Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Florence Aubenas : pratique de l'immersion en temps de crise

Publié le 21/02/2010 à 20h09

Pendant 6 mois, elle s’est mise dans la peau d’une femme de ménage, parce que dit-elle « les médias ont du mal à rendre le réel ».



Florence Aubenas à Paris, février 2010 (Audrey Cerdan/Rue89)

Dans le sillage du journaliste allemand Günter Wallraff, du Français Hubert Prolongeau et de quelques autres, Florence Aubenas s’est immergé en milieu précaire, et a cherché un emploi. Résultat : un livre saisissant, et des questions sur une pratique efficace. Entretien.

« Se laisser porter par la vie », « reprendre un temps normal », et « parler de la crise par ceux qu’elle touche » : voilà ce que Florence Aubenas [précision : Florence Aubenas est actionnaire minoritaire de Rue89, ndlr] a décidé de faire.

Entre février et juillet 2009, elle a pris un congé sans solde à son journal (Le Nouvel Observateur), changé sa couleur de cheveux, et est partie voir la situation de l’emploi à Caen. Avec en poche ses vrais papiers et un CV avec un léger trou, elle s’est mise dans la peau d’une femme de ménage et a cherché un travail.

Des journalistes comme modèles

Quand l’idée de cette expérience lui est venue, Florence Aubenas avait lu les ouvrages qui font autorité sur la pratique de l’immersion. Comme « Tête de Turc » (1986) où le journaliste allemand Günter Wallraff prend pour nom Ali Sinirlioglu, et se fait passer pour un Turc à la recherche d’un emploi. Ou le travail d’Hubert Prolongeau dans « Sans domicile fixe » (1997), inspiré de la même méthode. (Voir la video)

Le quotidien d’une femme de ménage

A Caen, elle s’installe dans une petite chambre (loyer : 348 euros) et se plonge dans le quotidien d’une femme de ménage : agences d’intérim, entretiens à Pôle emploi, boulots difficiles...

Dans le reportage que la journaliste tire de cette expérience, elle raconte un monde dont on sait qu’il existe (« je ne prétends pas avoir découvert la précarité ! ») mais dont on ignore ses existences marquées par la perte d’un emploi, et plus encore par la peur de le perdre.

Il y a Marilou, 20 ans. Elle a deux boulots, dans le ménage. Des CDD. Auxquels vient s’ajouter un troisième emploi. Des « heures » à des horaires impossibles. 200 euros touchés lorsqu’elle démissionne. Un « parachute doré », dira son employeur.

Il y a Philippe, rencontré à un forum pour l’emploi. Chômeur. Lucide. Pour lui, perdre son travail, ce n’est pas la mort. A condition de tout accepter ensuite. Accepter de repartir de zéro.

Victoria, l’amie, ancienne syndicaliste qui fait claquer le mot « femme de ménage » bien fort quand on lui demande ce qu’elle faisait plus jeune. Et tant d’autres.

Tout accepter, ce sont des horaires absurdes, tous les jours, toutes les nuits ; des conditions que l’employeur sait que vous n’êtes pas en mesure de négocier. Des jambes en compote, la fatigue et l’indifférence. Ces clients qui lorsqu’ils vous rencontrent ne savent plus où regarder.

Un reportage qui a de la voix

Sans pathos, Florence Aubenas restitue la violence du travail précaire sans jamais oublier les amitiés qui s’y créent, le courage de recommencer tous les jours sans se départir de sa drôlerie et de son courage. Le livre est à l’avenant : écrit au présent (un temps cash), elle présente les faits avec légèreté et fidélité, laisse ses « témoins » dire la gravité de la situation, de la crise, et de la vie.

Elle les laisse aussi dire les contrats qu’ils passent entre eux, faute d’en avoir d’autres : la solidarité, l’écoute, les discussions. De nombreuses discussions inattendues jalonnent le livre. Comme cette accompagnatrice, Mme Astrid, dont le romancier préféré est PPDA.

