En pleine culture

Chaque semaine, une chronique sur l'économie de la culture par Françoise Benhamou, professeur d'économie à Paris-13.

Où va la lecture ? Les leçons d'une récente étude

Françoise Benhamou
Professeur d'économie à Paris-XIII
Publié le 31/12/2007 à 23h14

De la lecture, on sait déjà beaucoup de choses. Commençons par la place des femmes. Les femmes lisent nettement plus que les hommes. 74% des femmes lisent des livres, tous genres confondus, contre 62% des hommes. Cette différence est perceptible dès le collège ; et si les sociologues la relèvent dans les années 1960, elle ne cesse de se creuser ensuite.

On sait aussi de longue date que le niveau du diplôme joue un rôle déterminant sur le temps passé à la lecture comme sur la catégorie de livres concernée. Comme le rappelle une étude récente du département des études et de la prospective du ministère de la Culture, 14% des individus qui ne sont pas ou peu diplômés et 37% des individus à haut diplôme sont de gros lecteurs -on désigne ainsi ceux qui lisent une vingtaine de livres par an ou plus encore.

On peut tirer deux enseignements polaires de cette statistique, suivant que l’on observe le verre à moitié vide ou presque plein.

Les gros lecteurs le sont déjà à 20 ans

A moitié vide : le couperet du diplôme joue à plein, puisqu’on passe du simple au double, en proportion, de lecteurs assidus en passant de l’absence de diplôme à la possession d’un diplôme élevé. Mais le verre est aussi presque plein ; en effet, même en l’absence de diplôme, il est possible de se plaire à dévorer des livres.

La même étude met en évidence l’effet de deux variables sur la lecture, l’âge, et la génération. L’âge tout d’abord. Les gros lecteurs -ceux qui lisent une vingtaine de livres par an ou plus encore- le sont déjà à 20 ans.

Ils le restent, plus ou moins, tout au long de leur vie. La même remarque vaut pour le non-lecteur : la probabilité de venir sur le tard à la lecture de livres est faible, presque inexistante.

L’effet générationnel est préoccupant. Lorsqu’on compare deux générations distinctes au lieu de relever l’évolution de la pratique de la lecture d’une même génération au fur et à mesure qu’elle vieillit, que voit-on ? La lecture recule, pourquoi ?

Le taux de forts lecteurs dans la population a chuté de 28 à 19% entre 1973 et 1997. De génération en génération, il semble donc qu’on lise de moins en moins. Et c’est chez les possesseurs de diplômes élevés que le recul est le plus net. Cette baisse constitue une fort mauvaise nouvelle pour le livre, et en particulier pour l’avenir du livre difficile, celui qui déjà ne se vend que lentement.

Comment expliquer ce recul ? Christine Détrez, dans la dernière édition de l’excellent ouvrage dirigé par Jean-Yves Mollier, « Où va le livre ? “, note que les médias audiovisuels constituent certes une concurrence directe, mais participent surtout à une véritable refonte de la notion de culture et à l’évolution -faut-il écrire au déclin ? - du statut du livre. Tandis que, note-t-elle, la découverte d’un livre permettait au narrateur de Proust de retrouver le temps perdu, ce sont aujourd’hui plutôt les notes d’un générique ou d’une chanson de variétés qui suscitent des élans nostalgiques. Dans le même livre, avec la clairvoyance qu’on lui connaît, Roger Chartier montre les transformations du rapport au livre et à la lecture qu’induit la technique numérique.

Parmi celles-ci, le fait même de donner des formes quasi identiques à des productions écrites de nature très différente (courriers électroniques, articles de presse, bases de données, livres) doit être relevé. S’instaure une sorte de linéarité entre ces productions, une sorte d’équivalence généralisée, un continuum qui ne différencie plus les genres ou les répertoires textuels.

L’avenir enviable du livre

Ce temps de l’hyperlecture, n’est-il qu’un moment, qu’une étape vers des transformations d’une autre sorte ? Va-t-on voir se généraliser l’usage d’un livre électronique auquel seront associées de nouvelles manières de lire ? A ces questions il n’est possible de répondre que par des conjectures. Mais il faut rejoindre Mollier dans sa conclusion, lorsqu’il note que :

‘La seule certitude vraiment séduisante est que si demain on lit une nouvelle de Borgès sur écran ou un roman de Vargas Llosa sur un reader, le livre conservera un avenir enviable.’

