Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Grover Lewis chez Rolling Stone : l'art de dire le monde

Publié le 26/07/2009 à 19h15

Il a traduit Bukowski, Fante, Crumley et quelques autres géants du roman US. Il a écrit sur les écrivains. Il est une des plumes de la Culture à Libération. Dans un très beau livre sur Grover Lewis, un des « anti-héros » du Rolling Stone des seventies, Philippe Garnier parle, aussi, de la façon d’écrire le réel à l’heure actuelle. Interview d’un « non-fiction writer ».

Le choc date de 1971. Garnier lit et aime Rolling Stone. Où écrit à l’époque Hunter Thompson, et où des auteurs comme Joan Didion, William Burroughs et Richard Brautigan publient des textes. Cette année-là, Philippe Garnier lit un sujet qui porte sur le tournage de « La dernière séance » de Peter Bogdanovitch.

L’article, c’est « Splendor in the Short Grass ». L’auteur est un free-lance déjà lu dans The Village Voice, Playboy et Texas Monthly, et qui sera une des plumes de Rolling Stone entre 1971 et 1973 : Grover Lewis.

Un livre

En 1984, les deux hommes se rencontrent. Ils seront amis jusqu’à la mort de Lewis, en 1994. Garnier découvre alors des papiers secrets de Lewis. Par exemple, en 1980, celui-ci avait signé un contrat pour un livre abandonné en cours : « Code of the West », un ouvrage sur cet « Hollywood oublié ».

Quelque part, « Freelance » est la fin que méritait vraiment Lewis. Qui, écrit Garnier au début de l’ouvrage, « est mort d’un cancer après avoir écrit trente pages du livre qui l’aurait fait reconnaître à sa juste valeur, et peut-être rendu célèbre. N’ayant jamais pu l’aider à être publié en France de son vivant, car le sachant intraduisible, il incombe ici de donner son histoire et, dans une mince mesure, une idée de son travail ».

« Freelance – Grover Lewis à Rolling Stone – Une vie dans les marges du journalisme » est une biographie mélancolique et hybride : bio pure, extraits de nombreux articles, reportages de Garnier himself. Bonus track : on y lira en intégralité deux grands papiers de Lewis : « One step over the fucking line » en version française, et « Splendor in the Short Grass », en version originale ET en version traduite.

Un magazine

Les années 70 sont celles du « nouveau journalisme », incarné par Norman Mailer, Truman Capote ou Hunter S. Thompson. Des articles d’une ampleur et d’une longueur démentes. Une narration qui se base sur des faits, mais qui cherche autre chose que la vérité.

Un magazine rock comme Rolling Stone, fondé en 1967, va alors permettre à des voix confirmées ou pas, en tous les cas aventureuses, une fantaisie et un langage jusqu’alors taboues :

« On pouvait écrire le mot fuck, on passait de la presse underground à la presse alternative ayant pignon sur rue. » (Voir la vidéo)

Un homme

Moins connu, mais tout aussi possédé, que Hunter Thompson, Grover Lewis fut orphelin à 12 ans, après que ses parents se fussent trucidés mutuellement. A moitié aveugle, il se nourrissait « presque exclusivement de vodka et de tabac gris ».

Bien qu’écrivant pour Rolling Stone, il était plutôt rétif au rock, mais partit quand même en tournée avec les Allman Brothers. Il suivit Paul Newman, Charlie Parker, Sam Peckinpah. Il écrivit des papiers parfois édifiants, dont certains ne se remirent jamais complètement. Comme « One step over the fucking line », ce papier sur Robert Mitchum durant le tournage du film « Les copains d’Eddie Coyle ».

Lewis était à Altamont en 1969, lors de ce fameux concert où les Hell’s Angels défendirent Mick Jagger contre des spectateurs, mais il choisit de ne pas écrire dessus.

Le 6 mars 1978, Lewis se trouvait par hasard à quinze pas de Larry Flint lorsqu’on lui tira dessus, le laissant paralysé. Devant lui, donc. Mais, après les interrogatoires de police, Lewis n’exploite pas la mine d’or qu’il possède, et n’écrit pas sur cet événement :

« Lewis était plus un commentateur culturel qu’un journaliste, écrit Garnier. Et s’il aimait l’idée romantique du reporter alcoolique itinérant de rédaction en rédaction comme l’avaient popularisé Horace McCoy et Kirk Douglas, il n’en avait pas les réflexes. Ou du moins pas l’estomac ».

