London in the air

"Labour" et "tories", bus à impériale et JO, City et Brick Lane : le journaliste Sylvain Biville revisite l'actualité britannique dans son blog London in the air.

A Londres, manif historique mais pas unifiée contre l'austérité

Sylvain Biville
Journaliste
Publié le 28/03/2011 à 10h46


Vitrines brisées, poubelles en feu, scènes d’émeutes. Diffusées en boucle sur les télévisions du monde entier, les images spectaculaires des débordements de la première grande manifestation contre les coupes budgétaires, samedi soir à Londres, donnent l’impression d’un pays livré au chaos.

Les vandales avaient soigneusement choisi leurs cibles : la très chic épicerie fine Fortnum & Mason, un magasin Porsche, le palace Ritz, plusieurs banques. La police, attaquée à coups de bouteilles vides, de pots de peinture et même de bombes artisanales à l’ammoniac, s’est largement laissée dépasser par quelques centaines manifestants radicaux encagoulés.

Les violences ont pris fin à 2 heures du matin et se sont soldées par 200 arrestations, plusieurs dizaines de blessés et des milliers de livres de dégâts matériels. Elles ont presque réussi à éclipser la manifestation géante, pacifique et bon enfant qui, quelques heures plus tôt, avait réuni entre 250 000 et un demi-million de personnes.

La plus grande manifestation depuis la guerre en Irak


Un manifestant avec un masque du Prince William et une pancarte « pas de coupes » à Hyde Park (Suzanne Plunkett/Reuters).

Depuis le retour au pouvoir des conservateurs en mai 2010, les Britanniques subissaient sans broncher le plan d’austérité le plus drastique de l’histoire du Royaume-Uni depuis la Seconde Guerre mondiale.

Samedi 26 mars, ils sont descendus en masse dans les rues de Londres pour réclamer une pause. Trois jours après la présentation du budget 2011, qui promet encore plus de coupes dans les dépenses publiques, ils étaient venus des quatre coins du pays pour défiler le long de la Tamise.

Même les syndicats, à l’origine du mouvement, ont été surpris par l’affluence. On n’avait plus vu une telle mobilisation à Londres depuis les manifestations contre la guerre en Irak, en 2003.

Dans la foule bigarrée, on trouvait tous ceux qui, de près ou de loin, commencent à sentir les effets de l’amère potion gouvernementale :

  • les fonctionnaires menacés par la disparition annoncée de 500 000 emplois publics ;
  • les étudiants indignés par le triplement des frais d’inscription à l’université – ils ont été à l’avant-garde de la mobilisation en étant les premiers (et à l’époque les seuls) à manifester dès l’automne ;
  • les mères de famille inquiètes de la baisse des allocations familiales, venues avec leurs enfants ;
  • le personnel médical perturbé par la réorganisation du NHS, le système de santé ;
  • les retraités qui voient leur pension diminuer ;
  • les classes moyennes visées par des augmentations d’impôts ;
  • les usagers des bibliothèques municipales qui ferment les unes après les autres, faute de subventions ;
  • tous ceux qui, avec la hausse de la TVA, la baisse des aides publiques et une inflation galopante (4,4% en février), n’arrivent plus à joindre les deux bouts.

Le spectre des années Thatcher

« Ça me rappelle les années 80 », commente un syndicaliste, presque nostalgique des manifestations anti-Thatcher. Sauf qu’il y a trente ans, les syndicats étaient encore puissants. Cette année, ce sont eux qui ont lancé le mot d’ordre, mais les foules qui se sont déplacées vont bien au-delà de leur clientèle habituelle.

C’est ce qui fait la force du mouvement : sa diversité. Mais c’est aussi sa faiblesse. Dans le défilé, il y avait presque autant de mots d’ordre que de manifestants. La majorité de la population est affectée par les coupes budgétaires, mais chacun à sa manière.


Logo de la manifestation du 26 mars (DR).

Difficile, dans ce contexte, de définir un message unifié. Il est encore plus ardu, voir impossible, de proposer une « alternative » – c’était le slogan officiel du défilé – à la rigueur proposée par la coalition au pouvoir.

Les casseurs, seule alternative à David Cameron ?

Ed Miliband, le terne leader travailliste, espérait trouver sa voix en s’invitant à la manif. Mais sa tentative de récupération a fait flop lorsqu’il a, dans un élan lyrique fort déplacé, comparé l’actuelle mobilisation des Britanniques contre l’austérité aux revendications des suffragettes pour le droit de vote des femmes au début du XXe siècle, au mouvement des droits civiques aux Etats-Unis dans les années 1960 et même à la lutte anti-apartheid.

La forte mobilisation de samedi est certainement un avertissement pour le gouvernement. Les syndicats, qui ont mis presque un an à appeler à manifester contre les coupes budgétaires, veulent y voir le début d’un mouvement durable.

Mais si la seule alternative clairement identifiée à David Cameron et à son chancelier de l’Echiquier George Osborne est celle offerte par les casseurs, qui saccagent les signes extérieurs de richesse, elle risque de dissuader une grande partie de ceux qui ont défilé samedi après-midi.


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  • I.P
    I.P
    Flat4
    • Posté à 10h57 le 28/03/2011
    • Internaute 25391
      Flat4

    Et les vandales qui ont saccagé la vie de millions de gens en confondant la bourse avec le casino, en vampirisant les économies des pays via les dettes souveraines, et qui vont bientôt affamer des millions de gens via la spéculation sur les matières premières, quand est ce qu’on leur envoie les CRS pour les tabasser ceux là ? Ça me fait marrer les articles sur les « vandales » qui cassent trois vitrines dans le centre de Londres à coté de la violence phénoménale qui est faite au peuple.