Bonne année à tous les riverains de Rue89, et un petit vœu en particulier : bonnes lectures ! ► Retrouvez la chronique de Françoise Benhamou sur France Culture, chaque samedi à 8 heures, dans l’émission ‘Masse critique’.

  • 5014 visites
  • 15 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Bertrand Mialaret
    Bertrand Mialaret
    Mychinesebooks.com
    • Posté à 00h19 le 01/01/2008
    • Internaute 16700
      Mychinesebooks.com

    J’apprécie votre article qui rejoint de nombreuses discussions avec des amis ou les amis de mes enfants.
    « S’instaure...une sorte d’équivalence généralisée, un continuum qui ne différencie plus les genres ou les répertoires textuels » Le temps consacré à l’acte de lire peut avoir augmenté nettement sans que l’individu lise un livre ou un journal ; les bases de données et les flux d’infos deviennent des produits de substitution qui excluent quasiment le livre.
    C’est particulièrement net pour les moins de 25 ans, peut etre plus marqué encore pour les « produits » des études scientifiques.
    J’ai la faiblesse de penser que la concentration sur un livre est plus riche et plus « profitable “ que le zapping sur internet et sur une information brute, non analysée et sans perspective d’ensemble mais au début de cette nouvelle année, je pense que cette position est tout à fait minoritaire.Néanmoins tous mes meilleurs voeux.

    • Molto
      • Posté à 02h35 le 01/01/2008
      • Internaute 24607

      Pour analyser, il faut avoir un minimum de bases et de bons enseignants. Où sont passés les profs d’antan ? Où sont les parents qui donnent des explications à leurs enfants ?

      • pablico
        pablico répond à Molto
        À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
        • Posté à 16h45 le 01/01/2008
        • Internaute 14278
          À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

        Apprendre à lire, c’est une chose
        La lecture est un outil, mais il faut savoir se servir de cet outil.
        Il faut pour cela apprendre à être curieux, à avoir un esprit de synthèse, et surtout à réfléchir, pour que le plaisir de lire devienne un besoin de lire.
        On n’apprend pas trop cela à l’école, dommage.

      • Claude PELLETIER
        Claude PELLETIER répond à Molto
        Retraité dans son jardin
        • Posté à 20h17 le 01/01/2008
        • Internaute 10710
          Retraité dans son jardin

        Attention, là vous participez d’un mythe. L’époque d’or. Et pour nous une actualité bien décevante. On pourrait se demander pourquoi la valorisation du livre et des œuvres classiques fonctionne et a fonctionné.

        À l’époque pas si lointaine où la majorité des élèves arrêtaient leur scolarité en quittant l’école primaire, la fraction de chaque génération qui accédait aux études supérieures recevait une formation adaptée à leur future position sociale élevée. La maîtrise de la langue française était un atout. La démocratisation de l’accès aux études qui correspond à des évolutions économiques (accroître la productivité générale par une formation plus poussée) a fait craquer le vieux costume.

  • Numerosix
    Numerosix
    Prisonnier dans le village (...)
    • Posté à 00h43 le 01/01/2008
    • Internaute 14499
      Prisonnier dans le village (...)

    Et c’est chez les possesseurs de diplômes élevés que le recul est le plus net. Cette baisse constitue une fort mauvaise nouvelle pour le livre, et en particulier pour l’avenir du livre difficile, celui qui déjà ne se vend que lentement.

    Chez les elites surdiplomés ? Ca ne m’ etonne pas vraiment .
    Ce n’est pas seulement pour les livres , que c’est une mauvaise nouvelle inquietante ..

  • Thierry Catrou
    • Posté à 01h05 le 01/01/2008
    • Internaute 16623

    On peut déplorer, se lamenter, pleurer sur « la défaite de la pensée » il n’en reste pas moins que la culture « classique » se meurt et le diagnostic est terrible. La survie est à courte échéance, il n’est guère d’espoir de voir une quelconque amélioration. Les derniers lecteurs sont comme les derniers survivants de la grande guerre, à chaque jour ils se comptent moins nombreux et il ne restera bientôt plus que le souvenir vague pour supposer que tout cela est eu lieu... Bonne année !

