« Capitalisme et pulsion de mort » : le libéralisme allongé sur un divan

Jaquette de « Capitalisme et pulsion de mort » de Dostaler et Maris (DR).
Dans un essai bienvenu en temps de crise, l'économiste Bernard Maris, alias oncle Bernard dans Charlie Hebdo, et l'historien et économiste Gilles Dostaler convoquent Freud, Keynes, Smith, Bataille et bien d'autres, et allongent le libéralisme pour une psychanalyse forcée.
Les personnages
C'est dans « Au-delà du principe de plaisir » (1920) que Freud évoque pour la première fois la fameuse pulsion de mort. La victoire finale de Thanatos sur Eros. Il la réactualisera dans « Le Malaise dans la culture » (1930), parlant de « l'humaine pulsion d'agression et d'auto-anéantissement ». Cet ouvrage a été écrit quelques mois à peine avant le Mardi noir, ce 29 octobre 1929.
Notant bien que Freud, pour illustrer ses découvertes sur la pulsion de mort, sur l'Œdipe, et sur l'accumulation d'objets pour se détourner de la mort, « a fait siens deux concepts fondamentaux de l'économie : la rareté et le détournement », les auteurs s'attacheront à relier ce qui, dans les théories de Freud sur l'individu, peut s'adapter sans problème aux théories économiques du théoricien de la relance, John Maynard Keynes, pour qui le temps passé à travailler pour produire et pour gagner de l'argent est le temps de la mort.
En effet, produire plus en moins de temps, c'est gagner du temps. Mais un homme ne gagne pas du temps. Il le vole à la mort, puisque, comme l'avait découvert Freud et comme le scandait dans les années 30 le grand poète hongrois Attila Jozsef, « est un homme celui qui / en son cœur n'a ni père ni mère / et sait qu'il n'a la vie / qu'en plus de la mort ».
« De même que la psychologie est omniprésente dans l'œuvre de Keynes, l'économie occupe beaucoup de place dans celle de Freud », concluent les auteurs. Selon qui, ce que montrent Keynes et Freud, in fine et sous des angles différents, c'est la jubilation de l'homme à s'autodétruire...
Le décor
C'est évidemment la dernière crise financière, toujours en cours, qui offre aux deux hommes l'occasion d'une psychanalyse de système ? Une psychanalyse globale. La nôtre aussi. En se posant la question des similitudes contextuelles entre la crise de 1929 et celle de 2008, c'est notre propre évolution que sondent Maris et Dostaler. Avec une peur ultime : ces « bruits de bottes sinistres » (en ex-URSS, en Autriche, en Russie) qui rappellent les bottes vues et entendues en conséquences de la crise de 1929.
L'idée
« Détruire, puis se détruire et mourir constituent aussi l'esprit du capitalisme. […] Le marché, cet adjuvant du capitalisme, est un terrible lieu d'égalité théorique et, partant, de mimétisme, de rancœurs, ainsi qu'un incroyable catalyseur de la pulsion de mort à l'œuvre dans l'accumulation. »
Pour Maris et Dostaler, le capitalisme, à plus forte raison le libéralisme, contient dans sa propre logique d'accumulation ni plus ni moins que la destruction de l'homme. S'appuyant sur Lévi-Strauss qui, il y a quatre ans, prévoyait un pic de population (9 milliards d'hommes en 2050) avant une autodestruction complète provoquée par les ravages culturels, endémiques et écologiques. Qui sont déjà à l'œuvre, et qui ne font que porter à leur paroxysme « le degré de haine inconsciente que nous nous portons » (illustration citée dans le livre les attentats-suicides islamiste contre… des civils innocents, en Irak).
Passant au divan les notions de liquidités, de rentes, de profits, d'argent-roi, d'accumulation, de chocs des civilisations, de marché global, de masses, Dosteler et Maris éclairent en rationalisant nos peurs. Et invoquent la « part obscure » du système, donc la nôtre. Celle de Keynes, aussi, cet homme bien né qui vilipendait le marché mais spéculait contre la livre sterling.
C'est aux frontières du « Mal » qui nous constitue que nous amène, en bout de route, le livre. Sadisme, érotisme, sexe, domination, jouissance du mal, désir effréné d'accumulation, libido : c'est George Bataille qui s'invite, avec Freud, dans « Capitalisme et pulsion de mort ».
L'intérêt
En fait, « Capitalisme et pulsion de mort » a plusieurs héros : Keynes et Freud donc, mais aussi Bataille, Adam Smith, Lévi-Strauss, Marcuse, Marx. Si le livre manque de propos venus d'un véritable homme de psychanalyse, il a une grande qualité : après un bilan global, il pointe des solutions pour en sortir. Ressuscitant de Wilhem Reich ou de Marcuse, nos comparses plaident pour une disparition du refoulé. Impossible pour un homme, mais, pourquoi pas accessible à la masse collective sans âme qu'est, par définition, un système.
Qui dit disparition du refoulé dit « résurrection des corps, résurrection toute temporelle et concrète des corps délivrés de la culpabilité et de l'angoisse, du complexe d'argent et de la peur de mourir ». Une « civilisation assez forte pour se penser mortelle », délivrée de la tyrannie du temps, est évidemment délivrée de l'envie d'accumuler pour fuir.
Faisant, enfin, le pari du logiciel libre contre le logiciel fermé, Maris et Dolester en appellent à une « abondance de la connaissance » pour remplacer la « rareté des biens » qui fondent l'économie matérielle. Pourquoi le monde ne s'armerait-il pas d'une « mémoire de la catastrophe » qui nous permettrait enfin, après 1929 et 2008, d'éradiquer la tyrannie du marché comme, il y a des siècles, la peste fut éradiquée en Europe après celle survenue à Marseille en 1720 ?
« Capitalisme et pulsion de mort », à sa façon, est « une pédagogie de la catastrophe ».
► Capitalisme et pulsion de mort - de Gilles Dostaler et Bernard Maris – Albin Michel - 170p. – 15 €.
► Autre ouvrage cité : « A cœur pur » - textes de Attila Jozsef - lectures enregistrés de Denis Lavant, avec une musique de Serge Teyssot-Gay, sur un projet de Kristina Rady – Le Seuil – octobre 2008 - livre/CD - 21,50€ ?
Photos : Jaquette de « Capitalisme et pulsion de mort » de Dostaler et Maris (DR). « Freud. 150 years » (We-make-money-not-art/Flickr).
- 15274 visites
- 17 réactions










