Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

En Noir, SDF ou employé, Wallraff retourne à l'« immersion »

Publié le 24/03/2010 à 13h14



La couverture du livre de Günter Wallraff (DR)

L’Allemand Günter Wallraff est le modèle des « journalistes immergés ». Dans son nouveau livre « Parmi les perdants du meilleur des mondes “, il se met dans la peau de huit ‘perdants’ de la société, dissèque la crise, le racisme, et le pire des mondes. Extraits du livre, et bilan d’une méthode qui fait toujours débat.

Lors de notre interview de février, Florence Aubenas disait l’avoir lu. Chaque journaliste qui, un jour, a fait de ‘ l’immersion ’ a lu George Orwell, Jack London, John Howard Griffin, mais aussi, ‘ Tête de Turc ’ sorti en 1986, le journaliste allemand Günter Wallraff. Pour beaucoup, c’est un modèle.

En 1985-1986, Wallraff prend le nom d’Ali Sinirlioglu, travailleur turc, prêt à faire tout travail. Entre autres, il se retrouve quelques mois dans l’entreprise sidérurgique Thyssen. Son reportage raconte les brimades, les conditions de travail épouvantables réservées aux travailleurs turcs immigrés.

Plus de 20 ans auparavant, l’Américain John Howard Griffin avait été plus loin pour un reportage effectué en 1960-1961. Avec des rayons et des médicaments très forts (l’Oxsoralen, etc), l’écrivain et journaliste s’était assombri la pigmentation de sa peau. Le but : se mettre ‘ Dans la peau d’un Noir ’ six semaines durant pour connaître la réalité de l’existence d’un Noir dans le sud des États-Unis.

Huit visages différents, huit enquêtes


Dans son nouveau livre, dont Rue89 publie les premières pages, Wallraff revient avec huit enquêtes. Parmi les identités qu’il emprunte :

  • Celle d’un Noir, un an durant, suscitant des réactions comme ‘ Pas un Noir comme ça. Tout noir, tout horrible !’ ou encore ‘ J’ai jamais vu ça, un Allemand noir !’
  • Celle d’un travailleur précaire en call-center, mettant en perspective les conditions de travail hideuses, mais surtout la façon avec laquelle des call-centers se revendent des fichiers de clients, et dont les employés font du zèle dans la vente téléphonique de tickets de loto
  • Celle d’un SDF à Cologne
  • Celle d’un employé chez un sous-traitant de Lidl, mettant à jour les mécanismes de complicité des services de l’immigration et de l’emploi allemands
  • Celle d’un employé chez Starbucks

Une fois, un concessionnaire automobile démasquera Wallraff. Beaucoup également le reconnaîtront sans le dire. (Voir l’extrait ci contre)

Une méthode à la mode ?

Florence Aubenas, Günter Wallraff, mais aussi, entre autres, Elsa Fayner (‘Et pourtant je me suis levée tôt’), ou ‘ L’Amérique pauvre –comment ne pas survivre en travaillant ’ de Barbara Eherenreich (10/18) : l’immersion se fait de plus en plus visible à la télévision et dans les librairies.

Hubert Prolongeau a pratiqué l’immersion en centre d’hébergement pour ‘ Sans domicile fixe ’ (1997). Il s’est aussi plongé au sein de l’Eglise de Scientologie (1995) et a passé une semaine en hôpital psychiatrique, pour des reportages.

Pour lui, ‘ c’est une démarche de plus en plus légitime, car à présent la communication guide tout. L’immersion est alors la seule manière d’aller au-delà de cette communication à tout va ’.

Méfiance pour l’immersion systématique

Il dit aussi sa méfiance pour le systématisme de l’immersion à la Wallraff :

‘ On parle de la méthode plus que du sujet. Et puis ça fait un peu superstar : d’ailleurs, la couverture montre plusieurs fois le visage de Wallraff ’.

Pour Prolongeau, c’est :

‘ le sujet qui doit amener la méthode, pas l’inverse. Car elle reste un moyen d’entrer dans des lieux clos, de côtoyer des milieux bien spéciaux, là où il n’y a pas de caméra ’.

Chez les infiltrés comme chez les immergés, la méthode fait donc, toujours, débat.

‘Parmi les perdants du meilleur des mondes’ (trad. O. Cyran, M. Dautrey et M. Riva, La Découverte, 322 pp, 19 €)


Extrait du premier chapitre : ‘Noir et blanc – Un étranger parmi les Allemands’

Et c’est parti pour une virée en bateau le long des jardins princiers du parc de Wörlitz. Le capitaine de la gondole, un gaillard aux muscles saillants, nous accueille dans un accent saxon en bois brut :

‘ Je vous souhaite la bienvenue à bord. Nous allons faire le tour du joyau du parc botanique, le jardin ducal. ’

Arrivé parmi les premiers, je me suis installé tout au fond de la petite embarcation à rames. Personne n’est venu s’asseoir à côté de moi, mes camarades de croisière préférant se serrer comme des sardines sur les autres bancs. Un des passagers, d’allure plutôt sympathique au demeurant –le genre professeur de maths au collège–, finit par poser une fesse prudente au bout de mon banc. Il me toise en silence avant de passer commande : ‘ Je voudrais deux bières. ’

Comme je reste coi, il répète : ‘ Deux bières s’il vous plaît. ’ Pourquoi me prend-il pour un serveur ? Je ne porte pas de livrée blanche, ni de torchon sur mon bras, ni de bouteilles ou de verres dans mes mains. Je ne suis même pas debout, mais sagement assis, tout comme lui. ‘ Alors, pas de service ? No service ?’, insiste le type, qui n’entend pas lâcher prise. ‘ No service ’, je lui confirme sur le même ton pour avoir la paix.

