Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Raffarin, référendum : Joncour à la recherche du non perdu

Publié le 06/10/2009 à 12h08

Il y a, comme ça, des éléments qui valident le réel. Par exemple, le foot, la politique, la photographie, la nature. Et la fiction. « L’homme qui ne savait pas dire non » était un de nos très gros coups de cœur de la rentrée. Roman sur nos sociétés du renoncement, comédie d’époque, c’est un roman qui évoque le référendum de 2005. Et dont il faut reparler, quelques jours après le nouveau référendum irlandais.

« The yes needs the no to win, against the no. » Vous vous rappelez ? 2005. Par l’auteur de « Les jeunes sont destinés à devenir des adultes », de « L’avenir est une suite de quotidiens », de « Les veuves vivent plus longtemps que leurs conjoints », du « Citoyen est un piéton de la République », et du tube « Notre route est droite, mais la pente est forte ».

Un penseur en charentaises pour qui la chanteuse « Positive Attitude » Lorie était une philosophe. Un auteur qui travaillait non pas à TéléZ, mais à Matignon. Ce type, qui avait l’intelligence de la main (autre grand album), mena une campagne pour le oui, et prit une grande part dans la victoire du non. Tout en clamant : « Mon oui est plus qu’un non au non » (sic). Bref, une maïeutique de ouf.

« The yes needs the no to win, against the no » est l’unique raffarinade directement énoncée par l’auteur en anglais, la langue du rock. C’est dire le trésor. (Voir la vidéo)

Ce trésor, c’est une des choses dont s’est saisies Serge Joncour dans son roman « L’homme qui ne savait pas dire non ». Qui n’a rien à voir avec l’ancien travailleur de la main de Chirac, mais tout à voir avec la maïeutique de l’époque. (Voir la vidéo)

L’auteur

Serge Joncour, c’est un peu l’enfant que Georges Pérec et Buster Keaton n’ont pas eu ensemble. Il a pratiqué en haut nouveau la philosophie aussi bien que la natation, et circule à vélo. Il publie depuis onze ans (« Vu » en 1998). Lauréat du Prix France Télévisions en 2003 pour « UV » (adapté au cinéma en 2007), il est aussi un des duettistes des « Papous dans la tête » sur France Culture.

Il a récemment écrit le scénario du film « Elle s’appelait Sarah », d’après le roman éponyme de Tatiana de Rosnay, avec Kristin Scott Thomas (sortie prévue dans un an).

Serge Joncour est un romancier qui fait dans la comédie grave. Qui a toujours su parfaitement dessiner son temps. « Avant, les artistes étaient des gens qui gagnaient à être connus, alors qu’aujourd’hui ils cherchent simplement à l’être… » écrivait-il dans « L’idole ». Il faut lire Joncour.

Le roman

« L’homme qui ne savait pas dire non », paru en cette rentrée, est un roman sur nos sociétés du renoncement, un livre porté par un regard social, une comédie d’époque, une réflexion sur les hommes et le langage.

L’histoire de Beaujour, un personnage symptomatique de notre époque consensuelle : il n’a plus le pouvoir de dire non. Entre divorce, asservissement et déni d’identité, il a désappris le non. Sa vie « est un slalom un peu complexe ».

Il travaille dans un institut de sondages. Mais, ne pouvant énoncer l’item « non », les réponses sont toutes positives… Ainsi, grâce à lui, « 95% des Français sont pour le travail le dimanche, c’est inespéré ». Et Beaujour tombe raide d’une collègue. Et va, pour les joies de la séduction, apprendre à entendre le non. Donc, aussi, le dire.

Le propos

Une love story d’apparence cousue de fil blanc, mais à laquelle Joncour joint un regard social très juste : chantage à la délocalisation, révoltes vaines contre le libéralisme triomphant. Révélant une mise en perspective totalement absurde et parfaitement logique de la victoire du politiquement correct sur la révolte.

Par une narration en deux temps, Joncour montre cette France des années 60 où le oui ouvrait le progrès (les villes, le Concorde, la télévision), et notre société du renoncement où l’affirmative n’est que le côté obscur du déni.

Avant, le oui ouvrait un monde. Aujourd’hui, il cloître notre identité. S’appuie sur le non pour l’éteindre. Le slogan de Raffarin symbolisant l’absence de portée philosophique du non.

La perspective littéraire

Puis, Serge Joncour, dans une démarche qui n’est pas sans rappeler celle de véronique Ovaldé, nous parle de l’enfant intérieur, qu’il retrouve pour se relaxer. Beaujour, entre ateliers d’écriture, thérapie et volonté de séduire, va relier avec cet enfant.