Deux hommes

Lorsqu’on connaît son travail, on ne peut qu’établir de nombreux ponts entre les deux amis. Mesurer à quel point le besoin de réel, d’écriture sur le réel, l’incapacité de vraiment fictionner sont semblables. Mesurer à quel point l’un comme l’autre sont des chroniqueurs, des rédacteurs, plus que des journalistes. Garnier avoue lui-même :

« Je ne suis pas journaliste. Je ne sais pas trouver une source, je ne sais pas qui appeler pour avoir une info. Les histoires me tombent, comme ça. »

Garnier, comme de nombreux free-lance aujourd’hui encore, a commencé dans l’amateurisme, a travaillé directement sur le terrain, et a dû se forger sa propre voix.

Garnier est aussi traducteur, et on lui doit des traductions de romanciers aussi importants que Charles Bukowski, John Fante, Larry Brown, Rick Bass ou James Crumley. (Voir la vidéo)

Non fiction writing

Truman Capote, Tom Wolfe ou, toute proportion gardée, l’Italien Roberto Saviano, sont des écrivains qui sont passés du factuel journalistique au récit narratif. Ecrivains avant tout. Mais ce genre de narration, la « non fiction », cette façon d’écrire le réel et le monde sans chercher la vérité des faits mais plutôt l’écorce des hommes et la beauté du monde, appartient aussi aux journalistes. Aux rédacteurs.

En témoignent les récits et reportages de voyage tels que les montrent le festival Etonnants Voyageurs depuis vingt ans. En témoigne une revue –et son succès- comme XXI. C’est à ces façons de dire le monde que font penser Lewis comme Garnier.

Une façon de narrer qui n’est pas fictive, mais qui influence le roman. Comme le prouvera « L.A. Story », dont j’ai déjà parlé dans la rentrée littéraire à venir. (Voir la vidéo)

« Freelance » est un livre plein de vie. Le plus bel hommage qui pouvait être écrit sur Lewis, mais aussi sur ce journalisme rock, lyrique, pistard.

► « Freelance – Grover Lewis à Rolling Stone, une vie dans les marges du journalisme » de Philippe Garnier (Grasset, 445 pp., 20.90 €)

Aller plus loin
  • 6248 visites
  • 6 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • Anonyme

    Superbe article ! Merci.

  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 22h40 le 26/07/2009
    • Internaute 29846
      menuisier

    Merci bien.
    Ca fait envie.

    Lester Bang aussi (certaines de ses critiques sont parues en français il y a quelques temps..), interprété par P S Hoffman, dans « Almost Famous » qui est un bon film.

  • Camille D
    Camille D
    www.tsubaki.ouvaton.org
    • Posté à 12h30 le 27/07/2009
    • Internaute 7885
      www.tsubaki.ouvaton.org

    J’ai lu ce livre et si je peux me permettre, j’ai du mérite.
    L’auteur nous prévient dès avant le départ qu’il juge les articles de Lewis intraduisibles et présente ses excuses aux non-anglophones pour les expressions américaines laissées ça et là. Finalement, ce sont peut-être surtout les lecteurs anglophones qui souffrent le plus, capables de compter les faux-amis et les paresses comme on aligne les bâtons avant la quille. À cet égard, le papier sur Robert Mitchum est proprement asphyxiant.
    Ce que Philippe Garnier présente comme une licence littéraire m’apparaît bien plutôt à moi comme un syndrôme (léger, certes) de jeanclaudevandamisme. Il est vrai que c’est moins chic.
    Et je trouve dommage (en fait je trouve scandaleux et j’en suis encore toute colère) que Grasset fasse payer 20 euros un livre publié sans éditeur, sans correcteur… et sans traducteur.
    Intraduisible ? Peut-être pas par un véritable traducteur…

    • maloon
      maloon répond à Camille D
      inde^pendant
      • Posté à 13h19 le 27/07/2009
      • Internaute 86333
        inde^pendant

      Ce livre est un bijou.
      Littéraire, humain et formel.
      Et de traduction.
      Et celle qui se presente comme anglophone (quelle farce !) et y voit un « syndrome de jeanclaudevandamisme » ( ? !) n’a qu’à retourner à ses chères études de langues et laisser l’objet aux amoureux des mots et des hommes.

  • billy.HP
    billy.HP
    Auteur
    • Posté à 15h29 le 27/07/2009
    • Internaute 86324
      Auteur

    Pas mal. Du tout. Surtout la vidéo en fait.
    Côté texte, Gonzaï avait déjà rencontré le môssieur le mois dernier et s’en sortait haut la main il me semble.
    Lien

    Enfin, tout papier sur Garnier (ou Lewis) vaut mieux qu’un énième sur Orelsan ou Manoeuvre...

  • pikasso02
    • Posté à 18h27 le 27/07/2009
    • Internaute 10134

    Une belle rencontre. C’est beau d’utiliser ses mains pour parler.
    Merci.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.