Apparemment, le fait de lui avoir répondu en souriant ne m’a pas rendu plus fréquentable à ses yeux. Le type – grand, mince, grisonnant – continue de se tenir ostensiblement à distance, bien que le bateau soit rempli de monde.

Voici que le capitaine, pour délester les bancs surchargés, exhorte les passagers en surplus à bien vouloir se reporter sur les places vides de ma rangée. Mais mon voisin proteste : ‘ Si on veut bien ? C’est pas sûr. Moi je veux profiter de cette promenade. ’ Le capitaine n’en a cure et réitère ses instructions, jusqu’à ce que mon voisin finisse en maugréant par se glisser vers moi, sous les regards mi-amusés mi-apitoyés des autres passagers.

Il faut croire que mon apparence y est pour quelque chose. Je suis noir. Sur mon crâne, je porte une perruque de cheveux noirs et crépus. La chose m’avait déjà frappé à l’époque où j’enquêtais sous le déguisement d’‘ Ali ’ : la plupart des gens se laissent volontiers berner par votre accoutrement, même si vous adoptez un faux accent étranger assez peu convaincant, comme c’était déjà mon cas à l’époque d’Ali.

Pour une année entière, j’ai décidé de voyager à travers les régions allemandes de l’Est comme de l’Ouest dans la peau d’un Africain –pour participer à des fêtes de rue, chercher un logement, réserver une place de camping pour moi et ma famille noire, fréquenter des bars et des boîtes de nuit, me mêler à des supporters de foot, affronter l’administration… ou encore m’aventurer en gondole sur le plan d’eau d’un parc floral.

Comment vit-on en Allemagne lorsqu’on est noir ? C’est ce que je me suis mis en tête de découvrir. Le cliché de l’Allemand en xénophobe indécrottable est-il enfin périmé ? Mon alter ego noir va-t-il rencontrer cette Allemagne ouverte et tolérante dont on fit si grand cas lors de la Coupe du monde de football de 2006 ? Ou dois-je au contraire m’attendre à ce que l’image de l’Africain dealer, criminel et fraudeur du droit d’asile, véhiculée avec délectation par la presse de caniveau, n’affecte pas qu’en surface la mentalité du pays ? En me préparant à faire ce ‘ testing ’, je suis à la fois curieux et inquiet du résultat.

Lisez la suite de cette histoire extraite de ‘Parmi les perdants du meilleur des mondes’

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  • jccman
    • Posté à 14h06 le 24/03/2010
    • Internaute 71353

    « une méthode qui fait toujours débat »

    Qui est contre ? J’aimerais entendre les arguments des detracteurs, car les arguments des partisans sont evidents.

  • alangaja
    alangaja
    "Bank brother is watching you"
    • Posté à 14h24 le 24/03/2010
    • Internaute 93690
      "Bank brother is watching you"

    j’adore son bouquin « tête de turc » ! c’est à la fois drôle, littéraire, dégueulasse... Wallraff a vraiment montré à la société allemande l’hypocrisie dans laquelle elle se noyait, son orgueil démesuré... Et d’autre part, il montre des petites gens (noirs, blancs, verts etc) prêts à s’entraider quand eux-mêmes sont dans la merde...
    un grand monsieur !

  • Ruhig
    Ruhig
    propagande addict
    • Posté à 15h00 le 24/03/2010
    • Internaute 109594
      propagande addict

    Bien les exemples cités... Dommage de ne pas citer plus d’exemples français d’immersion, comme celui de ce journaliste d’Actuel qui dans les années 80, s’était glissé lui aussi dans la peau d’un « noir » et en avait tiré un témoignage assez cru du racisme à la française !

  • Aloïs
    Aloïs
    .
    • Posté à 17h07 le 24/03/2010
    • Internaute 39938
      .

    Je ne voudrai pas faire le rabat-joie mais l’immersion est un concept scientifique utilisée depuis des années (si ce n’est des siècles). En sociologie américaine on appelle ça : observation participante, ou encore (avec une différence) : observation directe, ou encore : observation ethnologique.

    Ce n’est pas une méthode nouvelle, qui plus est, pour un journaliste, n’est-ce pas là sa mission que de faire de l’investigation, et donc de l’immersion ?

  • nono le simplet
    nono le simplet
    nihil scio nisi scio quod nihil (...)
    • Posté à 18h03 le 24/03/2010
    • Internaute 9767
      nihil scio nisi scio quod nihil (...)

    moi ce qui me plairait comme immersion c’est dans le conseil d’administration d’une banque, dans un commissariat, dans un cabinet de ministre , à l’état-major des forces en Irak ...
    peut-être comprendrait-on mieux la misère des autres ...

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