L’expérience n’était pas aisée : observatrice aisée (parisienne, pas précaire) et participante, elle a transformé cette immersion pied de nez en reportage. Et s’est arrêtée dès qu’on lui a proposé un CDI, pour ne prendre le travail de personne. (Voir la video)

Trop de médiatisation ?

Ce livre est écrit par une journaliste qui est devenue un vrai personnage depuis sa détention (un livre en 2007). Et qui a été fort médiatisée cette semaine. Son visage, connu de tous durant la guerre en Irak, a été en couverture du Nouvel Obs pour annoncer la sortie de ce livre.

Trop de médiatisation ? Florence Aubenas le reconnaît, sa détention l’a rendue célèbre. Elle dit n’en avoir que les aspects positifs : on s’intéresse à son travail, là, à son livre.

Comme elle le dit dans l’interview, et comme le prouve son livre, « les médias ont du mal à rendre le réel », surtout lorsqu’il est immatériel (précarité, pauvreté). Le procédé utilisé (immersion) génère aussi un procédé (la narration) et un tempo (laisser la vie opérer) qui ne sont plus possible dans la presse d’aujourd’hui.

Ce genre d’immersion fera obligatoirement penser aux livres de William T. Volmann sur la violence et sur la pauvreté. Le genre de livres qui font penser que l’écriture est la plus belle des empathies. (Voir la vidéo)

Zineb Dryef et Hubert Artus

Le quai de Ouistreham (éd. de L’Olivier,270pp, 19 €)

Voir la version intégrale de l’entretien. Florence Aubenas y parle, en plus des thèmes abordés ici, de la presse et du social, de son travail d’écriture, de son approche, de ses « collègues », du réel et de la fiction dans l’écriture et dans le journalisme, de son énorme médiatisation.

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  • Askidou
    Askidou
    Ingénieur
    • Posté à 20h56 le 21/02/2010
    • Internaute 65703
      Ingénieur

    Bravo. Et merci. Ce type de reportage est l’honneur de votre profession.

    Mais ce n’est qu’une première étape, néanmoins. Pourriez vous, Mme, s’il vous plait, aller continuer les interview, chez les politiques, les décideurs, les chefs d’équipe...

    Pour leur demander s’ils savent, réellement. S’ils pensent faire quelque chose. Ne serait-ce que pour moraliser ces boulots. Qui ne sont en général pas délocalisables (sauf les Ferry, c’est là un problème européen).

    Témoigner devant eux, avec vos capacités, de ce qu’ils laissent faire ? De l’horreur de ces boulots qui broient les personnes qui les fonts. Qu’ils s’appelent Sarkozy, Estrosi, Aubry ou Royal.

    S’il vous plait, conitnuez l’enquête, vous n’avez fait que la partie « terrain », et vous êtes la seule à pouvoir oser.

  • Xavier Denamur
    Xavier Denamur
    Restaurateur
    • Posté à 22h21 le 21/02/2010
    • Internaute 48550
      Restaurateur

    On ne peut que saluer ce type de journalisme qui nous rappelle combien est pathétique l’accumulation des faits divers qu’on sert dans la plupart des JT où l’on ne fait appel qu’aux émotions des téléspectateurs évitant ainsi de les pousser à développer un quelconque esprit critique.
    Je voudrais profiter de ce commentaire pour rendre hommage à un grand monsieur Patrick Declerck qui eut une démarche assez similaire à celle madame Aubenas et qui déboucha sur l’écriture d’un livre indispensable pour saisir l’univers des plus que précaires « Les Naufragés, Avec les clochards de Paris ». Pocket
    Lien

  • Blublu
    Blublu
    Blibli
    • Posté à 22h30 le 21/02/2010
    • Internaute 106207
      Blibli

    Une autre bonne référence pour ceux qui lisent l’anglais serait « Nickel and Dimed » de Barbara Ehrenreich sur les « working poor » aux États Unies.

    Ce qui m’a frappé dans ce livre, c’était surtout la remarque que être pauvre, ca coutait vraiment très cher. Si on a pas de four et trois boulots en même temps, on bouffe chez Mac Do tout le temps ou des gens qui payaient des chambres d’hotels parcqu’ils n’arrivaient pas de économiser assez pour la caution d’une chambre.

