron ? Je suppose que cette vieille assoc’, célèbre en GB, qui est propriétaire de sites naturels dans ce pays, a du avoir son mot à dire dans cette histoire.

    Quand au Big Society, c’est un fiasco total qui en train de faire sombrer la Grande-bretagne

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  • ammianus
    ammianus
    Guide de musée
    • Posté à 23h16 le 22/02/2011
    • Internaute 126841
      Guide de musée

    Ce qui me désole c’est que ce ne soit « que » pour sauver des arbres que les Anglais arrivent à se réveiller... A coté la casse de tout le service publique et des résidus d’État providence, l’allégeance face au dieu finance... ce n’est rien en effet... Je me demande finalement ce qui est le pire ; se foutre éperdument du sort des gens et ne s’arracher les doigts que pour des forêts ou penser comme Cameron.... lui finalement il reste un ultra libéral classique sans le moindre sentiment, froid comme un bout de banquise... ?

  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 10h02 le 23/02/2011
    • Internaute 36864
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    En France, on pourrait se croire protégé par le tout-puissant ONF, mais celui-ci pratique dans les parcelles publiques une politique identique à celle - privée - d’exploitation intensive !

    L’ État s’est désengagé de cet établissement public chargé de « gérer » les forets domaniales (dont sont propriétaires les collectivités locales - c’est à dire : nous - ) en bottant en touche vers ces collectivités locales, comme il le fait pour d’autres secteurs du service public ...

    Mais les collectivités locales, ayant d’autres chats à fouetter, bottent à leur tout en touche sur l’ONF en leur laissant la clé de leurs parcelles, libre à cet Office d’en faire ce qu’il veut, en se payant sur la bête ( la vente du bois sur pied .. ) c’est ainsi que l’on constater, sous le prétexte fallacieux de « nouveau plan de gestion “ la dévastation de bois aux abords de la capitale ( Fosses Reposes, Saint Cucufa ...) avec la neutralité bienveillante ( la complicité en fait !) des élus locaux pérorant par ailleurs sur le développement durable et le Grenelle de l’ environnement

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