La crise financière, tremplin pour la Chine ?
Pour faire pleuvoir les centaines de milliards de dollars qui ont fait retomber la fièvre à Wall Street, il faudra débloquer des liquidités. La Chine, créancier des Etats-Unis, en possède. Elle reste sur sa réserve. Mais la crise pourrait accélérer encore son ascension sur la scène économique mondiale.
La fièvre est retombée, mais la crise n'est pas terminée. Pour enrayer la panique boursière, la Réserve fédérale et le Trésor américain ont multiplié la semaine dernière les annonces, à coups de dizaines -voire de centaines– de milliards de dollars.
Après un sauvetage à 200 milliards de Freddie Mac et Fannie Mae la semaine précédente, les 85 milliards mis sur la table pour éviter à l'assureur AIG de s'effondrer n'avaient pas suffit pour faire oublier aux marchés financiers le cauchemar de la faillite de la banque d'affaires Lehman Brothers. Il fallait taper plus fort encore !
Alors, le Trésor américain entra dans la partie, s'engageant à lancer un emprunt de 140 milliards de dollars pour renflouer la Banque centrale américaine (la Réserve fédérale) contrainte de se porter au secours des institutions financières du pays. D'autres dispositions furent annoncées, avec force communication pour étourdir les boursiers et faire retomber le vent de panique.
Après avoir additionné l'ensemble de ces montants, Patrick Artus, directeur de la recherche chez Natixis, chiffrait à 1 400 milliards de dollars le total des annonces de mises sur le tapis vert américain. Quel vertige, pour quelle réalité ? On connait la suite. Rassurés de voir que l'Oncle Sam ne les laisserait pas tomber, les investisseurs soufflaient : ils ne paieraient pas seuls les pots cassés.
Qui va payer ?
Mais qui va payer ? Lorsque le Trésor émet des bons, cela correspond à un emprunt d'Etat. Il faut que, à l'autre bout du processus, des acheteurs les acquièrent. Lorsque l'Etat américain regroupe des « actifs pourris » pour éviter qu'il ne polluent le système financier, afin de les remettre plus tard sur le marché après les avoir décontaminés (à la manière de ce qui fut fait en France pour le Crédit Lyonnais), il faut bien que, à un certain moment, des acquéreurs financièrement solides se portent candidats. Dans tous les cas de figure, il faut trouver des interlocuteurs solvables. Et à qui penser aujourd'hui, sinon à la Chine qui est devenue le premier créancier américain ?
Les Etats-Unis affichaient avant cet accès de fièvre une dette publique de plus de 9 500 milliards de dollars, soit quelque 32 000 dollars pour chacun des 300 millions d'Américains. Avant la crise, la Chine détenait environ 15% de la dette publique américaine. Cette proportion a triplé en dix ans.
Pourquoi ? Les Etats-Unis vivent à crédit : le taux d'épargne des ménages, c'est à dire les économies réalisées sur le revenu disponible, est négatif (alors que, en France par exemple, il est actuellement de 15%).
Mais lorsque les ménages consomment, ils achètent majoritairement des produits fabriqués en Chine qui trouvent en Amérique du Nord 25% de leurs débouchés à l'exportation. Dans ces conditions, l'intérêt bien compris de la Chine consiste à permettre aux Américains de continuer à vivre à crédit pour que ses usines tournent. Ce qui explique pourquoi Pékin détient aujourd'hui quelque 800 milliards de dollars en réserves et presque autant en bons du Trésor américain.
Le crédit, jusqu'où ?
Mais cette relation sino-américaine dans laquelle le pauvre qui épargne finance le riche qui consomme, a vocation à s'inverser. Déjà, des institutions financières chinoises ont investi 3 milliards de dollars pour s'inviter au capital (10%) du fonds américain Blackstone, ou 5 milliards de dollars pour détenir 9,9% d'une autre grande banque d'affaires Morgan Stanley, une étoile de Wall Street.
