Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Sans Hachette, le Salon du Livre se cherche un second souffle

Publié le 24/12/2009 à 11h33

En plein bras de fer avec les organisateurs, le n°2 mondial de l’édition renonce à ses 900 m2 habituels. Trop cher.


Au Salon du livre de Paris le 14 mars 2008 (Charles Platiau/Reuters)

« Pas tout à fait un salon pro et pas totalement un salon grand public », c’est ce qu’on entend souvent à propos du Salon du Livre de Paris. L’édition 2010 sera celle du trentenaire. Une édition qui devra se passer du groupe Hachette Livres, plus gros groupe français. Une édition qui s’annonce plus ouverte que les précédentes. Une manifestation en pleine prise d’élan avant mutation quasi-totale. Le point.

L’absence d’Hachette

Fin octobre, coup de semonce : Hachette Livre, premier groupe de France et n°2 mondial de l’édition, annonce qu’il renonce à ses 900 m² réservés chaque année. Privant de Salon les maisons qu’il possède : Grasset, Stock, Fayard, Lattès, Calmann-Lévy, Larousse, Le Livre de Poche, etc.

En 2010, le groupe ne prendra que 100 m². Réservés « à l’international », donc aux rendez-vous avec les agents. La décision constitue un bras de fer avec le Syndicat national de l’édition (SNE), pour qui les recettes du Salon représentent près de la moitié du budget, et avec le prestataire de service Reed Exhibitions, dont les prix ont toujours été jugés prohibitifs.

Les raisons

« Cela fait quatre ans qu’Hachette Livre a fait connaître au SNE son envie de faire évoluer le Salon, dit le service communication du groupe. La manifestation a oublié d’évoluer. Les éditeurs rechignent à s’y rendre. C’est devenu un géant qui n’attire que des chasseurs d’autographes. »

Pour le groupe, l’économie serait de 600 000 euros. Chez certains éditeurs des maisons concernées, et chez de nombreux auteurs édités par eux, on a du mal à dissimuler la gêne. Hachette dit « vouloir se tourner plus encore vers la province », en s’appuyant « sur des désirs des auteurs ».

Isabelle Laffont, directrice de Lattès, appuie la décision tout « en regrettant le manque de concertation » avec les autres groupes français. Olivier Nora, PDG de Grasset et de Fayard, appuie la décision mère :

« Si la meilleure façon d’être entendu est de rester silencieux, 2010 ne paraît pas être une année absurde pour le faire. »

Quant au fait que ses auteurs ne pourront pas venir rencontrer le public, Nora estime au contraire :

« C’est parce que nous avons de plus en plus de mal à convaincre nos auteurs de se déplacer dans une manifestation qui leur ressemble de moins en moins que nous devons précisément réfléchir à des formules plus proches du coeur de nos métiers de littérature générale. »

Epuisement ?

Au sein des réunions du SNE, qui regroupe près de 530 maisons d’édition françaises, plusieurs avaient déjà manifesté l’idée d’une biennale, suivie par d’autres confrères. Olivier Rubinstein, patron des Editions Denoël (filiale de Gallimard), perd chaque année 15000 € au Salon. Et n’a pas peur de dire que c’est trop cher, que la décision d’Hachette témoigne « pour la première fois du ras-le-bol de la profession pour le Salon », et qu’il « préférerait un Salon plus resserré » mais « annuel ». Et « au Grand Palais, avec la littérature générale et les essais ».

Rubinstein dit tout haut ce que quasi toute la profession réclame dorénavant : un « Sundance de la littérature », une manifestation resserré, élitiste, avec la fiction et les essais, mais moins cher. Et non un « Cannes du livre » avec tous LES livres (pratiques, BD, mangas, etc). Alors que Christine de Mazière, déléguée générale du SNE, défend « l’idée, d’un Salon où les espaces d’animation sont multipliés, et les acteurs du livre aussi ».

