Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Luis Sepulveda, explorateur des mémoires militantes

Publié le 25/03/2010 à 12h51


Luis Sepulveda (Daniel Mordzinski)


Le Salon du Livre 2010 ouvre donc ses portes ce vendredi. Avec, au milieu des 90 auteurs invités d’honneur, le Chilien Luis Sepulveda. Exilé de la dictature de Pinochet, grand bourlingueur, il est un des auteurs hispanophones les plus connus au monde.

Il sera un des quatre invités de la table ronde Rue89, pour laquelle nous sollicitons vos questions.

« Un nom de torero », « Le vieux qui lisait des romans d’amour », « Rendez-vous d’amour dans un pays en guerre » : des titres qui disent d’eux-mêmes le ton Sepulveda. La nostalgie, la poésie, le réalisme magique typiquement sud-américain, le sens du combat.

Condamné à s’exiler en Suède, il s’arrête en Argentine

1975 : Luis Sepulveda a vingt-quatre ans lorsque, militant à l’Unité populaire (UIP), il est condamné à vingt-huit ans de prison par un tribunal militaire chilien pour trahison et conspiration. Son avocat, commis d’office, est… un lieutenant de l’armée. Il venait de passer deux ans dans une prison pour détenus politiques.

Libéré en 1977 grâce à Amnesty International, il voit sa peine commuée en huit ans d’exil en Suède. Il n’ira jamais, s’arrêtant à l’escale argentine du vol.

Sepulveda va arpenter l’Amérique du Sud : Equateur, Pérou, Colombie, Nicaragua. Il n’abandonne pas la politique : un an avec les Indiens shuars en 1978 pour étudier l’impact des colonisations, engagement aux côté des sandinistes de la Brigade internationale Simon-Bolivar en 1979.

Il devient aussi reporter, sans abandonner la création : en Equateur, il fonde une troupe de théâtre dans le cadre de l’Alliance française.

Il arrive en Europe, en 1982. Travaille comme journaliste à Hambourg. Ce qui le fait retourner en Amérique du Sud, et aller en Afrique. Il vivra ensuite à Paris, puis dorénavant à Gijon en Espagne. Le militantisme, toujours : entre 1982 et 1987, il mène quelques actions avec Greenpeace.

« Je n’ai pas fait un repas sans secousses, depuis un mois »

Lorsque vous le verrez au Salon du Livre, dont il est un des 90 invités d’honneur, Sepulveda reviendra du Chili. Où il a acheté une maison, 150 km au nord de la capitale Santiago du Chili. Il était sur place au moment des élections, et aussi durant le récent séisme.

Dans un mail à son éditrice française il y a deux jours, il évoquait ce drame, survenu dans un contexte de changement de pouvoir au Chili. Il disait aussi : « Je n’ai pas fait un repas complet, sans secousses, depuis un mois », et en signalait de niveau 7 sur l’échelle de Richter toute les deux heures.

Si vous avez lu Sepulveda, vous connaissez sa vie. Ses romans mêlent roman noir, histoire des peuples premiers, dictature de Pinochet bien sûr, guerres et conflits dans toute l’Amérique latine, hommages aux écrivains et poètes du XXe siècle.

Ses personnages sont tous des guerilleros militants, qui ont perdu des combats et l’ont payé de leurs exils. De quoi les former à une altérité dénuée de tout dogme : l’amour, la rencontre, mais aussi les espaces, la nature, et le respect de l’histoire d’un lieu.

Ce dernier peut être un hôtel en forêt amazonienne (une nouvelle de « La Lampe d’Aladino »), la jungle où vivent les Indiens shuars (« Le vieux qui lisait des romans d’amour »), la Patagonie du merveilleux « Un nom de torero ».

A travers ses livres, qui se font de plus en plus ironistes au fur et à mesure, Sepulveda fait un travail de mémoire chilienne bien sûr, mais in fine un travail de remise en cause personnelle.

« Je suis l’ombre de ce que nous avons été »

Une remise en cause qui est au centre de « L’ombre de ce que nous avons été », paru en janvier aux Editions Métailié. Un roman à tiroirs, qui oscille entre récit cocasse, mémoires militantes, polar déjanté et fable politique.

