Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

« Cette nuit-là », le combat d'un écrivain pour Bhopal

Publié le 07/12/2009 à 17h02


Des gardes de sécurité jouent aux cartes près des restes de l’usine d’Union Carbide (Reuters/Reinhard Krause)

Il y a vingt-cinq ans, c’était le drame de Bhopal, la plus grave catastrophe industrielle à ce jour : 8000 morts instantanées, jusqu’à 15.000 par la suite. 500.000 malades ou handicapés à vie. Cette semaine, le bus du Bhopal Medical Appeal était de passage à Paris. A son bord : Inda Sinha, romancier anglo-indien, auteur de « Cette nuit-là », traduit en France deux ans après avoir été finaliste du prestigieux Man Booker Prize. Rencontre.

La démission étatique devant le virus libéral

Ce 3 décembre 1984, l’usine de pesticides de la firme Union Carbide (USA), implantée à Bhopal, libère un nuage de gaz hautement toxiques au-dessus de la ville indienne. Une épidémie qui, depuis, ne cesse de s’étendre du fait de la contamination des sols, de l’eau et du lait maternel.

Récemment, notre blogueur de la Route des Indes faisait un état des lieux exhaustif des poursuites non opérées, de l’accord entre Union Carbide et le gouvernement indien en 1989, des jugements en faveur des victimes jamais réalisés... Un catalogue de la démission étatique devant le virus libéral.

Un catalogue dont on peut mesurer la taille dans les aventures d’Animal, un jeune Indien de 19 ans réduit à marcher à quatre pattes depuis « cette nuit-là » : l’explosion de « la Kampani ». Il raconte tout à hauteur de handicap :

« Mais comment est-ce que tu pourrais comprendre ? Le monde des humains est fait pour être vu à hauteur des yeux. Les tiens. Moi, la tête levée, mon regard donne sur un entrejambe. […] Je sais quand quelqu’un ne s’est pas lavé les couilles, quand un slip pue le pipi ou une raie des fesses la merde. […]

Je ne suis pas aussi intelligent que toi. Je ne peux pas tourner chaque mot en papillote comme tu le fais. Il ne le sort pas des martins-pêcheurs turquoise de la bouche quand je l’ouvre. Si tu tiens à mon histoire, il faudra te faire à ma façon de la raconter. »

Animal raconte tout en 23 bandes : celles qui seront enregistrées par un « journalis de Kakadu, celui qui est venu d’Ostrali ».

A 6 ans, des douleurs ont commencé à se réveiller. Des douleurs au cou, au dos, qui l’ont courbé. Son dos s’est déformé, ses os aussi… « J’étais humain, avant. À ce qu’on dit. Moi, je ne m’en souviens pas, mais les gens qui m’ont connu quand j’étais petit disent que je marchais sur mes deux pieds comme les hommes », sera la première phrase du témoignage d’Animal, donc du roman.

Animal a perdu les siens. Quand s’ouvre le récit, la mort hante toujours la ville, le lait des jeunes mères est empoisonné, les femmes donnent naissance à des enfants difformes. Mais la Kampani refuse de reconnaître sa responsabilité.

Souffrance et truculence

Un roman porté par l’oralité encore enfantine du post-adolescent. Un livre strié par la souffrance mais aussi par un langage cru, truculent, agrémenté d’un sens de l’humour et du dérisoire impressionnant chez ce jeune homme insolent contraint à marcher sur les genoux.

Une provoc qui passe tout en revue, radiographiant à mi-hauteur les bassesses comme les (rares) grandeurs de ce qui se passe à Kaufpur : la police, le gouvernement, le business de l’humanisme, la débrouillardise, les bandes, les jeunes. Et l’amour. Et le sexe. Car évidemment Animal est un obsédé.

Il y a Zafar l’activiste secouriste, Nisha l’étudiante, Somraj le musicien, Elli la doctoresse américaine. Animal se met avec la clique de Zafar. Il se fait 400 roupies par mois. C’est le « Conseil de direction des victimes de l’empoisonneur ». C’est la vie de cette clique que l’on va lire. A travers les 23 bandes témoignées par Animal.

