Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

« Aux Etats-Unis, tout le monde fait de l'autofiction »

Publié le 01/02/2009 à 18h09

Couvertures des ’Disparus’ et de ’L’Etreinte fugitive’, de Daniel Mendelsohn

Révélé en France par le succès des « Disparus » en 2007, l’Américain Daniel Mendelsohn fait paraître en France « L’Etreinte fugitive », où il révèle un puissant travail sur les identités multiples, dans un projet autofictionnel d’un rare souffle romanesque et historique. Un travail qui, dans l’Amérique qui s’est donné un président aux origines mêlées, fait écho. Rue89 l’a rencontré au lendemain de l’investiture d’Obama.

Pour un travail sur l’identité, c’est original : c’est avec son deuxième livre que l’Américain Daniel Mendelsohn a rencontré le public français. En septembre 2007, « Les Disparus », roman de 900 pages, fut un événement de la rentrée littéraire, et avait obtenu le Prix Médicis.

Il s’agissait pourtant du deuxième volet d’un triptyque, dont le troisième est tout juste commencé. Et dont le premier est publié en France… dix ans après sa parution aux Etats-Unis.

« Les Disparus » était une titanesque enquête sur le passé de la famille juive de l’auteur, sur les lieux d’Europe centrale où elle avait vécu, d’où certains de ses membres avaient émigré aux Etats-Unis après 1918, et où d’autres furent exterminés par les nazis.

Un ouvrage centré sur « la relation angoissée, mais enrichissante que le présent noue avec le passé », mixant les formes, mêlant autobiographie, romanesque et histoire du siècle.

Une existence éthique et intellectuelle

« L’Etreinte fugitive » est un travail aussi profond, aussi angoissé. Tout aussi sincère intelligent. C’est un de nos coups de cœur de cette rentrée hivernale.

Parce que son thème est moins grave, « L’Etreinte fugitive » peut sembler plus léger. Il n’en est rien. Car Mendelsohn parvient à donner corps littéraire à cette évidence : rien n’est ce qui paraît être.

Dans cette « méditation approfondie sur la nature et le sens de ce qu’il y a de plus intime dans la vie de chacun (les hommes et les femmes, les pères et les fils, la sexualité) », l’auteur évoque sa double vie : lui, l’homosexuel qui, par amitié pour une amie hétéro et célibataire, a accepté de reconnaître son enfant, d’en être une sorte de « modèle masculin » et d’habiter avec elle. Depuis, le « couple » a même adopté un second enfant.

On découvre ici l’enfance américaine de l’auteur, la révélation de son homosexualité, les rencontres, sa vie dans le quartier de Chelsea à New York et dans la cité de banlieue où il vit avec Rose et son fils Nicholas.

Ne pas croire pour autant que le projet de Mendelsohn ait quoique ce soit de littérature yuppie ou bobo, ou n’emprunte aux chroniques d’Armistead Maupin.

Le livre mêle récit familial, mythologies, recherche sur l’identité...

Très vite en effet, le livre enchaîne les digressions : il sera traversé de réflexions sur la littérature et la mythologie grecque, latine, réverbérant en écho les poèmes et tragédies antiques qui sont, aussi, l’origine de notre existence contemporaine. Et qui fondent notre inconscient culturel.

Spécialiste de littérature ancienne, marqué par les tragédies et la mythologie antiques, Mendelsohn sait utiliser les sauts narratifs, et connaît l’importance du chiffre trois. (Voir la vidéo)



« L’Etreinte fugitive » est le titre. C’est aussi ce qui définit le livre. Entre lui et sa propre identité sexuelle, entre lui et Rose, entre lui et la littérature classique, entre lui et la psychanalyse (convoquée aussi dans le livre), c’est en effet une succession d’étreintes fugitives.

Lesquelles définissent son identité personnelle, son rapport littéraire à sa famille. Mais aussi sa géographie du désir, et son approche du langage.

Le livre entremêle donc récit familial, mythologies, recherche sur l’identité, psychanalyse et culture. Il est composé de cinq parties :

  • « Géographie »
  • « Multiplicité »
  • « Paternité »
  • « Mythologie »
  • « Identité »

C’est par cette approche démultipliée que le travail de Mendelsohn dépasse largement le simple récit autocentré et autofictionnel. Comme toute autofiction digne d’intérêt littéraire, celle de l’Américain est composé de myriades, incarnant la multiplicité de ses -et de nos- identités.