    • Molto
      Molto répond à Thierry Catrou
      • Posté à 02h38 le 01/01/2008
      • Internaute 24607

      A votre avis,l’effondrement du niveau scolaire général est-il délibérément organisé ou est-il la conséquence d’une démission généralisée ? Les deux peut-être ?

      • Thierry Catrou
        Thierry Catrou répond à Molto
        • Posté à 09h51 le 01/01/2008
        • Internaute 16623

        Ni l’un, ni l’autre... Il n’y a rien de délibéré et le niveau scolaire est loin d’avoir baissé. Le phénomène dépasse l’entendement et paradoxalement il s’avère que cette ultime conséquence est à l’opposé de ce que l’on pouvait attendre. L’effort scolaire a accompagné toutes les années d’après guerre, effort qui n’est bien sûr pas propre à la France, il est le corollaire de nos marches forcées vers la croissance, vers un progrès que l’on peut certes discuter mais dont personne ne souhaite se détourner. C’est moins un défaut d’école qu’un abandon tranquille de tout ce que portait le livre et à travers lui la culture classique. Celle-ci qui est sans doute le dernier refuge du sacré n’a plus de sens, elle n’apparaît plus comme la quintessence de notre civilisation, quelque chose vers quoi l’on pourrait tendre. Elle semble juste un pâle vestige d’un monde qui disparaît. A quoi bon lire Tolstoï, écouter Mozart... L’idée même que l’être humain se construit par l’intelligence de soi semble étrange et incongrue. Notre monde a basculé sans doute de manière irréversible dans la société de consommation, l’hédonisme et les rêves paradisiaques. À chaque jour nous sommes sollicités un peu plus, incapables de résister nous préférons succomber aux multiples tentations qui nous promettent le meilleur des mondes sans même y croire... vraiment.

  • Nestor Romero
    Nestor Romero
    Ancien enseignant
    • Posté à 09h55 le 01/01/2008
    • Expert 5556
      Ancien enseignant

    Bonjour,
    Je voudrais dire, pour la première fois cette année (mais je suis sûr que ce ne sera pas la dernière), que non, il n’y a pas ’’d’effondrement du niveau scolaire général’’. D’abord parce que l’on ne sait pas ce que c’est que le ’’niveau’’ et que depuis le temps que l’on parle de la ’’baisse du niveau’’, depuis Platon, on se demande comment il y a encore un ’’niveau’’.

    Dire aussi pour la première fois cette année que les enseignants ne sont pas moins ’’bons’’. Les enseignants ne relèvent pas d’une catégorie particulière, ils sont comme tout le monde, il y en a de ’’bons’’, de consciencieux, de travailleurs... et d’autres. Il en va de même pour ce qui concerne les parents.

    En revanche, il me semble évident que ce que j’ai appelé le ’’lire de lecteur’’ dans une récente tribune sur Doris Lessing, rue89.com/blog/restez-assis , est mis à mal par toutes les autres manières de lecture aujourd’hui possibles.

    Ce qui fait que nombreux sont celles et ceux qui ne connaîtront sans doute jamais la jubilation, peut-être même la jouissance qui vient de ’’l’enfouissement’’ dans un livre mais combien ne l’ont pas connue cette jubilation, autrefois, au temps des ’’bons enseignants’’, tout simplement parce qu’ils, elles, ne savaient pas lire ou n’avaient matériellement pas accès aux livres ?

    Alors, ’’tout fout le camp’’ ? Evidemment non. Mais il est vrai que la nuit dernière, la dernière et la première à la fois, peu après minuit, on ne percevait dans un ciel sans le moindre nuage que la lueur affaiblie de quelque étoiles palissant de la proximité des ’’illuminations’’ du nouvel an.
    Bonne année. N.

  • Sexus Empiricus
    • Posté à 12h51 le 01/01/2008
    • Internaute 6004

    Cet article sur la lecture est intéressant, et les commentaires pas moins.

    Il est bon, en général, de raconter l’histoire, qu’il s’agisse d’objets, de pratiques ou de conduites, car l’histoire bien racontée, documentée, renseignée, déniaise un peu notre perception du « maintenant... » (par rapport à « avant »). Reste alors et encore à construire l’intrigue, ce qui n’est pas la moindre difficulté.