Ce qui se joue, politiquement, depuis des années c’est ça. Soit on fait un Salon avec la littérature (qui ne représente qu’environ 18% du chiffre d’affaires global de l’édition), soit on fait une manifestation avec tout le monde.

Mais alors, il faut des prix adaptés au éditeurs indépendants, qui râlent à juste titre (cette année, les organisateurs ont fait un geste envers eux, baissant d’un tiers le prix des stands pour les maisons réalisant moins de 300 000 € de chiffre d’affaires).

Les riches mènent la révolte

Le 27 novembre, le comité d’entreprise d’Hachette Livre a envoyé une lettre à sa direction. « Seulement une prise de position », dit le secrétaire du CE, qui, lui aussi, aurait « préféré un front commun » et « qu’Hachette soit présent ».

Vu de l’extérieur, le geste a un côté très berlusconien : le plus riche qui veut mener la bataille contre une manifestation publique afin d’accroître son leadership stratégique sur le secteur. Hachette Livre, c’est 2,159 milliards d’euros de CA en 2008. La maison mère, Lagardère, c’est 8,2 milliards. C’est vrai, le Salon est trop cher. C’est vrai, Hachette fait bien ce qu’il veut.

Mais cette décision intervient alors que Lagardère Active, autre pôle de Lagardère, essuie quelques problèmes avec Virgin France (dont il est propriétaire depuis 2001) et ses médias. Et alors que le groupe avait cessé en 2008 la participation de Virgin au même Salon du livre. Le pôle Edition semble payer les pots cassés du pôle Médias.

Côté organisation

Du côté organisation, on met en avant respect. Bertrand Morisset, commissaire général du Salon de 1998 à 2002, revenu aux affaires l’an passé, est « fort marri de cette décision », mais prend acte de ce qu’elle l’oblige à faire :

« Améliorer l’offre. On va devoir être très brillants à l“avenir, pour que ces clients redeviennent contents de notre offre. ”

Se voulant plus à l’écoute encore, il ne cesse d’aligner son avis sur “ celui de la majorité de la profession ”. Morisset, c’est celui qui veut compter avec toute la chaîne du livre, pas seulement la fiction. Le livre, pas seulement les éditeurs. C’est d’ailleurs lui qui avait amené le livre électronique Porte de Versailles.

La couleur 2010

Mais c’est aussi lui qui ne parvient pas à faire baisser le prix… pour le public. En 2010, le ticket d’entrée reprend deux euros, passant de 7 à 9 €… Morisset a récemment vu venir avec joie “ une poussée internationale ”. Comme la défection d’Hachette laisse de la place, certains pays viennent frapper à la porte : la Turquie, la Russie, peut-être aussi l’Afrique subsaharienne et les pays nordiques occuperont de grands espaces.

Un sacré retournement pour un Salon 2010 qui, pour fêter ses trente ans, avait dérogé à la règle “ un pays invité d’honneur ”. Cette année, aucun pays mis en avant officiellement. Mais une liste (qu’on attend toujours) de 90 auteurs répartis en deux listes, l’une de 30 auteurs francophones, établie par le Centre national du livre, et l’autre de 60 auteurs (30 français et 30 étrangers), établie par le Syndicat national de l’édition et Reed.

La question est : pour pallier la décision de la maison mère, combien d’auteurs “ Hachette ” figureront dans cette liste ?

La couleur du futur

En 2011, les “ pays nordiques ” devraient être officiellement invités –après être venus en repérage : Suède, Danemark, Finlande, Islande et Norvège, rassemblés en un Conseil nordique. Mais où ? Car là aussi c’est engueulades, désirs d’avenir, idées qui fusent.

Une large part de “ la profession ” veut revenir au lieu d’origine du Salon : le Grand Palais. “ On y travaille ”, dit-on au SNE. Récemment, on commençait à entendre beaucoup parler du… Palais Brongnart, qu’a quitté la Bourse ! On entendait parler d’un couplage plus efficace entre le Salon du Livre et le nouveau festival Paris En Toutes Lettres.