C’est un voyage entre soi et l’autre, entre Mendelsohn et l’individu, entre le moi et le ça, entre l’homme d’aujourd’hui et l’histoire, entre un écrivain d’aujourd’hui et les histoires de tous les temps.

Un travail d’autofiction bien loin éloigné de celui d’Angot ou de Laurens

Mendelsohn est aussi critique littéraire (au New York Times Magazine et à la New York Review of Books). Il sait que, « pour être intéressant dans une autofiction, il faut se traiter comme patient psychanalytique » (voir la vidéo), et que de tels récits, quand bien même ils ne seraient pas des fictions, se doivent d’être des ponts vers la vie et l’imaginaire du lecteur.

La démarche de Mendelson se situe du côté de l’exigence et de la prise de risque. Du côté du style. En France, des auteurs comme Chloé Delaume (côté psychanalytique) et surtout Jean-Yves Cendrey (côté force et social) font le même travail littéraire sur leur propre vécu. On est loin du travail récent de Christine Angot ou de Camille Laurens.

L’approche de Mendelsohn, parallèle mais tout autre, se concentre aussi sur les racines, aussi. Elle peut sembler comme une version « blanche et urbaine » du travail d’Edouard Glissant sur la Poétique de la relation et la multiplicité de « l’identité-relation ». (Voir la vidéo)



Multiplicité, mutation, identité de l’Amérique : on ne pouvait que faire le lien avec l’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche. Nous avons d’ailleurs interviewé Mendelsohn le lendemain de la cérémonie d’investiture.

D’une part parce que, comme le rappelle l’auteur dans notre interview, « Obama est aussi un écrivain » (voir la vidéo), et qu’il connaît le monde. Après huit ans de triomphe de la bêtise et d’anti-intellectualisme, son élection est forcément un immense espoir pour un écrivain, qu savent qu’ils seront compris.

D’autre part et surtout, parce que comme le rappelaient Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau dans notre récente rencontre, l’identité plurielle d’Obama incarne l’histoire et les appartenances plurielles de toute l’Amérique. La multiplicité de l’identité, c’est précisément l’âme de tout le travail de Mendelsohn, la sienne étant à la fois « juive, gay et grecquo-romaine ».

« Pour savoir écrire, il faut savoir vivre »

Aux Etats-Unis, depuis quelques temps, le grand roman épique et réaliste semble céder le pas à l’autofiction. Pour Mendelsohn, il s’agit « du trauma post guerre froide, qui voit la fin des idéologies », et donc du roman qui les explore ou les démonte (voir la version intégrale de l’entretien).

Son oeuvre, commencée il y a dix ans donc, fait partie de cette vague-virage. Et résonne donc avec l’histoire de son pays et de son monde. Oui, le travail autobiographique de Mendelsohn s’inscrit dans le monde et dans le sens de la littérature. Et tombe donc, forcément, très bien.

Par son intelligence, sa prise de risques, par le style à l’œuvre et la profondeur de son exigence, Mendelsohn fait résonner cette phrase, phare pour le Cabinet de lecture, que l’on doit à feu Jean-Patrick Manchette : « Pour savoir écrire, il faut savoir vivre. » (Voir la vidéo)



L’Etreinte fugitive de Daniel Mendelsohn - trad. Pierre Guglielmina - éd. Flammarion - 286p., 20€. Reparution en poche des « Disparus » - trad. Pierre Guglielmina - éd. J’ai Lu - 940p., 10.40€.

► Voir aussi la version intégrale de l’interview (trente minutes), dans laquelle Mendelsohn aborde le projet global de son triptyque (la triple identité gay, juive et grecquo-romaine) le travail sur la multiplicité dans l’autofiction, et l’autofiction dans la littérature américaine d’aujourd’hui.

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  • 7 réactions
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  • Thiery
    • Posté à 20h16 le 01/02/2009
    • Internaute 17021

    Portrait : Daniel Mendelsohn
    Passé composé
    Par Dominique Fernandez

    Lien

    Merci Mr Artus pour cet excellent article.