    Ce qui me semble important, c’est de redire que « la lecture » n’existe pas. Et n’a jamais existé. Sauf dans les discussions académiques.
    Les pratiques varient, comme l’oeil du chat, voilà tout. D’une génération l’autre, d’un âge ou d’un pays l’autre.
    Et concernant les pratiques de lecture, il faut voir le poids du support et des techniques. L’imprimé, un objet du passé ?

    Je crois qu’aujourd’hui nos contemporains lisent beaucoup plus qu’ils ne le croient - même si, dans la salle des profs, cela ne s’appelle pas lire.
    L’évolution des bibliothèques en médiathèques est significative d’ailleurs d’un mouvement récent. Du texte Gutemberg à l’audio-visuel, et de là, « multi-média », « web » et caetera, il n’y a pas eu de cataclysme dans le monde de la lecture, bien au contraire !
    La crue de nouveaux lecteurs donne un sentiment de jamais-vu : autrefois, on regardait la télé, on écoutait la radio, on lisait des journaux ; aujourd’hui, nous utilisons des appareils qui portent le nom de reader, les bien nommés « lecteurs »... pour lire des images fixes ou mouvement, des flux, des lignes de traduction sur un film étranger ou des codes MP3, MPEG, et autres algorithmes dont très peu d’entre nous comprennent la grammaire. Peu importe.

    À travers cette prolifération des protocoles de l’information automatique, je vois l’indice que nous n’avons jamais autant lu. Pas forcément des mots, ni des phrases, mais dans les blancs, entre les mots, entre les lignes, et comme à bâtons rompus.

    Que 2008 vous dévore de lecture !

  • f_m_erre
    f_m_erre
    Publicitaire
    • Posté à 13h55 le 01/01/2008
    • Internaute 24476
      Publicitaire

    En réponse à numerosix, une réflexion :

    L’enseignement, pour ceux qui deviennent « les plus diplômés », tend de plus en plus à être constitué par une évaluation de la capacité à restituer correctement une chose « apprise », plutôt qu’à démonter une bonne « compréhension » de ce qui a été enseigné.

    Donc, il n’est plus UTILE de chercher à enrichir soi-même par des lectures bien choisies les domaines abordés synthétiquement par l’enseignant.

    Or, et surtout dans ce qu’il est convenu d’appeler les Grandes Ecoles, on enseigne et pratique la culture de « l’efficience » !

    Et nous vivons dans un monde « d’experts » en tous genres, le-dit expert n’ayant qu’une fenêtre étroite de connaissance sur un sujet déterminé (et souvent une ignorance confondante sur le reste !).

    Et la lecture, dans tout cela. ELLE EST INUTILE ! du temps perdu...

    Par ailleurs, apprendre à lire, puis à lire des livres, est pour tout enfant un apprentissage difficile. S’il n’a pas, à portée, beaucoup de livres dont il souhaiterait s’approprier le contenu, ce qui nécessite de sa part de faire l’effort nécessaire pour y parvenir, il ira vers la solution de facilité : lectures de petits documents sur le Net, sur des manuels scolaires, etc. mais ne se plongera difficilement dans l’abstraction d’un livre.

    Et si, peu à peu, les enfants trouvent moins de livres dans leur environnement familial, ils « oublieront » l’acte de lire un ouvrage dans son intégralité, et préfèreront les « synthèses » (on appelait cela des « digests », il y a 40 ans !).

    Heureusement, il restera encore longtemps des êtres étranges qui se délecteront du plaisir d’oublier ce qui les entoure et de se « plonger » dans un livre !

