Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

« La Cité des mots » : Manguel gratte la langue là où ça fait mal

Publié le 07/01/2009 à 12h26

Alberto Manguel (Graig Stephenson).

Où en est l’art de raconter des histoires, à l’heure où guerres et forteresses régissent un monde financièrement globalisé ? Où se trouvent identité et imaginaire, dans un monde dévoué au langage de communication et de communauté ? Quels contes construisent le monde de demain ? Dans son nouvel essai, « La Cité des mots », l’intellectuel canadien Alberto Manguel envoie ses sondes. Les bonnes feuilles du livre en exclusivité.

Manguel, grand lecteur et grand voyageur


Né en 1948 à Buenos Aires, la profession de son père (ambassadeur) lui fit passer ses plus jeunes années en Israël, avant de revenir en Argentine. Jeune, Alberto Manguel sert de lecteur à Jorge Luis Borges, alors devenu complètement aveugle, et s’immisce dans le milieu de l’édition.

Il voyagera beaucoup, entre Paris (Gallimard, Denoël), Londres (Calder & Boyard), Milan (Franco Maria Ricci) et Tahiti. Devenu citoyen canadien en 1985, il s’est installé en France en 2001, dans un ancien presbytère non loin de Poitiers. Sa bibliothèque compte 30 000 ouvrages. Ça fait rêver.

► « Dernières nouvelles d’une terre abandonnée » (1998), « Une histoire de la lecture » (1998, Prix Médicis essai), « Dictionnaires des lieux imaginaires » (1998), « Stevenson sous les palmiers » (2001), « Journal d’un lecteur » (2004). Tous édités chez Actes Sud.

« Pourquoi cherchons-nous des définitions d’identités par les mots et quel est, dans une telle quête, le rôle du conteur d’histoires ? » : identité, langage, conteur d’histoires, vous ajoutez le sacré, la mythologie, l’histoire, les légendes et les récits qui constituent notre imaginaire et notre rapport au réel, et vous avez tout ce qui a toujours été au centre du travail de Manguel.

« La Cité des mots » qui paraît aujourd’hui, et dont Rue89 vous offre les bonnes feuilles, est un de mes coups de cœur cette rentrée.

Ce court essai (170 pages) rassemble cinq conférences données en 2007 à Toronto. Dans la lignée du « Journal d’un lecteur » et de « La Bibliothèque, la nuit », le Canadien y met son approche des grands récits de l’histoire en parallèle avec les événements récents.

Remettre en cause les discours politiques et économiques dominants

Comme toujours, Manguel tisse et retisse d’indestructibles liens entre les réalités politiques du monde actuel et leurs représentations symboliques dans les grands récits, les poèmes, les oeuvres qui ont représenté l’histoire, les mythes intemporels, ou tout simplement le XXe siècle.

Au bout du compte, il construit une pensée à même de remettre en cause, dans tous ses fondements, les métaphores et les discours que nous servent les hommes politiques et les systèmes économiques dominants.

Pour ce qui est des questions de langage et d’identité, le travail de Manguel est, dans la pensée actuelle, très complémentaire du travail de Christian Salmon sur le « storytelling ».

Ce dernier aussi déconstruit la pensée dominante en reliant les récits contemporains (ceux d’Hollywood et ceux des librairies) aux discours managériaux du monde politique et libéral.

Pour ce qui est des thèmes des ponts entre nos racines culturelles et notre enracinement « envers » le monde actuel, le travail de Manguel est en écho avec celui d’Edouard Glissant.

Chez ces trois-là, il s’agit de préserver notre imaginaire dans un univers où les discours consuméristes, managériaux, économiques l’attaquent en l’annihilant et l’appauvrissant. Question de langage.


Couverture de ’La Cité des mots’ (DR).

Lire le premier extrait de la Cité des mots

Dans un chapitre logiquement intitulé « Les Briques de Babel », il restitue le contexte de la création du langage écrit, trois millénaires avant notre ère, et remarque : « Nous avons beau le déplorer, le langage écrit, lorsqu’il est apparu, n’était pas la création de poètes mais de comptables ».

Appuyant sur l’éternel résonance entre acte écrit et possession, achat, accord, il note cependant que, s’il acte, le langage écrit ne s’est pas « développé dans le but d’accroître l’efficacité sociale et économique », mais bien de permettre aux civilisations de prendre conscience de leurs identités naissance.

« Bâtir sans gravir, (...) sans exiger la possession exclusive du savoir. »

Qui dit identité dit, aussi, histoires, conte, crée par la nature de ces civilisations, à laquelle le langage offre un symbole. Un symbole qui devient vecteur, qui lui aussi peut créer. On parle alors d’une langue. Une langue qui a rapport avec l’histoire du sol et de l’époque.

Ainsi, toujours en mouvement, l’homme peut se servir du langage pour construire des histoires à même de s’opposer aux discours de domination. Et par là-même, s’inscrire dans le temps.

Une façon de penser très littéraire, forcément (s’inscrire dans le temps…), mais empreinte d’un romantisme actif, un romantisme aux yeux ouverts :

« Espérer sans conclure, bâtir sans gravir [référence à la tour de Babel, ndlr], c’est-à-dire savoir sans exiger la possession exclusive du savoir. Je crois que nous en sommes encore capables. »

Manguel est sceptique, mais ne baisse pas les bras.