  • vol19
    • Posté à 22h24 le 01/02/2009
    • Internaute 13492

    Intéressant. L’entretien version longue est riche en contenu et en questions.
    Comment vivre avec une multiplicité d’ « identités » ? (est-ce le concept le plus approprié ?) en tout cas, la multiplicité des appartenances, des références ?
    Qu’est-ce que l’autofiction ? Voire son rapport à un éventuel paradigme postmoderne...
    Assurément plus de contenu car multidimensionnel que ce que l’on classe en France comme autofiction...

  • abfaboune
    • Posté à 10h15 le 02/02/2009
    • Internaute 15842

    « Pas comme Angot et Laurens »...

    Certes, entre le nombrilisme et l’autofiction, il y a un pas.

    Le talent aussi sans doute.

  • Vuedechezmoi
    Vuedechezmoi
    utopiste
    • Posté à 10h35 le 02/02/2009
    • Internaute 63037
      utopiste

    Lassant à la fin ces sempiternelles comparaison avec les USA.... pfffff.... le bouquin de Mendelsohn est sans doute très intéressant mais qu’est-ce que c’est que cette nouvelle « tendance » qui consiste à parler « d’autofiction » ? ? ? Comme disent les québecois, « ça n’a pas’d bon sens ! »... à partir du moment où quelqu’un écrit un livre, réussi ou non, stylé ou pas, intéressant ou non, il se projette dans son histoire consciemment ou non ! Une partie de lui/elle-même fait partie intégrante du récit, qu’il soit fictif ou « autofiction », voyons ! ! ? ? Même dans un BD ou une histoire fantastique l’auteur se projette dans l’un des personnages ou dans plusieurs. C’est absolument inévitable et parfaitement normal. Une fiction naît d’un esprit inspiré par sa propre histoire, elle passe par son filtre intime, ses interprétations personnelles.... En cela, un livre est toujours une « autofiction ». Quant aux trois grands thèmes traités par cet écrivain (gay, juive et grecquo-romaine), pardonnez-moi mais ce n’est pas non plus une nouveauté ! Ca fait un bon moment déjà que ces thèmes ont été traités et dans beaucoup de livres... alors, permettez-moi, Hubert Artus, de considérer votre papier avant tout comme un bon coup de pub et rien d’autre !

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à Vuedechezmoi
      Rue89
      • Posté à 11h14 le 02/02/2009
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Considérez, considérez... Mais je ne sais pas où, dans l’article, vous avez lu que je prétendais l’approche de Mendelsohn « nouvelle » !

    • KinderWalker
      KinderWalker répond à Vuedechezmoi
      Etudiant
      • Posté à 14h34 le 02/02/2009
      • Internaute 68191
        Etudiant

      Et pourquoi faudrait-il que ce soit nouveau ? Avec ce que la littérature compte de livres, il ne resterait plus de place que pour de l’exercice stylistique.

      • J.G.
        J.G. répond à KinderWalker
        (lectrice)
        • Posté à 18h04 le 02/02/2009
        • Internaute 68222
          (lectrice)

        D’accord avec Vue de chez moi quant à la critique de la notion d’autofiction.
        Qu’est-ce que cela veut donc dire ? Un concept creux, de ces étiquettes qui rassurent et laissent entendre à celui qui écoute / lit qu’on est très savant - et en tout cas beaucoup plus que lui - munis de mille outils conceptuels pour faire de l’analyse littéraire...
        Qu’est-ce que ce terme apporte à la compréhension de l’oeuvre de l’auteur ?
        Il suffit de relire ce bon vieux Proust (édité au siècle dernier) pour savoir que la matière que travaille l’écrivain est sa singularité. (ce qui a moins à voir avec le narcissisme qu’avec l’humanisme)
        En France, ceux qui défendaient hier l’autofiction la pourfendent aujourd’hui. Elle serait passée de mode. Il faudrait revenir aux « histoires ». Mais la littérature, ce n’est jamais que des histoires et des histoires et des histoires, et les écrivains n’écrivent jamais qu’à partir d’eux-mêmes et d’eux-mêmes et d’eux-mêmes (comme les artistes) - d’ailleurs, c’est ce qu’on leur demande, qu’ils parlent d’eux au plus profond pour qu’au plus profond on s’y retrouve nous-mêmes - , même si c’est pour voir au delà...
        Parler d’autofiction ne dit donc rien de l’oeuvre d’un auteur, qui peut être très bonne ou très mauvaise. Qu’on nous parle d’images, de langue, de structure, plutôt que d’étiquette, ça oui ! ...

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