Avec un fonds souverain (fonds d'investissement d'Etat) qui dispose d'une cagnotte de 200 milliards d'euros, et des banques qui se sont hissées dans le gotha de la finance internationale (trois banques chinoises figurent parmi les cinq plus grosses capitalisations boursières du secteur dans le monde), la Chine a de quoi procéder à de nouvelles acquisitions et à consolider ses positions aux Etats-Unis.
Certes aujourd'hui, alors que la crise n'est pas terminée, le mot d'ordre à Pékin est plutôt au « wait and see ». Après tout, si Freedie Mac Et Fanny Mae n'avaient pas été sauvés par l'Etat américain, la Banque centrale de Chine aurait perdu le montant de ses engagements dans ces deux institutions hypothécaires, soit… 400 milliards de dollars.
Voilà de quoi réfléchir avant de risquer une nouvelle déconvenue, d'autant que la croissance économique chinoise ( à 9% tout de même ! ) s'essouffle un peu.
Le maître du temps
Mais d'un autre côté, Pékin ne peut se désintéresser de l'économie américaine au risque de laisser filer le dollar, alors que 70% de ses propres réserves sont libellées en billet vert. Et l'on n'a jamais vu des investisseurs chinois exposer leur stratégie avant de l'avoir menée.
Hors de toute précipitation, n'y aura-t-il pas de meilleures affaires à réaliser lorsque, convalescente, l'économie américaine devra opérer des restructurations ? Les autorités de l'Empire du Milieu ont une maîtrise ancestrale de la gestion du temps dans la conduite des affaires et, en l'occurrence, le temps ne joue pas contre la Chine, mais contre les Etats-Unis.
Et si la fièvre est retombée sur les places boursières, il se pourrait que cette crise sonne le début d'un bouleversement mondial annoncé, l'actuelle troisième puissance économique mondiale (la Chine) et créancière de la première (les Etats-Unis) se positionnant pour prendre le leadership économique du monde de demain.
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D'accord avec l'analyse présentée. Dans l'immédiat, la Chine va s'engager davantage dans le sauvetage du système financier américain, ce en échange d'une augmentation des flux commerciaux chinois vers les USA (libellés en dollars US), au risque d'entraîner une « surchauffe » de l'économie chinoise.
Mais cela va se traduire par une nouvelle baisse du dollar et un renchérissement du yuan, une évolution réclamée depuis longtemps par les partenaires commerciaux de la Chine. Celle-ci devra donc jouer serré.
Je crois que pour couper court à cette possibilité, qui ne lui serait pas favorable à terme – la Chine cessant ainsi rapidement d'être le fournisseur « au meilleur prix » de l'Occident –, elle a tout intérêt à augmenter ses positions sur la dette états-unienne, car il n'y aurait pas d'incidence immédiate sur les taux de change. De toute manière, un jour ou l'autre, la Chine présentera au moins une partie de la note aux Etats-Unis, et le déclin accéléré de l'économie américaine, déjà largement entamé, deviendra irrémédiable.
En tout cas, le « siécle américain » a vécu. Politiquement, je ne vois pas ce que les Européens ont à y gagner, quoi qu'en pensent les contempteurs de Bush et de son successeur éventuel, qu'il s'agisse d'Obama ou de McCain. Tous deux auront les pieds et les poings liés par une conjoncture économique et financière extrêmement défavorable. L'Europe n'ayant pas de politique de rechange (pour le moment du moins), elle risque d'être entraînée dans l'abîme.
On peut regretter que Barroso, Berlusconi et Sarkozy, entre autres, n'aient pas mesuré la profondeur de la crise américaine, et qu'au contraire ils se soient excessivement alignés comme vassaux des USA . Que leur reste-t-il désormais ? Une réorientation vite faite, derrière l'Allemagne (de plus en plus critique des Etats-Unis ces derniers temps), en direction de... la Russie ?




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