London in the air

"Labour" et "tories", bus à impériale et JO, City et Brick Lane : le journaliste Sylvain Biville revisite l'actualité britannique dans son blog London in the air.

Après Fukushima, Londres a joué le VRP pour l'industrie nucléaire

Sylvain Biville
Journaliste
Publié le 04/07/2011 à 17h10


(De Londres) Areva et EDF ont été étroitement associés à une campagne de communication visant à minimiser les risques de la catastrophe nucléaire au Japon. Plusieurs élus réclament la démission du ministre britannique de l’Energie et du Changement climatique.

Que le lobby pro-nucléaire ait ses entrées dans les ministères à Londres n’est pas vraiment une surprise. Mais l’enquête publiée vendredi 1er juillet par le Guardian révèle bien plus qu’une simple connivence.

Les échanges de mails entre hauts fonctionnaires et représentants des trois grands groupes du secteur (les Français Areva et EDF, l’Américain Westinghouse) décrivent un pouvoir politique entièrement à la solde des marchands de centrales nucléaires. Ces documents à usage interne ont été rendus publics en vertu de la loi sur la liberté de l’information, promulguée en 2000.

« Nous devons montrer que le nucléaire est sûr »

Dans un e-mail stupéfiant daté du 13 mars 2011, 48 heures seulement après le tremblement de terre et le tsunami au Japon, un membre non identifié du ministère du Commerce soumet un véritable plan de bataille aux multinationales de l’atome :

« Nous devons travailler ensemble et coordonner notre message. Il y a un vrai risque que cet événement puisse nuire à l’industrie à l’échelle mondiale.

Nous devons tout faire pour que les gars et les filles du mouvement antinucléaire ne marquent pas des points avec ça. Il nous faut occuper le terrain et tenir nos positions. Nous devons vraiment montrer que le nucléaire est sûr. »

« Il y a toujours un risque dans la vie »

Au moment où cette note est rédigée, tous les experts sont dans le brouillard le plus complet sur ce qui est en train de se passer à l’intérieur du réacteur de Fukushima. Deux nouvelles explosions vont avoir lieu dans les jours qui suivent. Mais rien n’ébranle les certitudes du zélé fonctionnaire :

« Il faut remettre les choses dans leur contexte. Les événements du Japon, bien qu’ils semblent dramatiques, font partie des procédures de sûreté. [...] Ce qui se passe à l’intérieur du réacteur reste dans le réacteur. [...] Les radiations émises sont sous contrôle. Le réacteur est protégé.

Il y a toujours un risque dans la vie – mais l’atténuation est tellement grande avec le nucléaire que le risque est minimal. C’est ce qui est démontré au Japon, en dépit du contexte extraordinaire auquel a dû faire face la centrale. »

Clouer le bec aux antinucléaires

Avec quatre mois de recul, les propos de cet éminent spécialiste du nucléaire au sein du gouvernement britannique apparaissent au mieux irresponsables, au pire criminels. Il semble bien moins soucieux des failles mises en lumière à Fukushima que de la préservation des intérêts d’une industrie juteuse.

L’obsession de son plan com, c’est de clouer le bec aux adversaires de l’atome :

« Les antinucléaires n’ont pas perdu de temps pour semer la confusion et faire des parallèles avec Tchernobyl. Il nous faut étouffer toutes les tentatives de comparer ça avec Tchernobyl, en s’appuyant sur des faits pour les discréditer. »

Le cynisme de tels propos n’aurait rien de choquant s’ils émanaient d’une cellule de crise mise en place par Areva. Mais le scandale vient du fait que c’est un représentant du pouvoir exécutif, censé jouer le rôle d’arbitre, au-dessus de la mêlée, qui prodigue ses conseils à l’une des équipes en jeu.

La correspondance révèle aussi l’aisance avec laquelle l’industrie nucléaire se permet de distribuer les bons et les mauvais points aux politiques. Le vice-premier ministre Nick Clegg est ainsi critiqué par Westinghouse pour avoir tenu des propos « inutiles et un peu prématurés » sur le coût des nouvelles centrales nucléaires que la société projette de construire en Grande-Bretagne.

EDF exploite quinze des dix-neuf réacteurs britanniques

Un représentant d’EDF – qui exploite quinze des dix-neuf réacteurs actuellement en service au Royaume-Uni – enjoint son correspondant au gouvernement de faire en sorte que les ministres ne diffèrent pas l’autorisation pour un nouveau site de stockage de déchets radioactifs dans le Suffolk.

Industrie et gouvernement sont à ce point « embedded » (traduction littérale : au lit avec) qu’ils organisent une table ronde conjointe, le 7 avril, pour élaborer « une stratégie de communication commune pour s’assurer que le public britannique a encore confiance en la sûreté des centrales nucléaires à la lumière des événements de Fukushima ».

Les révélations du Guardian sont d’autant plus éclairantes qu’elles interviennent quelques jours après le feu vert donné par le gouvernement à la construction de huit nouvelles centrales nucléaires. La décision a aussitôt été saluée avec enthousiasme par la Nuclear Industry Association, le lobby britannique des industriels de l’atome.

Plusieurs élus réclament aujourd’hui la démission du ministre de l’Energie et du Changement climatique, Chris Huhne, un libéral-démocrate fraîchement converti aux bienfaits du nucléaire. En 2007, il estimait encore que cette industrie n’avait aucun avenir. C’était avant qu’il ne décroche un maroquin au gouvernement.

Le Royaume-Uni, nouvel eldorado pour l’industrie nucléaire

« Ce serait désolant si le gouvernement avait tenté de minimiser l’impact de Fukushima », estime le député conservateur Zac Goldsmith, ancienne éminence grise de David Cameron sur les questions environnementales.

