Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Alexandra Schwartzbrod : « Tout le monde est fou à Jérusalem »

Publié le 05/06/2010 à 12h50


Alexandra Schwartzbrod (DR)

Alexandra Schwartzbrod a été correspondante de Libération à Jérusalem de 2000 à 2002. Sept ans après « Balagan », qui s'y déroulait, elle publie « Adieu Jérusalem », une politique-fiction furieusement en écho avec l'actualité de la semaine.

Sur place, ma consœur a vu arriver la deuxième Intifada, à l'automne 2000. Elle connaît bien la ville sainte, elle cerne les problèmes des sociétés israéliennes et palestiniennes, et travaille beaucoup sur le drame identitaire des Arabes israéliens.

Son premier roman policier, « Balagan » (2003, prix du Polar SNCF) se déroulait à Jérusalem. On y rencontrait Eli Bishara, inspecteur arabe israélien. On le retrouve pour « Adieu Jérusalem », politique fiction se déroulant en 2017, qui a repris une actualité dramatique cette semaine.


La couverture d'« Adieu Jérusalem »

L'histoire débute à Kazan, en Russie. Mounir Baraka travaille sur un site scientifique qui explose sous ses yeux dès le début du livre. Survivant, notre homme doit partir accomplir le Hadj à La Mecque. Mais sans le savoir, il introduit dans la ville sainte une infection. La Mecque est décimée.

Tout le monde pense que pour se venger de la peste noire du Moyen-Age où ils avaient été eux-mêmes accusés, les Juifs ont infecté l'eau des puits. Le monde est en état d'alerte. En Israël, Tsahal expulse tous les Arabes, sous une pluie d'attentats et de meurtres.

Si la multiplication des personnages génère des longueurs, la catastrophe prend appui sur des évènements suffisamment organisés pour devenir crédibles. Provocateur et réaliste, le roman imagine non moins que l'implosion d'un Etat et d'une nation. Un roman d'anticipation qui se lit au présent. Interview, réalisée par courrier électronique.

« La politique de colonisation est une gangrène »

C'est ton troisième livre –et deuxième roman- sur cette ville. Qu'est-ce qui t'y obsède ?

Dans ma vie, il y a un « avant » et un « après » Jérusalem. Et cela n'a rien à voir avec la religion. Là-bas, tout est intense, les gens comme la lumière sur les pierres. Le mélange des cultures, des langues, des siècles vous donne à chaque seconde l'impression de vivre double.

Pour moi qui aime parler différentes langues, jongler sans cesse avec l'anglais, l'hébreu, l'arabe, le russe est un plaisir inouï. Le paysage m'émeut comme nulle part ailleurs : en quelques minutes, vous pouvez passer des collines arides du désert de Judée aux orangeraies des plaines de Tel Aviv, des champs d'oliviers d'Hébron ou de Naplouse à la plaine de Jéricho.

Tous les gens sont intéressants, même les pires, car ils sont tellement en rivalité les uns avec les autres -Russes, Arabes israéliens, Juifs (ashkénazes et séfarades), Palestiniens- que cela les pousse à se surpasser en tout. Tout le monde est fou là-bas et cette folie finit par devenir addictive. Quand vous rentrez, vous réalisez à quel point vous avez été gagné par cette folie et aussi à quel point elle vous manque. C'est pour cette raison que j'écris des romans : pour faire passer ma passion et mon indignation.

Penses-tu que la situation à Jérusalem se soit
beaucoup dégradée ?

La situation des Palestiniens ne cesse de se dégrader, et dans l'indifférence générale. Regardez le blocus de Gaza : la communauté internationale semble le découvrir ces jours-ci, mais il ne date pas d'hier !

En Israël, même la population ne se rend plus forcément compte de ce qui se passe côté palestinien. Depuis la construction du mur de béton qui la sépare de la Cisjordanie, elle a l'impression de tenir les Palestiniens à distance ; elle ne les voit plus, ne les entend plus, beaucoup finissent même par oublier qu'il y a un conflit !

Tel Aviv est une ville formidable où l'on vit normalement. Quand on est là-bas, on n'imagine pas la misère humaine, sociale ou économique qui peut régner à quelques kilomètres de là : à Gaza, véritable prison à ciel ouvert, et dans de nombreux endroits de Cisjordanie où la politique de colonisation israélienne empêche toute vie normale.

A Jérusalem, en revanche, on sent bien le couvercle se refermer peu à peu sur les Palestiniens. A chacun de mes retours là-bas, je le perçois. L'objectif des autorités israéliennes est clairement de prendre le contrôle de Jérusalem-Est, la partie palestinienne de la ville. Par tous les moyens possibles, à commencer par les expulsions de familles palestiniennes que l'on vient déloger la nuit par la force pour installer à leur place des colons israéliens, religieux pour la plupart.

Même les autorités américaines s'en sont émues il y a quelques mois quand le vice-président, Joe Biden, s'est rendu à Jérusalem. La politique de colonisation est une véritable gangrène.

C'est la base du scénario de mon roman : que se passera-t-il quand les Israéliens auront fini par expulser tous les Palestiniens de Jérusalem-Est, empêchant ainsi les musulmans d'accéder à leurs lieux saints, les plus importants pour eux après la Mecque et Médine ? Dans mon roman, cela finit en drame. Un jour, ce ne sera peut-être plus une fiction.

Que t'inspire la résonance de l'actualité avec la parution de votre livre ?

Je suis extrêmement troublée car il y a là presque toute la trame de ce roman sur lequel je travaille depuis trois ans : Israël montré du doigt par le monde entier à cause d'une opération qui a dérapé, la brouille entre la Turquie et Israël, les Arabes israéliens accusés de manquer de loyauté envers l'Etat hébreu, le secrétaire-général de l'ONU qui monte au créneau, l'administration américaine qui sent qu'elle doit bouger...