« Cette nuit-là » est un vrai roman, car ce qui a guidé Sinha n’est pas le misérabilisme, ni le drame, ni « la polémique », ni même son thème. Ce qui a guidé Sinha, c’est Animal. Un personnages, des personnages, des voix. Une construction dont témoigne ses propos : (voir la vidéo)

Bhopal devenue Kaufpur

Indra Sinha est né à Mumbaï, d’ascendance anglaise et indienne. C’est pourquoi il est en Angleterre, où il travaille dans la pub et oeuvre pour Amnesty International quand, en 2004, un homme vient de Bhopal pour le voir. Averti qu’aucune victime n’avait reçu de soins, de compensation ou de compréhension, il crée une pub et la fait publier dans la presse. Le but : récolter des fonds.

Son objectif est atteint puisque la campagne permet de construire un bâtiment et de commencer à former des gens aux soins. Cinq ans après les faits, Sinha a démissionné de la pub et continue de lever des fonds. La clinique construite dans la région a permis de soigner gratuitement plus de 30 000 personnes.

Après un premier roman (« Une Histoire de riches à Bombay »), il a choisi d’écrire sur le drame et la construction de la clinique. Pour prendre de la distance avec les faits, il a rebaptisé Bhopal, Kaufpur (« ville de la terreur » en hindi).

Le tour d’Europe

Certes, ce n’est pas le premier livre sur le drame de Bhopal. Mais Indra Sinha est arrivé en finale du Man Booker Prize, le plus prestigieux prix littéraire britannique, remis à des écrivains des pays britanniques et du Commonwealth. Donnant ainsi une résonance supplémentaire aux affaires sanitaires. D’ailleurs, Sinha est parti promouvoir son livre et défendre sa cause en Europe avec le bus du Bhopal Medical Appeal. Après l’Angleterre et l’Allemagne, il est passé par Paris. C’est après sept semaines de « tournée » que nous l’avons rencontré. (voir la vidéo)

Cette nuit-là d’Indra Sinha (trad. D. Vitalyoss, éd. Albin Michel, 440 pp, 22 €)
► Les propos des deux interviewés sont traduits par Julien Rialan, des Editions Albin Michel, que nous remercions

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  • 15 réactions
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  • tweesty
    tweesty
    Gaucher et contrarié
    • Posté à 17h18 le 07/12/2009
    • Internaute 83901
      Gaucher et contrarié

    La catastrophe de Bhopal est symptomatique de la démission et la compromission des politiques face aux puissances financières.

    A une échelle moindre, on peut mettre en parallèle le traitement insultant qu’ont subi les personnes contaminées et celui réservé aux victimes d’AZF à Toulouse ou celles de l’Erika en Bretagne après les relaxes de Total dans ces deux dossiers.

    C’est le genre d’évènement qui montre clairement les limites humanistes du néo-libéralisme financier et ses perversions.

    • eden-saga.com
      eden-saga.com répond à tweesty
      webmestre
      • Posté à 07h31 le 08/12/2009
      • Internaute 89905
        webmestre

      En Inde, ce genre de catastrophe est une antique habitude…
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    • mauser
      mauser répond à tweesty
      • Posté à 11h15 le 08/12/2009
      • Internaute 4683

      Ajoutez Seveso un paquet de villes ex-soviètiques.
      Au plus simple les solutions ne sont pas nobreuses

  • Irfan
    • Posté à 18h20 le 07/12/2009
    • Internaute 30779

    Il est bon de rappeler cette grave injustice, notamment au moment où tout le monde se pâme à Copenhague et certains responsables des pays riches refusent de prendre des engagements sévères tant que les pays pauvres ne les suivent pas. On voit bien que quand le profit comptable, la logique « économique », sont découplés de la réalité physique et sociale, la catastrophe pointe le bout de son nez. Mais les coupables se sont beaucoup enrichis et ne peuvent être inquiétés. Beaucoup de catastrophes en ce genre, souvent moindres bien sûr (comme le déchargement du Probo-Koala) ont été permises par un discours économiste alors en vogue.
    J’espère que le roman arrivera à porter ces débats civiques essentiels par-delà la barrière des médias dominants.

