Chez Gilles Bridier

Les réflexions sur l'actualité économique de Gilles Bridier, président de l'agence d'information Apidoc et ex-directeur de la rédaction délégué de La Tribune.

Retraite à 60 ou 70 ans : la vraie question, c'est la formation

Gilles Bridier
Journaliste
Publié le 11/11/2008 à 14h23

Lorsque la France est la lanterne rouge de l’Europe pour l’emploi des seniors, on est en droit de se demander à quelle manipulation politique peut servir le projet de loi adopté par l’Assemblée nationale (en première lecture, de nuit avant le week-end de la Toussaint) sur la possibilité de travailler jusqu’à 70 ans.

Mais surtout, cette disposition est révélatrice, pour les salariés, de l’abîme qui existe entre les préoccupations politiciennes et la réalité de l’entreprise, telle qu’ils la vivent. A moins qu’il ne s’agisse que d’un des étages d’une fusée qui en comprendrait plusieurs, avec la baisse des retraites et la réforme de la formation professionnelle.

Car une logique se profile : en réformant la formation continue, le gouvernement espère permettre aux seniors de travailler quelques années de plus, à temps plein ou à temps partiel, éventuellement en cumulant retraite et emploi, afin de supporter plus facilement la baisse des indemnités de retraite. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, en dernière analyse : l’inéluctable baisse des retraite soulignée maintes fois par François Fillon, et depuis longtemps par Michel Rocard.

Le problème est ailleurs

En maintenant l’âge de la retraite à 60 ans et en ouvrant une porte sur un départ à 70 ans, le gouvernement veut offrir aux plus de 60 ans des moyens financiers que la retraite par répartition ne pourra plus leur donner. Et pour favoriser des départs plus tardifs, il veut initier de nouvelles conditions de formation continue.

Mais on saute une étape : le problème des salariés licenciés à 50 ou 55 ans consiste à atteindre les 60 ans avec un travail. La question ne porte donc pas sur la possibilité de travailler jusqu’à 70 ans, mais sur la capacité à conserver son droit au travail jusqu’à l’âge légal de la retraite.

Les débats sur la formation professionnelle ont été jusqu’à présent absolument stériles pour leur apporter des solutions, sauf pour ouvrir quelques voies de garage débouchant rarement sur des propositions concrètes. Quant à se projeter au-delà, ce n’est pas une priorité.

Les seniors mal-aimés

Alors que la moyenne européenne du taux d’emploi des salariés de 55 à 64 ans est de 45% dans l’Union à 15, elle tombe en France à 37%… loin derrière l’Allemagne (48%), le Royaume-Uni (57%), sans parler du Danemark (61%).

Ces statistiques de la Délégation générale à l’emploi et à la formation professionnelle ne surprennent malheureusement plus personne depuis le temps que les gouvernements tentent, sans succès, de réconcilier les entreprises avec leurs salariés les plus âgés. Rien n’y fait : l’âge moyen de mise à la retraite en France tourne toujours autour de 58,5 ans, bien plus tôt que les 60 ans réglementaires pour deux salariés sur trois.

On comprend que l’opposition et les syndicats aient dénoncé une « provocation » : tous les salariés de plus de 50 ans qui sont contraints de vivre une fin de carrière de bouts de ficelle parce qu’ils ont été poussés sur le marché du travail à un âge qui les en exclut, ne peuvent rien ressentir d’autre. Amertume d’autant plus grande que le licenciement semble être devenu, quoi qu’en disent les directions de ressources humaines (DRH) des entreprises, leur unique outil d’ajustement.

Cette mauvaise habitude prise par les entreprises de se séparer des salariés les plus âgés remonte aux plans massifs de réductions d’effectifs, qui ont commencé avec la restructuration de la sidérurgie engagée à la fin des années 70 par Raymond Barre sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Les départs en préretraite étaient lancés. Et trente ans plus tard, de conventions en plans FNE (fond national pour l’emploi), ils sont toujours abondamment utilisés par les entreprises comme variables d’ajustement.