  • STEFFEN Louis
    STEFFEN Louis
    ancien enseignant réformateur
    • Posté à 16h33 le 01/01/2008
    • Expert 25070
      ancien enseignant réformateur

    La lecture serait en perdition ? Voilà une nouvelle qui ne surprendra pas ceux qui veulent bien exercer un regard tant soit peu critique sur l’idéologie qui régit les finalités et les contenus de L’enseignement du français au collège, et surtout au lycée. Celui-ci repose sur un exercice mal défini, aux objectifs évanescents, conduisant à toutes les dérives dans la pratique quotidienne et qui pourtant occupe l’essentiel du temps dans les horaires hebdomadaires. Je veux parler de cette activité connue de la plupart des anciens élèves sous le nom d’explication de texte, qui a fait l’objet de nombreuses adaptations auxquelles on a collé d’autres étiquettes selon les modes universitaires, les manies ou les inspirations des Doyens de l’Inspection Générale. Quelle que soit sa dénomination et les variations discursives qui la fondent, elle consiste à se pencher pendant une heure – montre en main - sur un texte choisi en raison de « ses grandes qualités littéraires », à en révéler les artifices et les procédés d’écriture, pour conduire les élèves, par une meilleure connaissance de ses subtils mécanismes linguistiques, à une juste appréciation de ses mérites incomparables et, peut-être, à susciter parmi eux des vocations d’amateurs éclairés qui sauront enfin pourquoi ils doivent prendre plaisir à la lecture d’une œuvre honorant le génie humain. « On » fait aussi le pari que cette approche, qui privilégie l’analyse minutieuse d’objets de vénération au détriment de la lecture et de l’écriture personnelles, permettra aux élèves d’acquérir la capacité et le désir de s’exprimer dans ce registre élevé, à l’occasion d’épreuves écrites qui ont les mêmes ambitions et les mêmes modalités de haute qualité littéraire. Accessoirement, on espère que cet entraînement fera naître chez des adolescents qui l’ont subi des années durant, le goût de la littérature et le besoin définitif d’y puiser régulièrement leur nourriture spirituelle pendant toute leur vie. Malheureusement, derrière les beaux discours et les exhortations magistrales, la réalité de la vie quotidienne dans un cours de français est bien plus prosaïque. Qu’à cela ne tienne : la réalité a tort !
    Pour comprendre d’où vient cet entêtement, il faut examiner les postulats universellement admis par la confrérie cooptée des Gardiens du Temple qui fondent ce type d’enseignement. D’abord, la foi aveugle en l’existence de la Grande Culture, des Grands Auteurs et des Grandes Œuvres. Ensuite, la croyance aux effets bénéfiques de leur fréquentation dans l’édification des jeunes esprits. Il est probable qu’une telle conviction n’est pas sans quelque fondement. Mais quand elle devient une prescription réglementaire, sa mise en oeuvre se heurte à une objection pratique : il faut beaucoup d’outrecuidance pour prétendre établir la liste des écrivains et des textes qui font partie de ce trésor impérissable de l’humanité ou, plus modestement, de la communauté nationale ? C’est pourtant ce qui se passe : « on » décrète qu’il faut, pour être honnête homme, avoir étudié ou simplement lu les incontournables, les vaches sacrées de la Littérature, hors desquels il n’est point de salut. Malheur à celui qui oserait dire que Rabelais ne le fait pas rire, que l’admirable poésie de Racine le laisse indifférent, qu’il préfère le style flamboyant et l’humour d’Albert Cohen à l’art incomparable du fils à papa Marcel Proust ou que les bibliographies imaginaires de Borgès sont d’un mortel ennui à côté du foisonnement et de l’ampleur de la vision de Don DeLillo, de la force des récits de Russel Banks ou de Richard Russo, pour ne citer qu’eux. On pourrait multiplier les exemples qui montrent l’arbitraire de toute sélection et son fondement strictement subjectif et sociologique, pour ne pas dire « de classe ».
    Mais par ailleurs personne ne conteste la nécessité d’une telle liste, aussi arbitraire fût elle pour une raison qui tient de la foi religieuse. Il y a, croit-on, dans la dissection laborieuse d’une quarantaine de lignes extraites de ce corpus exceptionnel pour en examiner les pierres précieuses des mots, une mystérieuse alchimie qui s’accomplit, parce que ces mots, assemblés comme ils le sont, ont une essence particulière qui leur donne le pouvoir extraordinaire de métamorphoser le pauvre apprenti en un lecteur raffiné et de le faire accéder au monde supérieur des initiés. Sans une hiérarchie qui s’impose à tous, par définition, et une différence de nature entre oeuvres communes périssables et chefs d’œuvre éternels, c’est tout le contenu de notre système d’enseignement qui s’effondre. A quoi aurait-il servi de prescrire depuis des