  • jabier
    jabier
    consultant dans les Landes
    • Posté à 18h44 le 07/12/2009
    • Internaute 31087
      consultant dans les Landes

    Oublié Bhopal ? Dans les oubliettes 25ans, seulement 25ans qu’Union Carbide délocalisée en Indes à la fois pour des raisons sociales et sanitaires que pour des raisons purement économiques.
    Avec Seveso, AZF et les marrées noires à répétition le bilan du capitalisme flamboyant est lourd.
    Sans compter sur les pollutions oubliées ou cachées. Telles les vases toxiques (PVC et dioxine) dans pratiquement toutes les rivières et fleuves, notamment le Rhône dont le delta n’est plus pêchable (les poissons ne sont plus consommables).Jusque dans les moindres ruisseaux, les moindres rus.
    Moins grave que Bhopal ou Seveso… peut-être ? Espérons le !

  • 14240
    14240
    retraité
    • Posté à 19h03 le 07/12/2009
    • Internaute 95774
      retraité

    Et nos joyeux lurons VERTS ? ? ? c’est drôle...des sites SEVEZO...il n’en est pas beaucoup question ? ? ? dans leur programme anti CO ? ? ?

  • kawouede
    • Posté à 19h04 le 07/12/2009
    • Internaute 27995

    Merci de ne pas oublier cette catastrophe écologique qui illustre bien les limites du modèle industriel productiviste - combien de Bhopal potentiels aujourd’hui dans le tiers monde ? c’est là une question que les gouvernements réunis à Copenhague devraient se poser aussi.

  • Roudoudou75
    Roudoudou75
    Voyageur
    • Posté à 21h03 le 07/12/2009
    • Internaute 79420
      Voyageur

    Pour ceux qui souhaitent en savoir plus sur cette tragédie et sur le déroulement précis des faits, je conseille la lecture de l’excellent bouquin de Dominique Lapierre, « il était minuit cinq à Bhopal ». Il contient de nombreux témoignages d’acteurs majeurs de ce drame, et par sa lecture, on comprend mieux les enjeux économiques et les nombreuses erreurs ayant abouti à la catastrophe que l’on connait : Prévisions erronées, laisser-aller dans le fonctionnement au quotidien de l’usine, quasi abandon du projet et enfin non-prise en compte des alarmes.

  • jicece
    • Posté à 22h42 le 07/12/2009
    • Internaute 19081

    si vous souhaitez voir ce qui se passe aujourd’hui à Bhopal, je vous conseille ces photos, sur l’excellent blog Big Picture du Boston Globe :
    Lien

  • padiran
    padiran
    Chroniqueur Grolandais
    • Posté à 22h51 le 07/12/2009
    • Internaute 5159
      Chroniqueur Grolandais

    Bhopal un scandale ? question saugrenue.
    Alors si Bhopal est un scandale, il faut ajouter le Probo Koala déversant ses fûts de déchets toxiques en Côte d’Ivoire
    Ce ne sont pas les sociétés libérales qui sont fautives, après tout elles ne font que ce que leurs actionnaires leur demandent de faire, des profits.
    Les instances mondiales, ONU, OMC et FMI sont les véritables meurtriers car sensés représenter l’ordre mondial, ils ne sont que les pâles représentants des lobbys financiers et industriels qui fabriquent tranquillement, en dehors de tous regards, les normes industrielles, sociales et financières du monde.
    Copenhague sera un révélateur de la volonté des politiques de vouloir mettre de l’ordre dans le grand capharnaüm. Si le forum mondiale arrive à taxer de 0.01% les transactions financières afin d’aider les pays pauvres à voir accès à un minimum de dignité, alors l’étincelle de l’espoir sera rallumée, dans le cas contraire, attachons tous nos ceintures, ça va tanguer.