« Je suis l’ombre de ce que nous avons été et nous existerons aussi longtemps qu’il y aura de la lumière », dit un des personnages, petit-fils d’un homme qui réalisa le premier braquage de la Banque du Chili à Santiago.

Plus de trente-cinq ans après le coup d’Etat de Pinochet du 11 septembre 1973, trois ex-militants de gauche se retrouvent dans un vieux hangar d’un quartier abîmé de la capitale.

Ils sont cassés par la défaite, usés par l’exil, mais décidés à agir dans ce pays qu’ils retrouvent. Une énergie qui nous vaut des festivals de répliques sonnantes. Ils mangent du poulet industriel acheté à « Poulets non stop ». Ils préparent une action, qui sera un écho au braquage cité plus haut.

Le cours du livre est modifié par un vieux tourne-disque qui tue un passant. Donnant à voir ces jeunes policiers « pas encore nés ou étaient trop petits pour pratiquer la torture ou s’allier aux narcotrafiquants ».

Deux Chili se téléscopent ici. Et pour Sepulveda, c’est aussi une manière de refaire écrire l’Histoire par les perdants. Alors qu’elle est souvent écrite par les vainqueurs pour l’édification et le dressage des vaincus. D’où la cocasserie, la grâce, l’humour, la puissance.

Rencontre Rue89

► L’écrivain sera donc un des invités du débat Rue89 au Salon du Livre. Intitulé « Identités mondiales – le monde vu par… », il réunira :

  • Leonora Miano (« Les Aubes écarlates », Plon, 2009)
  • Véronique Ovaldé (« Ce que je sais de Vera Candida », L’Olivier, 2009)
  • Mathias Enard (« Zone », Actes Sud, 2008)
  • Luis Sepulveda (« L’ombre de ce que nous avons été », Métailié, 2010).

Bienvenue à vos questions à Luis Sepulveda, ainsi qu’aux autres auteurs dans les commentaires à cet article. A vos claviers ! Par ailleurs, à l’heure où sont écrites ces lignes, il reste encore quelques entrées gratuites pour ce débat.

Rencontre Rue89 au Salon du Livre espace « La Place des Livres » - mardi 30 mars 17h-18h.

Pḧoto : Luis Sepulveda (Daniel Mordzinski)

Aller plus loin
  • 10764 visites
  • 43 réactions
Vous devez être connecté pour pouvoir commenter : ou créez un compte
  • mayalondon
    mayalondon
    ingénieuse
    • Posté à 15h12 le 25/03/2010
    • Internaute 95194
      ingénieuse

    Je conseillerais également de lire « Les roses d’Atacama » (recueil de nouvelles) et surtout, « Le journal d’un tueur sentimental », l’une des nouvelles de ce dernier (« Hotline » je crois) m’a fait me tordre de rire ! (en plus de tous ce que ses nouvelles et romans suscitent comme cela a été très bien décrit dans cet article). « La mouette et le chat qui lui appris à voler » se lit très agréablement aussi je trouve.

    Je n’ai pas de questions à lui poser, mais si vous en avez l’opportunité chers messieurs-dames de Rue89, remerciez le de la part d’une de ses nombreuses lectrices ! Chacun de ses nouvelles ou romans ont été pour moi un délicieux moment de dégustation, une vraie gourmandise courte mais succulente qui me laisse toujours une très agréable sensation malgré les thèmes assez sombres qu’on retrouve toujours en ligne de fond.
    Merci Luis ! ! : -)

  • saturnin nodboudain
    saturnin nodboudain
    singe errant
    • Posté à 22h37 le 25/03/2010
    • Internaute 4036
      singe errant

    J’ai personnellement beaucoup aimé le vieux qui lisait des romans d’amour
    Et beaucoup beaucoup aimé et voyagé avec le neveux d’Amérique.