Lire le deuxième extrait de la Cité des mots

La crise économique (analysée en comparant la logique libérale à l’histoire du « Bureau des assassinats » de Jack London ; livre -inachevé- écrit il y a un siècle mais d’une actualité sciante), l’Europe-forteresse (ces récits sont des récits du temps bien présent) où l’appauvrissement du langage comme forme de censure culturelle (dans la publicités comme dans les best-sellers préfabriqués) : « La Cité des mots » couvre tout le champ intellectuel qu’il doit couvrir.

De la « britishness » de Blair à l« identité française » d’Hortefeux

Dans un chapitre, Manguel met en parallèle la notion de « britishness », que Tony Blair et Gordon Brown ont opposé au nombre croissant de jeunes Britanniques musulmans, et la notion de « pas anglais » réservée aux sujets que l’Angleterre victorienne colonisait, le livre devient extrêmement politique.

Et épingle le Premier ministre britannique :

« C’est-à-dire qu’au lieu de permettre à une perspective islamique de faire partie de la multiplicité des perspectives déjà intrinsèques à ce que pourrait signifier ’britishness’ (la saxonne, la normande, la française, l’écossaise, l’irlandaise, la galloise, la protestante, etc.), le gouvernement décidait de limiter ce concept à celui d’une couleur locale généralisée, du genre qu’exploite la propagande touristique »). »

Tout en allant gratter là où ça nous fait mal. Du côté du ministère d’Hortefeux, traduction française du concept de « britishness » :

« Pour Brown et pour Sarkozy, assimilation ou exclusion sont les seules méthodes permettant d’assurer la survie de l’identité d’une société. Une politique sociale d’identité ouverte, une société qui accepte la mesure de sa propre évolution est à leurs yeux trop dangereuse, parce qu’une telle société pourrait dès lors se transformer au point de n’être plus reconnaissable. »

C’est bien à une très « Edouard Glissant » définition d’un certain art de vivre ensemble, aujourd’hui et dans le futur globalisé, que veut délimiter cette « Cité des mots » qui s’ouvre à pic.

Lire le troisième extrait de la Cité des mots

La Cité des mots d’Alberto Manguel - trad. Christine Le Bœuf - éd. Actes Sud - 165p., 18€.

Photo : Alberto Manguel (Graig Stephenson).

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  • Jana
    Jana
    bretonne en Normandie
    • Posté à 12h48 le 07/01/2009
    • Internaute 13372
      bretonne en Normandie

    bon sang ; que ceci est très riche par les temps qui courent..

    Merci à Alberto Manguel, son « Histoire de la lecture » donne envie d’aller vers « la cité des mots »

    Merci à Hubert Artus de l’avoir « annoncé »

  • einna
    • Posté à 13h12 le 07/01/2009
    • Internaute 6227

    je vais m’en aller de ce pas commander cet ouvrage.

    La langue est en constante évolution, assimilant des mots d’autres langues, intégrant des néologismes. une langue vit et témoigne des préoccupations de son époque.

    On ne peut que constater par contre que la langue politique française s’appauvrit. Je ne pense pas là à la bravitude quoique ; mais au discours de Mr Sarkozy, discours ponctué de formules chocs certes mais dont la syntaxe vient parfois heurter les oreilles (cf par exemple le débat avec Mme Royale où dans mon souvenir, certains pronoms n’étaient pas « à leur place »).

    Toutefois et c’est rassurant, constatons aussi que la langue des contes, langue élaborée tant en vocabulaire qu’en syntaxe continue à captiver petits et grands et à résonner dans notre imaginaire.

  • Cocoricooo
    Cocoricooo
    Chômeur ayant fauté
    • Posté à 14h30 le 07/01/2009
    • Internaute 54582
      Chômeur ayant fauté

    On a viré mon commentaire. Je me demande bien pourquoi...

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à Cocoricooo
      Rue89
      • Posté à 15h06 le 07/01/2009
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Non, nous n’avons rien viré...

      • Cocoricooo
        Cocoricooo répond à Hubert Artus
        Chômeur ayant fauté
        • Posté à 17h36 le 07/01/2009
        • Internaute 54582
          Chômeur ayant fauté

        Merci pour votre réponse. Peut-être qu’un bogue sur le serveur l’a effacé, (c’était le premier), ou qu’une mise à jour quelconque a provoqué la remise à zéro de la liste des commentaires...