On entend beaucoup parler, mais reste que cette édition 2010 sera le début d’une réelle mutation. Que le moloch de l’édition se doit de conduire élégamment.

Aller plus loin
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  • Humain
    • Posté à 12h00 le 24/12/2009
    • Internaute 21387

    Et alors ?

    Rentabilité...

    Cela m’ennuie mais ne me choque pas trop !

    Quand on voit que les médias de type France Télévision se targuent d’information indépendante alors qu’ils se bassinent le plat de la redevance...

    Hachette est ce qu’il est... Un éditeur, patron de nombreuses filiales, qui globalement fonctionnent !

    Ce qui m’ennuie est d’abord ce principe que l’on abhorre, (seulement dans le principe), dans les sociétés commerciales : Pas d’Etat !
    Mais quand il d’agit de culture tout le monde agite une redevance ou s’écrie « que fait l’Etat » ?
    Alors que chacun ne veut ni de l’Etat, ni de l’interférence de l’Etat dans les affaires...
    Sait-on ce que l’on veut ?

    La faute n’en revient pas au syndicat de l’edition, et encore moins au ministère ! !

    A l’heure où nous nous voyons les « pipoles » gérer le monde, faut-il nous étonner que les ’riches’ de l’edition mènent l’edition ?

    Ce, à l’heure également où l’on demande à la récipiendaire d’un grand prix littéraire d’avoir un « devoir de réserve » ! !

    Non, cela n’a rien d’étonnant, mais cela se fait aux depens de l’édition, et c’est dommage !

  • Keldan
    Keldan
    Now future & karpe diem
    • Posté à 12h05 le 24/12/2009
    • Internaute 5164
      Now future & karpe diem

    C’est clair que le Salon du Livre n’est pas le salon du livre, mais de toutes ce qui a un lien avec le livre.
    En fait c’est plus la foire commerciale de l’édition qu’un salon du livre...

    Et du coup y’a beaucoup trop de monde, c’est la cohue permanente, y’a pas grand chose à voir quand on vient que pour les livres, et surtout j’y ai passé trois heures à attendre le seul auteur que je lise.

    Du coup la prochaine fois je me contenterai d’un livre dans mon salon...

  • JJ Reboux outrageur de poulets
    • Posté à 14h13 le 24/12/2009
    • Internaute 41591

    Ah, revenir au Grand Palais, diminuer par douze le nombre de garde-chiourme agressifs (vraisemblablement payés des clopinettes), rentabiliser enfin la douche astronomique de Sarko, offrir un peu d’air aux petits éditeurs sans le sou (la région Ile-de-France le fait depuis deux ans, mais c’est un peu riquiqui en terme d’espace, par rapport aux autres régions).
    Merci en tout cas aux riches de parler pour les pauvres !
    Personnellement, depuis 1992, j’ai « fait », en tant qu’éditeur (Canaille, puis Après la Lune), 3 salons du livre, soit hébergé par mon imprimeur, soit sur un groupement de petits éditeurs, et je suis toujours rentré dans mes frais. De justesse, il est vrai…

  • Libelluless
    • Posté à 15h37 le 24/12/2009
    • Internaute 19697

    Cet article est il un coup de pub déguisé ?
    Oups désolée, je n’ai pas pu me retenir... j’ai cru un moment que je lisais un article des échos.

  • Stephane MOT
    Stephane MOT
    Author & Chief AtoZ Officer
    • Posté à 02h01 le 25/12/2009
    • Internaute 17943
      Author & Chief AtoZ Officer

    Le Salon du Livre n’est pas le « Cannes du livre » mais le CeBit du Livre : un monstre terrifiant ou meme les gros poissons peuvent se perdre.

    Non content d’avoir fortement contribue a la destruction massive de la diversite culturelle en France, voila qu’un pilier de l’oligopole demande a reproduire le modele du Goncourt : une bonne bouffe entre amis sous les lambris, avec des videurs a chaque entree et un verdict sans surprise.

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