Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

« L.A. Story », bible de Los Angeles et défi littéraire réussi

Publié le 28/08/2009 à 15h28


Le port de Los Angeles (Wirralwater/Flickr)

Fermez les yeux. Imaginez le monde de Chandler qui rencontrerait celui des westerns mariachis et des romans de James Ellroy. Ouvrez à nouveau les yeux : vous ne rêve plus, vous lisez « L.A. Story ». Ce livre, nous l’avions remarqué dès le mois de juin.

C’est la bible d’un enfer. C’est aussi le conte de fées d’un paradis crâmé. Une très grande émotion. Que l’on doit à James Frey, une sorte de Houellebecq au cuir plus tanné, mais tout aussi boxeur de réel. Vidéo-rencontre.

Le cas Frey

Né en 1969 à Cleveland, James Frey est de cette école yankee dont le travail littéraire est un travail de « memoir »(Kerouac, Mailer, Mendelsohn, etc).

« A Million Little Pieces » (2003 ; publié en France en 2004 sous le titre Mille morceaux) et sa suite, « My Friend Leonar » furent premiers sur la liste des bestsellers du New York Times.

Le premier fut hyper buzzé par Oprah Winfrey dans son Book Club. « Mille morceaux » est un récit dont le personnage central est James Frey, en cure de désintoxication.

« Buzzé » comme une autobiographie. Mais en 2005, des journalistes américains découvrent qu’une partie du livre est inventée.

Bien que Frey n’ai jamais caché l’aspect romanesque de son « memoir », il va tout d’un coup savoir ce qu’est un boomerang.

En quelques mois, Frey se fait tailler en pièces -y compris par Oprah Winfrey, ses livres sont renvoyés aux libraires, éditeur et agent le lâchent.

Il se réfugie pour deux mois dans le Sud de la France. De retour non plus à L.A., où il vivait, mais à New York, il connaîtra de vrais drames qui lui feront prendre distance (comme la mort de son fils à l’âge de onze mois), et écrit « L.A. Story ».

Entre temps, Oprah Winfrey s’est rétractée… Et aujourd’hui, Frey a dépassé ce scandale, qu’il tient à relativiser, ce qu’on retrouve dans la version intégrale de son entretien.

Depuis des années, les éditeurs se tordent l’esprit : pour marcher, un roman doit sembler « vrai ». Oui, vous avez bien lu : p-o-u-r-f-o-n-c-t-i-o-n-n-e-r-u-n-e-f-i-c-t-i-o-n-d-o-i-t-p-a-r-a-î-t-r-e-r-é-e-l-l-e.

Les influences croisées de l’autofiction, de la téléréalité et de la peoplisation de la vie réelle de nos célébrités ont conduit à une nouvelle sorte de storytelling jusque dans la fiction littéraire. « L.A. Story » est le genre de livre qui mettra tout le monde d’accord, et c’est mont coup de coeur de la rentrée des romans étrangers.

Los Angeles, mégapole et personnage romanesque

Voilà qu’après avoir hypertrophié, et disséqué, son propre personnage, James Frey dissèque une mégapole. Los Angeles. « L.A. Story », c’est LE roman qui à ce jour n’existait pas sur la ville. Un livre qui rappelle bien sûr le travail d’Ellroy sur la ville du crime, du show-biz et de la mafia.

Qui rappelle aussi l’approche procédurale de Michaël Connelly, de Robert Crais (« L.A. Requiem ») ou bien de Bruce Wagner (« Toujours L.A. ») sur la cité des anges.

Qui rappelle aussi, in fine, Raymond Chandler, le créateur avec Dashiell Hammett du roman noir moderne. Pour Frey, c’est celui « qui a le mieux écrit sur Los Angeles ». Avant d’ajouter, flambeur :

« Mais lui, Ellroy, ou les autres se sont focalisés sur un aspect de la ville : Hollywood et le crime. Mon angle à moi était de considérer la ville dans son intégralité. Je me suis topujours demandé pourquoi personne ne l’avait encore fait, comme Hugo pour Paris ou Murakami pour Tokyo. »

Au commencement, un groupe de 44 personnes

Voilà comment débute son texte :

« Le 4 septembre 1781, un groupe de quarante-quatre hommes, femmes et enfants –les Pobladores- s’établissent en un lieu proche du centre du Los Angeles d’aujourd’hui. Ils nomment leur village le Pueblo de Nuestra Senora la Reina de Los Angeles de Porciuncula.