  • affreuxjojo
    • Posté à 00h50 le 08/12/2009
    • Internaute 29421

    Derrière ce genre de catastrophe il y a le marché qui pousse à produire là ou c’est le moins cher : là ou n’y a pas de réglementation (ou là ou il est facile de corrompre ceux qui devraient là faire respecter), là ou il n’y a pas de couteux services de santé, là ou il n’y a pas de syndicats pour défendre préventivement les salariés, etc. Dans les pays « compétitifs » en résumé et c’est bien le projet de notre gouvernement de rendre la France compétitive.
    Les compagnies agroalimentaires américaines en Amérique latine ont financé des milices para-militaires pour liquider les syndicalistes et les journalistes abordant les questions sanitaires et sociales : maladies liées aux pesticides dans les plantations, horaires, salaires, mauvais traitements, viols, etc. Condamnés faiblement après des décennies de combat les compagnies versent parfois quelques indemnités dérisoires. Mais les Etats-Unis protègent sur leur sol les responsables et les acteurs de ces massacres.
    Le libre-marché répandant le progrès et la démocratie...Vous y croyez ?

  • xxlove
    xxlove
    http://www.xxlove.fr
    • Posté à 08h18 le 08/12/2009
    • Internaute 89458
      http://www.xxlove.fr

    à ce sujet d’ailleurs

    il y a quelques jours, « le modeste et génial » Daniel Mermet de « La-bas si j’y suis » (France inter) traitait cet effarant drame.

    à retrouver et à écouter%un

  • Veilleur
    Veilleur
    écoute
    • Posté à 10h41 le 08/12/2009
    • Internaute 75755
      écoute

    Ce n’est peut-être pas un exemple mais en Chine, lors de l’affaire du lait contaminé, des responsables ont été punis. Après on peut toujours discuter de la façon dont ils l’ont été, c’est-à-dire condamnés à mort pour beaucoup, mais au moins l’État a fait quelque chose (sous la pression des classes moyennes je le concède).

    Quand une entreprise fait mourir sciemment des tas de gens, au pire on la condamne à une amende, si je sors dans la rue et que je flingue 3 gugusses au hasard, j’suis bon pour faire de la taule, voire pour la chaise électrique (si j’ai la bonne idée de faire ça aux États-Unis). (reformulation de Chomsky)

  • nanabel
    nanabel
    1ère version
    • Posté à 11h55 le 08/12/2009
    • Internaute 97292
      1ère version

    15 000 morts et plus de 500 000 blessés, le bilan est largement plus élevé que la catastrophe d’AZF. Les multinationales ont une échelle d’évaluation pour les catastrophes industrielles : un mort indien vaut moins qu’un mort français, donc on indemnise les familles françaises mais pas celles de Bhopal. Il en va de même pour les morts de Chernobyl, les familles n’ont reçu aucune indemnité. On a même le droit d’utiliser les survivants pour observer les effets à long terme. Les victimes deviennent un sujet d’étude. On pourrait s’en horrifier, mais voilà, nous sommes avant tout des consommateurs et nous aimons le progrés industriel. Union Cabride est une multinationale qui ne produit pas seulement des pesticides, mais aussi des plastiques spéciaux que l’on achète (cher) dans nos tableaux de bord de voitures ou nos récipients de micros-ondes ou dans nos appareils électroniques. Des produits qu’on ne peut pas boycotter tant ils nous sont devenus indispensables. Ces usines ne polluent pas seulement l’atmosphère, mais également nos esprits. La seule chose (utopique) que l’on pourrait faire serait qu’à chaque catastrophe de ce type (parce qu’il y en aura d’autres) chaque consommateur envoie au siège social de ces sociétés un petit mot juste pour leur signaler leur responsabilité, histoire de leur rappeler que s’ils sont si riches c’est grâce aux gens qui achètent leurs produits. Ils ont peut-être l’argent mais nous avons le pouvoir. Sans nous pas de multinationale ! Et il n’est jamais trop tard pour bien faire.

  • dmichel
    dmichel
    Citoyen
    • Posté à 15h13 le 08/12/2009
    • Internaute 92411
      Citoyen

    Bonjour,
    Écrire sur Bhopal sans signaler les « Yes man » est une gageure que seul Big Brother peu connaître.

    Vous pouvez télécharger ici la vidéo :
    Lien

    et voir des extraits ici :
    Lien

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