  • Guillaume Delarue
    Guillaume Delarue
    Expatrié apatride
    • Posté à 12h09 le 28/03/2011
    • Internaute 36332
      Expatrié apatride

    Hmm bon, faut relativiser un peu.

    J’étais a la manif toute la journée, et l’ambiance était plutot bon-enfant. Beaucoup de familles et d’enfants qui jouaient, de groupes de jeunes (ou moins jeunes) qui chantaient des chants révolutionnaires ou dansaient sur des sonos portables, beaucoup de moqueries gentillettes sur Cameron et Clegg.

    Je suis aussi passe par hasard pres de Fortnum and Mason au moment ou les « autonomes » le prenaient d’assaut, et en fait d’assaut c’étaient juste quelques personnes qui se faisaient la courte échelle en rigolant et en montant sur le toit, histoire d’y déposer des banderolles et de faire de la protestation pacifique contre l’évasion fiscale (le président de Fortnum & Mason se vante chaque année de ne payer peu ou pas d’impots, en revendiquant l’évasion fiscale).

    Bref une tres bonne journée qui fait plaisir a vivre, dans un pays ou on a trop répété que la contestation sociale est morte et enterrée, orchestrée de haute main par des syndicats en pleine forme. Est-ce que ça va changer quelque chose aux coupes budgétaires qui se préparent ? Non, sans doute pas, mais au moins la résistance est la.

  • JMS66
    JMS66
    ...
    • Posté à 12h26 le 28/03/2011
    • Internaute 146206
      ...

    « Mais si la seule alternative clairement identifiée [...] est celle offerte par les casseurs [...] elle risque de dissuader une grande partie de ceux qui ont défilé samedi après-midi. »

    La « casse » est toujours exclusivement présentée comme un dégât collatéral du mouvement social, sujet à culpabilisation des classes populaires. Il faut enfin envisager, qu’elle soit motivée et justifiée par la violence de la « rigueur » imposée aux peuples par les « alternatives » anti-démocratiques(*) qu’on nous sert depuis des décennies.
    Les peuples ne sont pas violents, les débuts des mouvements au Maghreb l’on montré. C’est l’incurie des classe dirigeantes qui fait de la violence, malheureusement, un recours nécessaire.
    Les casseurs peuvent dissuader de manifester, c’est exact, mais seulement si le niveaux d’exaspération reste en dessous d’un certain seuil (niveau du fameux « ça va péter »). Je crains que nous n’en soyons pas très loin.

    (*) antidémocratiques : combien de manifestants contre la réforme des retraites, dans des défilés pacifiques ? résultat nul ; résultat du référendum sur la constitution européenne ignoré ; exemple plus « local » de Balkany battue sur son canton, qui par un jeu de désistement retrouve un fauteuil de conseiller dans un autre canton... mépris des électeurs.

  • Guillaume Delarue
    Guillaume Delarue répond à Blue_tail_fly
    Expatrié apatride
    • Posté à 12h30 le 28/03/2011
    • Internaute 36332
      Expatrié apatride

    Moui c’est un peu exagéré... Je vis en Angleterre, et c’est pas vraiment la révolution quand meme. Cette manif rappelait surtout les défilés du premier mai français. Résignés, oui, les Anglais le sont. Les discours des syndicats étaient aasez aggressifs, mais tous les gens avec qui j’ai discuté pendant la manif étaient persuadés que ça n’allait rien changer.

  • Mr_Gutsy
    Mr_Gutsy répond à Salaves
    Etudiant
    • Posté à 13h21 le 28/03/2011
    • Internaute 123963
      Etudiant

    Entièrement d’accord.
    Même si je suis loin de prôner des actions violentes (encore ça dépend de ce qu’on entend par « violentes »), j’arrive pas à en vouloir à un mec qui défonce la vitrine d’une banque ou d’une agence immobilière. Quand c’est la petite épicerie du coin par contre, là ça craint, on est d’accord.

    Un peu de peinture et de mecs encagoulés qui courent partout histoire de faire paniquer les tenants de l’ordre établi, ça n’a jamais fait de mal à personne. D’ailleurs, pour ceux qui ont la chance d’aller manifester dans notre chère capitale, pourquoi se contenter du classique République-Nation quand vous pourriez allez devant l’Elysée ou l’Assemblée ?

  • Tariec
    Tariec
    « Radio Paris ment », « Radio (...)
    • Posté à 17h10 le 28/03/2011
    • Internaute 37287
      « Radio Paris ment », « Radio (...)

    « La forte mobilisation de samedi est certainement un avertissement pour le gouvernement »

    Et un avertissement pour l’ensemble des dirigeants européens.
    Partout en europe les votants se vautrent (en partie) dans l’extréme droite fascisante, et tous les abstentionnistes eux, attendent...l’étincelle ou une alternative crédible mais tellement peu probable.

    Nous avons eu octobre 2010, les gréques ont eu leurs manifs violentes et l’ambiance reste trés lourde, les espagnols idem bref je vois ça comme des secousses ponctuelles qui, tel un volcan en pré-éruption, annoncent l’explosion.

    Le mépris, le cynisme et l’arrogance couplés à une situation économique desastreuse en mode paupérisation des masses européenne ne pourra pas durer.
    Wait and see...c’est juste une question de temps.

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