    • Serpentine
      Serpentine répond à Cocoricooo
      • Posté à 13h59 le 09/01/2009
      • Internaute 5199

      pas de panique,
      je crois qu’ il est sur l’autre page, la page de l’extrait 2

      • Cocoricooo
        Cocoricooo répond à Serpentine
        Chômeur ayant fauté
        • Posté à 15h40 le 09/01/2009
        • Internaute 54582
          Chômeur ayant fauté

        Merci Serpentine, j’ai effectivement retrouvé mon commentaire sur l’extrait 2, à cette adresse : Lien
        J’en profite pour citer un autre exemple, découvert ce matin dans Siné Hebdo : dans les entreprises, on parle de « collaborateurs » et non pas de « salariés ». Mais, alors que les collaborateurs sont sur un pied d’égalité, les salariés sont dans un lien de subordination. Là encore, on a affaire à un contre-sens.
        C’est pourquoi je réitère ma critique du livre : plutôt qu’une « théorie », ou du moins une description générale et plus ou moins abstraite des phénomènes en jeu, je préfèrerais trouver une analyse concrète du langage de la modernité qui, à force d’arranger la sauce, pose un masque sur le réel pour déjouer la critique.

  • Chocho
    Chocho
    salarié
    • Posté à 20h14 le 07/01/2009
    • Internaute 57430
      salarié

    J’ai pas très bien compris quel était le but-sens de ce livre.

    En tout cas, j’aime bien le, les titres de cet auteur.
    Un peu comme j’aime « La Rate au Court Bouillon » de Dard...

    Mais est il intéressant de mettre à un livre de sociologie blindé de réflexions (visiblement intéressantes et pertinentes elles) des titres pareils.
    J’veux bien comprendre qu’il faut appâter le chaland, mais bon, c’est un peu comme mettre en affiche d’un film tchoukiloubek des années 20 Samantha Fox non ?

    Enfin, vraiment le sens de mon propos est de dénoncer des choses qui sont superflues. Peut/doit-on donner par le biais d’un contenant une fausse image du contenu ?

    J’ai presque envie (non pas presque puisque je le fais) de demander aux fans de E-mule ce qu’ils pensent du dernier Bambi qu’ils ont téléchargé pour leus bambins...

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à Chocho
      Rue89
      • Posté à 21h48 le 07/01/2009
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      J’ai pas très bien compris le but-sens de votre comment... (les livres de Manguel ne sont pas de ouvrages de sociologie)

      • Chocho
        Chocho répond à Hubert Artus
        salarié
        • Posté à 23h15 le 07/01/2009
        • Internaute 57430
          salarié

        Comme toujours, Manguel tisse et retisse d’indestructibles liens entre les réalités politiques du monde actuel et leurs représentations symboliques dans les grands récits, les poèmes, les oeuvres qui ont représenté l’histoire, les mythes intemporels, ou tout simplement le XXe siècle.
        Au bout du compte, il construit une pensée à même de remettre en cause, dans tous ses fondements, les métaphores et les discours que nous servent les hommes politiques et les systèmes économiques dominants.

        ...

        Dans un chapitre logiquement intitulé « Les Briques de Babel », il restitue le contexte de la création du langage écrit, trois millénaires avant notre ère...

        ...

        il note cependant que, s’il acte, le langage écrit ne s’est pas « développé dans le but d’accroître l’efficacité sociale et économique »...

        ...

        C’est vrai qu’il n’a aucun but ni sens sociologique...

        Peut être pas sociologue, certes, mais à mon sens, le travail est le même.
        Donner au mot « travail » le sens qu’on veut. Là, c’est de la sémantique ?

        Edit : je me suis un peu perdu là...
        Ce que je dénonce, et de ce fait déplore, c’est l’utilisation de titres raccoleurs. Point. Pour exprimer une pensée, une idée, un fait, on use bien trop souvent de titres accrocheurs.

        La mère Denis devient daltonnienne, c’est un bon titre non ? Reste à trouver le contenu....

  • C. Creseveur
    C. Creseveur
    D'actualité, de dessin surtout
    • Posté à 10h07 le 08/01/2009
    • Internaute 7715
      D'actualité, de dessin surtout

    Manifestement pas évident de résumer la pensée de Manguel. On n’en distingue pas vraiment la pertinence à travers son amphigourisme, si je peux me permettre.
    Au demeurant que met-il à jour sinon le constat que le langage est un instrument de pouvoir, dont usent et abusent nos dirigeants.
    Nous savons parfaitement qu’ils disent n’importe quoi, du moment du moment que ça flatte l’électeur là où il faut.
    Quand au rapport avec ce que l’on peut raconter de nos jours, je comprends encore moins la nature du propos.

  • Fildemou
    Fildemou
    Anarcho-rocardien
    • Posté à 15h13 le 08/01/2009
    • Internaute 30318
      Anarcho-rocardien

    Je termine à l’instant (avant-hier, mais c’est le temps des livres), l’Illiade et l’Odyssée du même Manguel, de la même traductrice, mais chez un autre éditeur. C’est très bien, mais j’ai eu du mal à le trouver en librairie. Heureux de voir qu’il reste fidèle à Actes-Sud. Que tous les amoureux de la pensée vivante et de l’humanité (il faut les deux, hein !) se procurent également les livres de Paul Nizon et Cees Noteboom chez le même éditeur. Je vous embrasse.

  • Palamède
    Palamède
    citoyen français
    • Posté à 08h44 le 09/01/2009
    • Internaute 56877
      citoyen français

    L’article de présentation m’a intéressé, et m’a incité à lire les trois extraits ; malheureusement ceux-ci ne m’ont pas passionné, trop ambitieux et trop banals à la fois.

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