  • lidiot du village-
    lidiot du village-
    imbécile heureux
    • Posté à 22h39 le 25/03/2010
    • Internaute 106647
      imbécile heureux

    Je me fais le porte-voix d’un bon ami, talentueux défenseur de Sepulveda, et qui a pondu ce magnifique article sur l’auteur. Il lira vos réactions, mais ne peut plus y réagir, car il a décidé de clôturer son compte. Régalez-vous, c’est rien que du bon.

    « Sepulveda, el cuentocuentos.

    Il y a quelques semaines, suite à une discussion avec un ami qui s’était permis de le comparer à Alexandre Jardin, j’ai décidé de parler de Luis Sepúlveda. Sepúlveda comparé à Jardin ! Je vous avouerai qu’en lisant cela j’avais failli m’étouffer. Par chance je n’étais pas en train de dévorer un bretzel et je me suis remis. Puis le temps a passé. Comment décrire un auteur qu’on aime qui vous a fait voyager sur des terres que vous ignoriez, mais dont vous avez depuis pu corriger, hum valider, la vision de vos propres yeux ?

    Puis ce matin en ouvrant mon journal préféré je tombe sur cet article :
    “Luis Sepulveda, explorateur des mémoires militantes”

    Je n’avais plus d’excuse, il fallait que je m’y mette, il fallait que je raconte cet auteur, enfin ce que j’ai entendu de cet auteur. Je dis bien entendre car Sepúlveda ne se lit pas, il s’écoute. Je veux dire par là que sa plume est davantage celle des conteurs que celle des écrivains. Quand il vous parle des bruits de l’Amazone vous les entendez, quand il vous raconte le vent de Patagonie il vous pénètre au plus profond des os, quand il vous entraîne dans la tête d’un fugitif dont la police chilienne a trouvé la planque, vous sautez avec lui pour éviter la torture promise, quand il vous plonge dans le désert d’Attacama vous y plongez sans espoir de s’échapper, même si vous trouvez les rails d’une voie perdue. Comme de nombreux auteurs sud-américains, Sepúlveda est avant tout un conteur, le fantastique est un élément du quotidien, les lieux sont autant des protagonistes que les personnages.

    Il y a aussi la terrible puissance d’une nostalgie, celle des exilés. Comme les argentins Juan Gelman et Osvaldo Bayer, qui le racontent dans un magnifique petit ouvrage “Exilio”, Sepúlveda a été pris par le tourbillon de l’exil et cela ajoute encore du rêve, de la puissance, de l’amour pour cette terre qu’il a dû fuir pour rester en vie, pour ne pas subir le sort d’un Victor Jara. Ses livres parlent tous directement ou non de cet exil, mais aussi des luttes que lui ou d’autres ont échoué à mener pour emmener son pays, son continent à moins d’injustice, à plus d’indépendance. Cet exil, il en parle d’autant mieux quand il raconte celui des autres, celui de cet anarchiste espagnol à bord du Winnipeg qui voit Neruda sur les quais Bordeaux saluer ce groupe de républicains espagnols qu’il vient de sauver en les envoyant au Chili. Anarchiste qui hantera le personnage principal de la nouvelle jusque dans un vieille librairie de Prague.

    C’est aussi avec Sepúlveda que j’ai compris la relativité culturelle, moi fier européen avec ma petite culture de fou de lecture, je me suis retrouvé démuni face à la toute dernière nouvelle du recueil “histoire d’amour dans un pays en guerre”. L’histoire d’un homme à la recherche d’un fantôme dans les rues de Paris, histoire qui m’a paru sans queue ni tête et qui est au final un magnifique hommage au plus français des auteurs argentins, Julio Cortazar qui est mort à Paris en 1984 alors que son exil avait pris fin avec le retour de la démocratie. Il aura fallu l’air ahuri de ma femme devant mon immense ignorance pour que je comprenne à quel point je ne savais rien, même sur des auteurs que j’avais lus et relus, mais qui n’étaient pas de ma culture. Cette sensation, je l’ai souvent ressentie pendant mon voyage en Amérique Latine, particulièrement dans ces lieux que je n’imaginais qu’au travers de ses mots, mots qui ont pris un autre sens le jour où j’ai vu ses lieux, où j’ai pu me les approprier ou du moins les ressentir.