    Ce qui y ressortait aussi êtait le manque de solidarité entre les pauvres contrairement à ce qui décrit Florence Aubenas.

  • vol19
    • Posté à 23h09 le 21/02/2010
    • Internaute 13492

    Une expérience remarquable, courageuse, exemplaire qui renouvelle l’étude journalistique dans nos temps confus.
    L’immersion pour une durée de six mois/neuf a été théorisé dans les perspectives pédagogiques, l’angoisse, la régression vécue au cours de ce que l’on a appellé un « choc culturel » permet pour ceux qui ont la sensibilité de modifier leur cadre de référence, intégrer des éléments de communications qu’ils n’avaient pas auparavant, à se retrouver face à des contradictions, des conflits de valeurs... la résolution de ceux-ci permet l’élargir ses cadres de références, l’exprimer autrement, définir une posture différente également.
    Ce fût le cas hier des ethnologues dans leurs immersions de terrain, coopérants etc... lorsqu’ils reviennent de leur périple avec une vision « élargie »... et probablement davantage de solitude, celle de n’être ni d’un formatage, ni d’un autre.
    De l’ethnologie des populations primitives des jeunes ethnologues, aux stages étudiants dans les multinationales étrangères... l’immersion dans la précarité salariale est-elle la découverte d’un nouveau monde... ? que les médias ont du mal à aborder dans toute leur complexité ?

  • jabier
    jabier répond à Adéménagé le 3 janvier 2011
    consultant dans les Landes
    • Posté à 23h43 le 21/02/2010
    • Internaute 31087
      consultant dans les Landes

    Florence Aubenas fait partie des ces femmes que j’admire. À son retour d’Irak son attitude m’a paru originale. Elle n’a pas profité de l’empathie qu’elle avait suscitée pour poser en vedette des média. Elle a, en suivant repris son rôle de journaliste honnête.
    Ça n’empêche pas que je suis très étonné de lire qu’il ait fallu qu’elle se mette autant en situation pour se rendre compte à quel point beaucoup de Français vivent tous les jours cette précarité.
    En regardant autour de soi nous nous en apercevons avec certitude. Qui n’a pas une ou un de ses proches dans cette situation. Il n’y a que les trolls, les préfets, les élus UMP ou du PS pour ne pas vouloir le voir. Qui n’est pas obligé de loger et de nourrir une fille, un fils, un neveu ou un ami, qui de d’intérim en CDD, en travaux à temps partiels vivotent chichement au point que l’on trouve indécent de leur réclamer une participation aux frais courants.
    Tous ceux qui ont, en 2010 les pieds sur terre, qui ne vivent pas dans une bulle mais au contact quotidien de ses concitoyens, savent que les conditions de vies se sont considérablement dégradées.
    Face que le bouquin d’Aubenas ouvre les yeux de ceux qui ne veulent pas voir la réalité.

    Hein dU8cHI8rONd

  • Henri Brevat
    • Posté à 00h27 le 22/02/2010
    • Internaute 10456

    Voilà une femme JOURNALISTE, enfin, au sens propre. Après avoir digéré sa souffrance d’otage dans un pays en guerre, elle s’est à nouveau mise en situation d« otage » dans un pays en « paix ».

    C’est un vrai journalisme d’investigation que de se mettre dans la situation du citoyen lambda pour vivre cette vérité du précaire.

    C’est ce journalisme qui devrait nous informer, loin de ces CONS qui reprochent (gouvernants et militaires) qu’informer coûte cher...en Afghanistan [militaires qui organisent pour les journalistes à Collioures des stages en cas de reportage dans les zones dites dangereuses=allo Coluche...]

    Florance AUBENAS relance un journalisme avec de vraies lettres de noblesses loin des PUJADAS que j’ai remis en question et qui fut insultant de cette remise en question [ je le laisse à sa condition...], loin des journalistes de salon, devenus légions et « accrédités » par le pouvoir.

    Un vrai journalisme d’investigation dont la profession devrait se nourrir. Voilà qui le rendrai enfin à nouveau crédible...

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