Deux tiers des colons sont soit des esclaves africains affranchis ou marrons, […]. Les autres sont pour la plupart des Indiens d’Amérique. Il y a trois Mexicains. Un Européen. »

Ainsi commence un épais livre dont une des ultimes pages notera :

« En 2000, Los Angeles est l’aire urbaine la plus diversifiée et au développement le plus rapide de tous les Etats-Unis. Si c’était un pays, elle aurait la quinzième économie au monde. On estime qu’en 2030 ce sera l’aire urbaine la plus étendue du pays. »

Le mariage avec une pierre autorisé, pas le mariage homo

Entre-temps, des centaines d’informations factuelles, écrites sous la forme de courts passages de non-fiction :

  • les différentes vagues d’immigration
  • la guerre avec le Mexique
  • les mafias
  • la naissance d’Hollywood
  • les autoroutes gigantesques
  • la prohibition
  • les nationalités des gangs
  • le nombre de meurtres causés par ces derniers.

On pourra par exemple apprendre qu’il est légal, à L.A., d’épouser... une pierre. Parfaitement. La première union du genre a eu lieu en 1950. On peut donc épouser un caillou dans un Etat où le mariage homosexuel est illégal. (Voir la vidéo).


Entre ces interstices de « non-fiction », Frey ajoute superpose les niveaux narratifs, et des centaines de personnages. Avec cependant quatre histoires principales.

  • Celle d’Esperanza, Mexicaine née du bon côté de la frontière et qui va d’humilation en humiliation, jusqu’au moment où elle comprend qu’elle est tout bonnement irrésistible…
  • Celle de Vieux Joe, SDF à Venice Beach, alcoolique en mal de rédemption.
  • Celle d’Amberton Parker, playboy ignoble.
  • Celle de ce somptueux couple de jeunes errants, Dylan et Maddie, qui ont fuit l’Ohio pour avoir une vie tranquille dans la Cité des Anges (si, si).

Des destins que Frey relie à des tas d’histoires sattelitaires, qui disent concrètement l’arrivée des armes, des communautés, du racisme, la police, la fluidité et les embouteillages des « interstates » (autoroutes), l’omniprésence des artistes et des faux discours.

Attention quand même : des chiffres « inventés à 25% »

L’auteur adopte une écriture très « non-fiction novel » qui n’est pas sans rappeler Selby Jr ou Kerouac. « Fiction et réalité marchent main dans la main », dit Frey (voir la vidéo), « et ce qui m’intéresse c’est la vérité ».

Frey est, donc, bien un romancier. D’ailleurs, méfiance : Frey avoue que le chiffres et les faits qu’il avance dans le livre sont... « inventés à 25% ». Frey n’a pas oublié le cynisme dans son rapport au réel et à l’intelligentsia qui l’a placardé. (Voir la vidéo).


Ici, Los Angeles semble ville où on arrive, mais d’où l’on ne repart jamais :

« Oui, ma vision de LA, c’est exactement comme la chanson Hôtel California : un hôtel où on peut se changer, mais d’où l’on ne peut plus partir. »

Les Eagles ? Le parallèle tombe à pic : voilà un groupe qui, pour nombre de morceaux, était mené de derrière. Un de ces groupes prépsychédéliques où le chanteur était le batteur : Don Henley.

Après avoir lu « L.A. Story », on redécouvre DeLillo et Dos Passos

La narration est en littérature ce que le travelling était pour Jean-Luc Godard : une affaire de morale. Le choix de la narration, c’est le vrai défi de la littérature d’aujourd’hui. En fait, après avoir « L.A. Story », c’est DeLillo et Dos Passos qu’on retourne lire.

C’est bien plus qu’un roman total : il est ce que la littérature peut dire du réel à l’heure actuelle. (Voir la vidéo).


L.A. Story de James Frey - trad. Constance de Saint-Mont - éd. Flammarion - 491p. - 21€.

Les propos de James Frey étaient traduits par Mathilde Bouhon, que nous remercions.

Dans la version intégrale de l’interview (12 mn 20),il est question, outre les sujets évoqués ici, de la religion, du travail de recherche de Frey, du travail rythmique sur ce livre, et de l’épisode « Mille Morceaux ».

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  • Vorko
    Vorko
    Etudiant en informatique
    • Posté à 21h38 le 28/08/2009
    • Internaute 49770
      Etudiant en informatique

    « et au développement le plus rapide de trous les Etats-Unis. »
    trous ? tout nan ?

  • Avril
    • Posté à 09h18 le 29/08/2009
    • Internaute 24503

    – Les éditeurs se tordent l’esprit : pour marcher, un roman doit sembler « vrai » –

    Ne vouliez vous plutôt pas écrire « crédible » ?

    Prenez par exemple le Fantastique ou la Science-fiction : on peut parfaitement trouver certain récits crédibles et y adhérer, alors qu’ils ne sont pas par définition « vrais ».

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à Avril
      Rue89
      • Posté à 11h04 le 29/08/2009
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Non, non, ne vous en faites pas, c’est bien « vrai » . Comme je l’écris, l’influence de ta tv réalité d’une part, de la vie des people racontée comme un conte de fée avec des morceaux de vrai dedans, d’autre part, a conduit à cela. Un dilemne auquel sont confrontés tous les éditeurs...

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