La seule élue verte au Parlement, Caroline Lucas, déplore que « même un accident nucléaire de grande ampleur ne parvienne pas à mettre un frein à l’obsession idéologique du gouvernement avec le nucléaire ».

Après Fukushima, l’opinion publique mondiale se montre de plus en plus méfiante à l’égard du nucléaire. 62% des personnes interrogées dans 24 pays par Ipsos-Mori sont opposées à ce type d’énergie. Plus d’un quart d’entre elles disent avoir changé d’avis à cause de la catastrophe japonaise.

L’Allemagne, la Suisse, l’Italie et la Thaïlande amorcent une sortie du nucléaire. A contre-courant, le Royaume-Uni est en train de devenir l’eldorado des marchands de centrales atomiques. Areva espère y fourguer son EPR.

Près de 20% de l’électricité est actuellement d’origine nucléaire dans le pays. Suivant la voie ouverte par Tony Blair en 2006, le gouvernement de coalition conservateur-libdem ambitionne de doubler la mise. On est encore loin du record français de 77%.

  • 16439 visites
  • 98 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • I.P
    I.P
    Flat4
    • Posté à 17h29 le 04/07/2011
    • Internaute 25391
      Flat4

    Le problème est que le débat est tellement clivant qu’il est absolument impossible d’avoir une information pas trop biaisée dans un sens ou dans l’autre.
    C’est comme si on n’avait que Minute et l’Humanité pour se forger une opinion sur la politique française... pas facile.

    (et vu que je ne suis ni pro de mauvaise foi, ni anti avec la bave aux lèvres, je vais me faire copieusement nazer par les deux camps)

  • bozox
    • Posté à 19h06 le 04/07/2011
    • Internaute 28752

    En Angleterre ça étonne c’est sûr. Le même article en France ferait rigoler, tellement tout le monde est convaincu que ça se passe comme ça chez nous depuis toujours.

  • BertrandBertranD
    BertrandBertranD
    (voyageur)
    • Posté à 19h39 le 04/07/2011
    • Internaute 50003
      (voyageur)

    Ici au Chili, pays parmi les plus sismiques, la récente catastrophe au japon a certes beaucoup marqué les esprit, mais n’a pas em`pêché le gouvernement de signer un accord de coopération avec les USA, ni certaines autorités politiques d’évoquer quand même un avenir nucléaire au Chili, pour répondre notamment à la très mauvaise proposition du projet HidroAysen [projets de barrages contruits en pleine Patagonie chilienne pour alimenter en électricité la capitale située à plus de 1200 kilomètres].
    Il semble que le nucléaire soit loin d’être mort !

  • Athos10
    Athos10 répond à I.P
    • Posté à 21h33 le 04/07/2011
    • Internaute 8316

    Hello,

    Effectivement je déplore aussi cela. J’ai donc longuement enquêté par moi même. En bref.

    1) La sécurité nucléaire est un amalgame entre probabilité de risque et prévention. Coté prévention, n’en déplaise aux « anti », toutes les précautions possible sont prises s’agissant de la conception. L’opérationnel c’est autre choses, c’est moins vrai. Par contre, le vrai « hic » c’est l’évaluation de la probabilité du risque. Ils sont très largement minoré car l’étude qui fait foi en la matière est très ancienne et fut largement « pro » nucléaire. Encore aujourd’hui les politique nous balance des chiffres issue de ce rapport (WASH-1400) qui est largement faux. En effet on y apprend par exemple, que le risque d’accident est equivalent à celui d’une collision météorique (soit 1 tout les 5 000 000 ans) pour 100 central. Or, avec 6 accident majeure en moins de 40 ans et de nombreux « coup de chaux » dont 2 ce mois ci au US, on peux largement dire que le risque est immensément négligé. La preuve, le quatrième incident important en 4 ans à Triscastin pas plus tard que Samedi.

    2) Les moteurs moderne (BWR) et surtout (EPR) sont « confinés ». Faux. Un rapport de 1981 montre que le radié ne resiste que 14heures à la fusion d’un coeur. Par exemple cela veut dire que 4 corium sont en route pour le sous-sol à Fukushima. Sachant que le radié fait en moyenne 6 mètres d’un béton technique et qui est troué en 14h, on voit mal le fameux « bac » des EPR être utlie moins de quelques heures.

    3) Tout rayonnement radio-actif est dangereux. Faux dans l’absolu car même notre corp rayonne. Dans la pratique la nature des sources changent beaucoup les résultats. Mais quand les anti crient au loup sur un parking qui pete du 400Bq/H c’est risible.

    4) La France peut elle sortir du nucléaire ? Non, pas à court terme car notre mode (unique au monde) de consomation electrique et notre systeme de transport est calculé pour le nucléaire. Par contre si on ne prend jamais la décision, ça n’arrivera jamais.

    5) La France doit elle se passer du nucléaire. Oui, d’un point de vu économique car nous n’avons pas d’uranium et qu’il se raréfie. Oui d’un point de vu gestion des risques, et oui d’un point de vu gestion de déchet.

    6) L’arret du nuclaire ne ferait il revenir au moyen age ? La c’est risible. Si on arrete tout demain matin oui, si on s’y prepare sur 15 ans, assurément pas. Il n’y aurait même pas d’impact sur le confort.

    7) Pourquoi ne le fait on pas ? Bonne question j’ai pas de réponse à part des gros,gros sous. Et d’après :

    Marine Le Pen : C’est à cause des immigrés.
    L’UMP : C’est la faute aux chomeurs.
    Pour le PS : On sait pas. On verra une fois élu.
    Pour le PC/NPA : Oui, peut être, mais on a des camardes qui y bossent, alors pas de vague.
    Pour les verts : Il faut sortir maintenant. La bougie c’est bien.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.