    Au cours des dernières semaines, j’ai terminé et lu deux de ses livres, le recueil de nouvelles “La lampe d’Aladin” et le roman “L’ombre de ce que nous avons été”. La lampe d’Aladin a encore renforcé cette nostalgie de l’exil qui habite son œuvre. Les nouvelles y sont vagabondes, elles courent de la Patagonie à l’Amazonie en se passant à Hambourg ou Alexandrie. Les histoires sont toutes prenantes. Pourtant, les histoires se déroulant à Hambourg manquent d’un élément qui les rend presque quelconques, agréables, sans plus. Alors que les nouvelles qui s’incrustent en Patagonie ou qui remontent l’Amazone, même quand elles se posent dans un improbable hôtel pris par la jungle à la triple frontière, portent en elles cette lumière, ces vents, ces chuchotements que porte la terre maternelle (Est-ce un cadeau de la Pachamama ?) et offrent à celles-ci ce caractère qui les rendent exceptionnelles. De son côté, “L’ombre de ce que nous avons été” est un merveilleux pied de nez à l’échec de ceux qui croyaient que le Chili pouvait quitter ses habits conservateurs et élitistes pour offrir un pays moins injuste. Les personnages sont vieux, désemparés par un pays qui n’est plus celui des fantasmes de l’exil et où ils ne retrouvent pas leur place, les uns rêvent de repartir à Berlin, l’autre à Paris, mais ici c’est chez eux, alors... La drôlerie, la moquerie, l’improbable s’allient pour offrir une œuvre dont la conclusion en forme de fantasme a été rêvée par tant d’exilés, par tant de militants.

    Sepúlveda, je l’ai découvert dans la rigueur de l’hiver québecois, Un vieux qui lisait des romans d’amour m’a alors réchauffé à un moment où la neige formait un mur entre moi et Montréal. Puis il y a eu ce neveu d’Amérique et surtout cette description de la frontière entre Argentine et Bolivie entre la Quiaca et Villazon. Une frontière qui, jusqu’aux années 90, se passait par train. Aujourd’hui, le pont ferroviaire sert juste à éviter les douaniers qui laissent faire et la gare de la Quiaca n’est plus qu’un désert. Le jour où j’ai vu cette gare abandonnée, moi aussi j’ai été pris de nostalgie pour un lieu que je n’avais jamais connu, tout comme j’avais connu la peur quand l’auteur décrit l’enfer policier des deux côtés de la frontière.

    Allez, il est temps de grimper dans l’Oruro express, j’espère que celui-là ne subira pas un changement de route. »

    Signé Dulconte, feu numéro 250 sur la Rue.

    PS : le lien : Lien

  • Khmer Theresa
    Khmer Theresa
    Khmer au foyer
    • Posté à 23h13 le 25/03/2010
    • Internaute 82953
      Khmer au foyer

    Je n’ai lu qu’un bouquin de Sepulveda : Patagonia Express, et comme Hemenate, j’ai trouvé ça plutôt insipide, parfois amusant, ou divertissant, mais franchement assez superficiel. Certes, il y a une certaine harmonie au récit fragmenté, un côté militant du dimanche qui n’est pas pour déplaire, mais...

    Mais le côté agaçant, c’est surtout qu’il se fait voyager dans des endroits différents du monde hispanophone simplement pour mettre en valeur les différences linguistiques entre l’espagnol d’Argentine, l’espagnol du Chili, et l’espagnol d’Espagne. C’est vite insupportable à la lecture en espagnol. Ainsi, les 10 pages qu’il passe en Argentine sont une prolifération de « vos sos », de « vos tenés », le Chili, c’est évidemment l’abondance de « huevon », les 5 pages en Espagne, c’est du « os tenéis », etc. On a l’impression que la narration est construite de sorte à mettre en valeur ces modismes. C’est épuisant.

Retour sur Rue89

Note Les notes de blogs ne sont pas toutes mises en forme par l'équipe de Rue89 contrairement aux articles du site.