Se défausser sur la collectivité

Les FNE ont fait des ravages, notamment dans le textile et l’automobile. Ils ont fait office de mode de gestion des carrières. Pas besoin de reconversion interne : la mise en retraite anticipée permettait, en se défaussant en partie sur la collectivité, de régler le problème de l’(in)adéquation des salariés aux besoins des entreprises. Ce n’est pas faute d’avoir regardé par-delà les frontières comment les autres pays s’y prenaient pour maintenir les salariés les plus âgés au travail, avec la formation professionnelle. Mais de grands patrons avaient, à l’époque, une réponse toute faite :

« Nous payons à l’Etat une taxe pour la formation professionnelle, c’est donc à l’Etat et pas à nous-mêmes de la prendre en charge. »

Plus clairement, si l’Allemagne se faisait remarquer pour la formation interne, la France refusait de l’imiter. On pointa même du doigt une différence de citoyenneté des entreprises de part et d’autre du Rhin. Mais encore aujourd’hui, les FNE pourvoient aux carences d’adaptation !

Avec ce genre de pratiques, malgré les discours et déclarations d’intention de tous les gouvernements, la formation professionnelle a été délaissée. Certes, de nombreuses réformes furent imaginées, certaines furent engagées avec notamment la décentralisation, mais jamais elles ne donnèrent satisfaction.

On est aujourd’hui face à un « fromage » de 27 milliards d’euros par an que cherchent à se partager quelque 43 000 entreprises qui interviennent à des degrés multiples. Le président Nicolas Sarkozy a voulu donner un coup de pied dans la fourmilière, en donnant aux partenaires sociaux jusqu’à la fin de l’année pour mettre sur les rails une nouvelle réforme. Sinon, le gouvernement devrait légiférer.

De tous côtés, dans les fédérations patronales comme dans les syndicats, on s’active. Mais comme tout le monde profite de cette manne, la volonté de tout remettre à plat n’en est que plus difficile à faire émerger.

  • 6931 visites
  • 58 réactions
TAGS
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • skalpa
    skalpa
    actif et militant ?
    • Posté à 14h38 le 11/11/2008
    • Internaute 7181
      actif et militant ?

    Le travail n’est pas une valeur, c’est un moyen de (sur ?)vie !

    Tant qu’il est émancipateur, la question de l’obligation de durée ne se pose pas,
    dès qu’il devient aliénant, il faut réduire sa durée !

    Lien

  • Pseudo
    Pseudo
    Enfin libre : -)
    • Posté à 14h41 le 11/11/2008
    • Internaute 25947
      Enfin libre : -)

    Il y a quand même des limites à tout !

  • boissonzyskind
    • Posté à 14h57 le 11/11/2008
    • Internaute 14871

    petite remarque : les employeurs qui sont franchement réticents à embaucher des seniors, ne le seront-ils pas encore plus s’ils savent qu’ils ne pourront plus les faire partir (sauf licenciement couteux) avant 70 ans ?

  • caro
    caro
    délinquante avérée
    • Posté à 19h43 le 11/11/2008
    • Internaute 6484
      délinquante avérée

    Le problème est bien posé sur l’emploi des « séniors », dont les entreprises ne veulent plus et ne veulent pas. Le gouvernement met encore sur le dos des demandeurs d’emploi « âgés » le fait qu’ils ne trouvent pas d’emploi. En effet, il va petit à petit leur enlever la possibilité que donnait l’ANPE de « dispense de recherche », avant, on l’avait à 55 ans, maintenant à 58 et cette dispense aura disparu en 2012

    Selon l’UMP, 375.000 personnes de 55 à 60 ans au chômage seraient aujourd’hui dispensées de trouver activement un travail grâce à la DRE. A partir du 1er janvier 2009, l’âge minimal pour en bénéficier devrait être relevé à 58 ans, puis à 59 ans en 2010, et 60 ans en 2011. Le Gouvernement vise ainsi une suppression progressive de la DRE pour 2012...Lien

    Des possibilités de formation pour les séniors dans les plan de formation interne, il n’y en a quasiment aucune. Il faut passer par le Congé Individuel de Formation. Mais certaines OPCA (organismes gestionnaires) peuvent mettre de 3 à 5 ans pour répondre favorablement, de quoi se retrouver sur le carreau bien avant. Et là ? obtenir la formation par l’ANPE ? bernique, puisque de plus en plus, pour qu’un D.E. obtienne une formation, il faut une promesse d’embauche ! et comme les entreprises ne veulent pas de « vieux », ils n’ont plus qu’à aller à la soupe populaire.

    Assez d’hypocrisie ! de l’argent, il y en a, il faut le prendre où il est. Les entreprises du CAC40 ont fait des bénéfices faramineux ... pour les actionnaires, ceux qui gagnent de l’argent en dormant ! Et l’état leur donnent encore de l’argent sous forme de dispenses de cotisations sociales pour certains emplois !