décennies, à des générations de lycéens, des séances rébarbatives préparées par des questionnaires dont ils ne voient pas l’intérêt si on n’attribue pas des vertus magiques à ces confrontations organisées et quasi quotidiennes ? Et que vaudrait alors la posture de tous ces humanistes qui continuent de se croire la fine fleur de la connaissance parce qu’ils ont hérité dès l’enfance des précieux habitus langagiers de leurs parents et des leçons des meilleurs maîtres, dans cette époque lointaine où les mathématiques étaient un élégant discours logique et les sciences une modeste somme de savoirs livresques étrangers à toute pratique technique ? En somme il faut maintenir l’illusion de la cause à l’effet pour maintenir l’existence du couple et celle de chacun des éléments, la Grande littérature qui trône au-dessus de toutes les médiocres productions humaines et l’explication canonique des morceaux choisis par laquelle s’opère sa magie rédemptrice.
    Cette image élitiste et magique de la littérature est celle qui prévaut encore aujourd’hui dans notre système d’enseignement du Français, sous des aspects divers, avec les conséquences désastreuses qu’on se plaît à dénoncer, sans en voir clairement l’origine. Il est en effet surprenant de constater que les pires détracteurs de « la fabrique de crétins » que serait devenue notre école sont aussi ceux qui défendent le statu quo avec la plus grande vigueur, aveugles qu’ils sont devant une évidence. Si nous sommes placés devant un tel échec, c’est précisément parce que nous avons maintenu ce système culturel élitiste contre vents et marées, avec leur assentiment borné et leur refus de se livrer à des révisions déchirantes eu égard à leur passé de bons élèves « littéraires ». La grande mystification à la mode, à laquelle ils participent, est d’accuser de tous les maux le « pédagogisme » et le prurit réformiste de quelques esprits libres et novateurs qui n’ont jamais été écoutés ni mis en pratique dans l’enseignement du Français. Il faut enfin le dire, le crier au-dessus du tumulte complaisamment orchestré des nostalgiques amers de la vieille cuisine ! L’enseignement du Français s’est toujours tenu à l’écart des recherches qui se sont menées depuis des décennies. Cette posture particulière, unique parmi l’ensemble des disciplines, tient sans doute à la vieille conviction, profondément ancrée dans l’inconscient des enseignants de lettres, de la supériorité de leur discipline. Elle a sans doute beaucoup à voir avec le mythe de la Grandeur qui lui sert de fondement. Certes il y a eu des changements de terminologie – beaucoup - Certes on a pu voir ici et là quelques tentatives de modernisation des méthodes, des bricolages dans les contenus des épreuves, des simplifications ou des abandons purs et simples dans les exigences et les niveaux requis. Mais le mammouth n’a pas évolué. La sacralisation du texte d’auteur est toujours au centre du système et pas du tout le respect de l’élève et ses apprentissages comme le disent les gens qui osent penser que l’école est faite pour former et pas pour célébrer un culte et fabriquer des fidèles conformes au dogme.
    Campés sur leurs certitudes, nos spécialistes de littérature se sont toujours refusés à être de modestes artisans, des praticiens chargés d’aider les élèves dans les apprentissages difficiles qu’ils ont à effectuer. Apprendre à lire avec élégance, et à communiquer du plaisir à un auditoire - mais combien de prof de Français parviennent-ils à faire vivre un texte ? où l’auraient-ils appris ? sûrement pas à la Fac ou à Normale Sup - Apprendre la parole pour communiquer des idées personnelles, raconter et argumenter en se faisant comprendre – mais les profs de Français savent-ils encore argumenter eux qui furent souvent de biens mauvais scientifiques et qui passent leur temps à déplorer l’époque et à justifier l’immobilisme au prix de contorsions raisonneuses indignes de diplômés de l’université ? Apprendre l’écriture grammaticale et structurée, au siècle des Sms – mais combien de profs de Français ont-ils « perdu du temps » dans des ateliers d’écriture et de réécriture, eux qui sont tellement obsédés par la préparation du bac qu’ils font de leurs cours des séances de bachotage pré-mâchées dans l’Ecole des Lettres où se conditionnent les bonnes recettes pour ne pas se planter à l’épreuve ? L’enseignement du français est gravement malade. Malade de la médiocrité de son recrutement, malade de la sclérose de ses chefs, malade de la politique de gribouille du syndicat majoritaire, le Snes, qui ne pense qu’en termes d’augmentation du budget. Malade comme un pays qui adore se réfugier dans les histoires merveilleuses d’un passé imaginaire, dans l’incapacité qu’il est d’envisager le présent et l’avenir de ses enfants avec courage et lucidité.