Ce roman, qui est au départ une comédie cocasse, prend sous nos yeux, progressivement toute sa puissance et sa saveur. « L’homme qui ne savait pas dire non » rappelle que le non n’est pas un renoncement, mais une volonté qui, comme tous nos adieux, ouvre d’autre mondes. Que le langage est fait d’ondes positives et d’ondes négatives.

C’est l’histoire d’un homme qui, sous nos yeux, se réapproprie le langage. Retrouve donc son identité. C’est, in fine, le livre d« un romancier qui reprend le pouvoir sur son imaginaire. (Voir la vidéo)

L’actualité

Comédie, regard social, puissante fiction métaphorique sur le langage, c’est donc le genre de roman qui réaffirme la place de la littérature en période de crise. Ce ne peut être un hasard si Joncour, qui a des expériences dans la militance, la franc-maçonnerie, le sport, le cinéma et la littérature, voit son roman paraître alors que l’Irlande, sous pression politically correcte, se voit réinfliger un référendum pour “ casser ” le non vainqueur en 2008.

Un non qui, par magie des verbes, devient oui en 2009. Dix-huit mois après l’obligation de fumer dehors, c’est un livre qui acte juste.

Alors, oui, avec des surgissements comme le foot, la politique, la photographie, la nature, la fiction est bel et bien la validation du réel. (Voir la vidéo)

L’homme qui ne savait pas dire non de Serge Joncour (Flammarion, 298 pp., 19 €)

► Voir la version intégrale de l’interview (15mn45), où Serge Joncour parle de son personnage, du oui et du non, du langage pour construire l’individu, des générations précédentes, de la cigarette et du vélo comme résistance.

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  • 5023 visites
  • 6 réactions
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  • Ouranos
    • Posté à 12h37 le 06/10/2009
    • Internaute 17760

    Il y a semble-t-il un problème de lien vers la version intégrale de l’interview de Joncour. Non ?

    • Arnaud Aubron
      Arnaud Aubron répond à Ouranos
      Les Inrocks (et ex-Rue89)
      • Posté à 15h47 le 06/10/2009
      • Internaute 77
        Les Inrocks (et ex-Rue89)

      Si ! Mais c’est réparé. Merci à vous de l’avoir signalé.

  • Guy MASAVI
    Guy MASAVI
    citoyen dessinateur pour de rire
    • Posté à 15h23 le 06/10/2009
    • Internaute 55858
      citoyen dessinateur pour de rire

    Aprés le nOn de l’Irlande au premier tour du referendum sur le traité de Lisbonne, le Oui l’emporte au second tour ! Lien

    Lien

  • zénon denon 84
    • Posté à 16h06 le 06/10/2009
    • Internaute 30028
      Bonne

    Que ceci me semble interressant _
    En plus j’écoute ,le dimanche, « des papous dans la tête “ ;
    Et alors ?
    Alors ,on va lire l’homme _et vite _

  • Hibou_Myope
    Hibou_Myope
    Criticologue
    • Posté à 17h10 le 06/10/2009
    • Internaute 84627
      Criticologue

    Serge Joncour a pratiqué la philosophie en « haut nouveau » *, c’est dire s’il renouvelle les concepts ! Son livre a l’air tout à fait rafraichissant...
    Du coup, je ne saurais sans doute pas dire non à mon libraire.

    * SVP, ne corrigez pas la coquille, elle est charmante !

  • Vincent Crouzet
    Vincent Crouzet
    Ecrivain
    • Posté à 19h22 le 06/10/2009
    • Internaute 33949
      Ecrivain

    Joncour, écrivain, philosophe du non, philosophe du oui à Erasmus, adepte du coup de soleil « toutes saisons » et du double cornet « trois boules » (rien de sexuel, mais vraiment une histoire de glace au centre commercial Mayol), Joncour, on l’aime, il faut le lire, le faire lire, en parler le soir au coin du feu, revoir 100 fois l’interview d’Hubert et dénicher les subtilités cachées, Joncour il faut le célébrer, le cajoler, le réclamer pour la rentrée littéraire 2010, et putain, lui donner le prix qu’il mérite. Un garçon qui vénère les siestes, les cavalières, la fenêtre sur gendarmerie de l’Holliday Inn Garden Court de Toulon, les stations ESSO, l’andouille de Franche-Comté et la crêpe orange au bar du TGV ne peut vraiment pas être mauvais. Bisous Serge, on t’aime, tu es un vrai écrivain.

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