    Il faudra bien, à un moment, changer tout le processus ! Quand on a travaillé 38 ans, 40 maintenant, on peut s’arrêter et faire travailler les employés des activités de tourisme ou autres suivant les goûts, non ?

  • Cadre modele
    Cadre modele
    Consultant RH
    • Posté à 08h45 le 12/11/2008
    • Internaute 13530
      Consultant RH

    La vraie question est la formation ?

    Avec un budget de 74€ pour les entreprises de moins de 10 salariés et 791€ pour les entreprises de plus de 10 salariés (Rapport sénatorial de J-C Carles), quelles sont les possibilités pour l’entreprise d’accompagner les seniors, les juniors, les potentiels, les talents ?

    Avec des offres de formations dépassant régulièrement 800 €, quelles solutions apportent les organismes de formation ?

    Formation ou discrimination ?
    Quel est l’age moyen des membres des conseils d’administration ?
    Quelles sont les pratiques mis en oeuvre dans les entreprises pour accompagner les seniors, les juniors, les potentiels et les talents ?

    Vous pouvez signer des chartes de la diversité, de la promotion des séniors après avoir été condamné par les tribunaux.

    Mais, si vous le souhaitez vraiment, vous qui aimez le commerce équitable et le développement durable, connaissez-vous la formation équitable ?

    Pour mieux rémunérer les consultants
    Pour mieux servir les intérêts professionnels des participants
    Pour mieux répondre aux contraintes actuelles des entreprises.

    Exemple : Le Prisme (intérim) fait la promotion de son organisme de formation (entre 800 et 3000€ la formation), nous sommes hors budget, aucun appel d’offres !

    Qui sera privilégié ? Qui sera écarté de l’emploi ?

    Des solutions à partir de 99 € répondant au plus grand nombre existent.

    L’information se trouve quand elle se cherche, c’est comme les solutions :)

    Comprendre & Agir

  • Bruno Rèbufie
    Bruno Rèbufie répond à pablico
    Logisticien
    • Posté à 11h19 le 12/11/2008
    • Internaute 3870
      Logisticien

    Je ne suis pas sûr que l’on puisse simplifier ainsi.

    Pas plus que tout mettre sur le compte des FNE ne soit une vérité incontournable et essentielle.

    Il y a d’abord irréfutablement une façon de voir et de diriger l’entreprise avec une étroitesse de vue qui est typiquement française.

    Au fur et à mesure que croit la mondialisation décroit le syndicalisme et la culture d’entreprise, eux, s’étiolent.
    En se passant de ces deux points , qui protègent et pérennisent la vie de l’employé tout au long de son parcours professionnel, les « nouveaux dirigeants » font de facto une croix sur les employés les plus âgés.
    Rajoutez à ça l’intérim qui augmente et vous obtenez des entreprises où le personnel est tout aussi démotivé pour se battre pour ses emplois qu’il ne l’est pour défendre la firme qui l’emploie. C’est, en passant, peut-être une des causes du manque de vigueur de l’entreprise en France.

    L’article fait une impasse sur l’attitude des dirigeants nommés par un fond d’investissements qui a, par exemple, acheté en LBO une entreprise.

    Il n’est plus question pour ce dirigeant en pointe d’avoir des gens capables de discuter, voire remettre en cause, ses décisions en argüant d’une expérience qu’il n’a pas, d’un regard expérimenté ou critique sur un marché. Il est là pour tailler dans le gras de l’entreprise, diminuer la charge salariale au minimum possible et viable, ne conserver que ceux qui lui paraissent être tout à la fois malléables et rentables.

    Il est évident que vu ainsi, quiconque dépassent les 45 ans ou 15 ans d’anciennetés sont forcement en dehors de ses exigences. Surtout chez les cadres.
    Que les gros salaires lèvent le doigt qu’on les vire !

    De plus le patronat dit « social » autrement dit vaguement paternalisant, qui avait fondé l’entreprise ou récupéré celle-ci par le biais d’une succession familiale n’existe plus. Il a cédé la place à cette nouvelle race de dirigeant qui sont plus aux ordres d’un actionnariat exigeant un retour sur investissement immédiat et croissant.

    En fait la longévité de l’entreprise n’intéresse ceux-ci qu’à l’aune de ce qu’elle rapporte.

    Donc de fait, quoi qu’en dise le MEDEF, le problème n’est pas l’employabilité des quinquagénaires en tant que telle mais la rentabilité de l’action achetée par un investisseur quelconque.

    La formation n’est que l’arbre qui cache la forêt.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.