  • demilune
    • Posté à 17h44 le 01/01/2008
    • Internaute 22444

    Pour que la lecture retrouve une place importante, il faut donner aux jeunes l’envie de lire. Or, bien souvent au college et au lycée, les cours de français ne donnent pas cette envie et peuvent avoir l’effet inverse.
    En effet, les auteurs étudiés en cours sont souvent qualifiés par les éléves de « vieux », « poussiereux », « ininteressants », quand à l’étude des textes ils ont du mal a en voir l’interet. Alors, certe étudier Zola ou Rousseau c’est tres bien (même si sur le coup, on s’en rend pas compte !) mais pourquoi ne pas leurs faire lire égalemment Stephen King ou Marc Levy en leurs demandant uniquement par la suite ce qu’ils ont pensé du bouquin, ce qu’ils ont aimé,...En bref, faire faire aux éléves quelques choses qui ne soit pas purement scolaire, uniquement pour les faire lire et qui sait aimer la lecture. Sauf qu’en écrivant cela je me rend compte que cela prendrait du temps et les programmes scolaires sont déjà bien remplis !

    Cet article m’a par ailleurs fait penser à un livre (que j’avais justement lu pour un cours de français il y’a quelques années) sur une societé futuriste dans laquelle la lecture est interdite (par chance, on en est pas encore là !)
    Titre : Fahrenheit 451
    Auteur : Ray Bradbury
    Resumé : 451 degré Fahrenheit représentent la température à laquelle un livre s’enflamme et se consume. Dans une société future où la lecture, source de questionnement et de réflexion, est considerée comme un acte antisocial, un corps spécial de pompiers est chargé de brûler tous les livres dont la détention est interdite pour le bien collectif.
    Montag, le pompier pyromane, se met pourtant à rêver d’un monde différent, qui ne bannirait pas la littérature et l’imaginaire au profit d’un bonheur immediatement consommable. Il devient dès lors un dangereux criminel, impitoyablement pourchassé par une société qui désavoue son passé.

  • NouNouiLL
    • Posté à 18h23 le 01/01/2008
    • Internaute 25838

    Je ferais quand même remarqué dans cette article, que l’unité de l’étude est : le livre. Peu importe le livre, qu’il soit neuf ou vieux, qu’il soit juste un livre de cul de 10 page avec 9 d’illustrations ou une bible de je ne sais combien de page. De même, on est a mille lieu de parlé de contenu.(Il n’y a qu’un vague questionnement sur le genre du livre vite oublié...)

    En faite, la demarche est de décrier le zapping qui ne serait qu’il une somme de mot sans saveur assemblé anarchiquement...
    Alors qu’on glorifie la lecture pour la lecture...
    Comme on glorifie l’acte social comme fin et besoin de tout...
    Youpi j’ai lu 20 livres et quesque cela change par rapport a celui qui n’en a que lu 5 ? La massification de la lecture serait bénéfice alors que celle du zapping serait rien ?

    Ainsi dans cette logique un « bon » fantasy de 3000 pages répartit en tout pleins de tomes comme ... un merveilleux *uh uh* Harry Potter serait tellement plus propice a la concentration et a l’esprit de synthèse d’un zapping d’aphorisme de Cioran ou de Nieztsche ou de n’importe quel recueil de poésie...

    Ahhh la logique du fétichisme... Hummm ...

  • Claude PELLETIER
    Claude PELLETIER
    Retraité dans son jardin
    • Posté à 19h42 le 01/01/2008
    • Internaute 10710
      Retraité dans son jardin

    Comment se fait-il que le texte de 16H33 de Louis STEFFEN soit si mal noté ?

    Même si l’on peut avoir des réserves sur tout ou partie de son écrit, comment ne pas en reconnaître l’intérêt pour le présent débat !
    Et les autres contributions sont bien intéressantes. Au fond, la mienne est bien la seule à mériter le repliement. Bonsoir.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.