Pour avoir commandé l'ouvrage, j'adhère tout à fait aux thèses telles qu'elle sont résumées ici ou la semaine dernière dans différents magazines.
Et pourtant, je me souviens de certaines idées en vogue d'ailleurs reprises par un ancien dirigeant Jacques Maisonneuve PDG d'IBM qui pensait alors que créer une société de bourgeois propriétaires, et consommateurs calmerait les pulsion guerrières des peuples... Freud avait bien avant montré que non. René Girard, l'a fort bien confirmé dans ses travaux sur la rivalité mimétique. Le capitalisme des années 70, sans Tiers, sans régulation, a créé un « sujet flottant, sans limites », ce qu'on montré le psychanalyste Danny R Dufour, « narcissique », pour le critique Christopher Lasch. Un capitalisme qui finit par « capter la libido » des sujets pour s'autoentretenir, pour le philosophe Bernard Stiegler, faire règner le masque, le semblant, les « imaginaires leurrants » pour Eugène Enriquez. Les descriptions n'ont pas manqué et elles ont été peu entendues, pour ne pas dire méprisées... de ce sujet au « surmoi jouissant » d'ailleurs très encouragé par les médias.
La porte de sortie... la resublimation ? Transformer les pulsions libidinales en création, arts, connaissances,curiosité intellectuelle, sortir de la pulsion pour aller dans la transformation... Mais est-ce possible ? Pour Freud, l'être dans la pulsion (par exemple créée par le capitalisme des dernières années) n'est pas comptatible avec la sublimation. C'est un choix, ce serait ou l'un ou l'autre.. ?
Cette grille d'analyse que proposait Freud dans « Malaise dans la civilisation », développer l'art de vivre, la culture pour transcender les passions est-ce que celà à marché si bien marché ? ... alors que des musicien ont joué à Vienne, Vivaldi à une centaine de mètres d'un convoi de déportés juifs, alors que le boucher d'Auschewitz, rentrait chez lui et récitait des poemes à ses enfants, que l'arbre de Goethe/Schilling (très symbolique) se retrouva dans l'enceinte de Buckenwald que plus récemment le théoricien serbe du génocide était psychiatre. Les exemples ne manquent pas de personnalités cultivées, pratiquant l'art de vivre,la culture... et susceptibles aussi de cliver en personnalités mortifères et destructrices.
La question est elle anthopologique ? Dans les sociétés communautaires, la vision du temps est cyclique et prédomine l'harmonie du groupe humain avec la nature, alors que le paradigme moderne, au temps linéaire, individualiste, visant la maîtrise de la Nature pose forcément le problème de l'angoisse face à la mort et la manière d'y faire face. Le savoir, les rites,les religions, l'accumulation sont des moyens d'y faire face quitte à ce que celà se transforme dans certains milieux, à certaines époques (folles) à une sorte d'imitation de la mort pour mieux l'oublier. C'est bien ce à quoi nous sommes collectivement confrontés depuis qeulques temps...
Le débat pour en sortir est ouvert, un concours d'idées et d'expérimentations sera bien venu... Qui sait par la suite évalué avec les méthodes d'esther Duflo.. ?




Partager