Je suis troublée mais pas surprise. Je n'ai pas bâti cette trame au hasard. Ce roman est extrêmement réfléchi. J'ai voulu raconter ce qu'il risquait de se passer si les dirigeants israéliens continuaient à se comporter comme ils le font depuis un certain temps : en gouvernant main dans la main avec l'extrême droite et avec un sentiment total d'impunité. Je ne pensais simplement pas que la réalité rejoindrait aussi vite la fiction.

► Mis à jour le 03/08/2010 à 17h40. Il est précisé que l'interview a été réalisée par courrier électronique.

► Mis à jour le 05/06/10 à 14h05. Suppression du vouvoiement (artificiel) dans les questions.

► « Adieu Jérusalem » d'Alexandra Schwartzbrod - Editions Stock, 400 pages, 20,99 euros

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  • 14240
    • Posté à 13h13 le 05/06/2010

    La folie désigne, en langage populaire, l'état d'une personne dont le discours et/ou les actions, le comportement ne semblent avoir aucun sens pour l'observateur. Elle peut être passagère ou perdurer, être provoquée ou exister à l'état de base. La folie, en terme psychiatriques, recouvre plusieurs réalités et des termes plus spécifiques sont utilisés par les spécialistes (psychose, schizophrénie, catatonie, paranoïa, ... ! ..Wikipédia..
    La folie est de toujours se comporter de la même manière et de s'attendre à un résultat différent.
    Albert Einstein..
    Le MONDE....est FOU... !

  • Claude Lebrun
    • Posté à 16h11 le 05/06/2010

    Je ne sais pas précisément où Schwartzbrod a mis le doigt mais je relève chez elle les mêmes symptômes que chez d'autres correspondants de Libé à Jérusalem vers la même époque : Déconnectés des réalités de la région mais pourvus d'un bagage idéologique à toute épreuve, ils vivaient leur poste comme un sacerdoce. Leur « journalisme de terrain », c'est surtout au bar de l'American Colony qu'ils le pratiquaient, avec des interlocuteurs palestiniens préférablement francophones (on a beau se vanter d'avoir appris l'arabe ou proclamer de parler l'anglais, la dure réalité linguistique leur revenait à chaque fois comme une claque à la figure...).

    Du côté israélien, nul besoin du moindre effort pour comprendre l'hébreu : on récupérait (en bon français) les poncifs de la vieille extrême gauche bundiste chez des Ostrogoths comme Charles Enderlin ou Amnon Kapeliuk (Dieu ait son âme...) qui sont (ou qui étaient) effectivement fous à lier.

    Pauvres lecteurs de Libé que nous fûmes ! Et dire qu'on payait pour ça... (je ne céderai pas à un jeu de mots facile pour vous dire qu'à Jérusalem comme à Paris, Schwartzbrod a vite mangé son pain blanc ! ).

  • louarn
    louarn answers to hermaion-
    • Posté à 18h01 le 05/06/2010

    L'extrème droite israélienne est tout de même antisémite dans la mesure où elle veut chasser de cette terre ou tuer tous les sémites qui ne sont pas de religion juive .

  • louarn
    louarn answers to Claude Lebrun
    • Posté à 18h39 le 05/06/2010

    Pourquoi les juifs volés et massacrés par Hitler sont partis voler et massacrer des gens habitant depuis des millénaires au proche Orient ? .
    A cause d'une vague parenté avec certains habitants de cette région ? .
    A cause de leur religion ? . Mais alors , que sont les personnes qui se disent d'ascendance juive , mais qui ne sont pas croyantes ? . Il y aurait une cause génétique qui remonterait a la préhistoire ? .
    Il est un fait avéré , c'est que tous les sémites ne sont pas de religion juive ,loin de la .
    Au fait , est on un « vrai “ juif si sa mère n'est pas juive , mais est tout de même sémite de par son ascendance très ancienne dans cette région ? .
    Faut il un test ADN ? .

  • Gisor
    Gisor answers to louarn
    • Posté à 13h16 le 06/06/2010

    D'Après Shlomo Sand,un de vos amis, les palestiniens d'aujourd'hui sont les descendants des juifs convertis de gré ou de force par les conquêtes arabo-musulmanes.

    Je soumets à votre attention l'extrait d'une interview donné par Cornelius Castoriadis Lien (le Monde, 19 mars 1991, in La montée de l'insignifiance, les carrefours du labyrinthe IV).qui présente l'intérêt de remettre en place les idées des benêts occidentaux :

    […] D'une part, il y a la formidable mythologisation des Arabes par eux-mêmes, qui se présentent toujours comme des éternelles victimes de l'Histoire. Or, s'il y a eu une nation conquérante, du VIIe siècle au XIe siècle, ce sont bien les Arabes. Les Arabes ne poussaient pas naturellement sur les pentes de l'Atlas au Maroc, ils étaient en Arabie. En Égypte, il n'y avait pas un seul arabe. La situation actuelle est le résultat, d'abord, d'une conquête et de la conversion plus ou moins forcée des populations soumises ; puis de la colonisation des Arabes non par l'Occident, mais par leurs coreligionnaires, les Turcs, pendant des siècles ; enfin de la semi-colonisation occidental pendant une période comparativement beaucoup plus courte.[…]

    Ouarf

  • NELEPHANT
    • Posté à 18h41 le 06/06/2010
    • Internaute

    @Hubert Artus :

    Tristesse de la médiocrité des échanges sur ce fil littéraire qui dérape dans le politique par ce que le storyboard d'Alexandra S. rencontre les rêves humides de certains sycophantes et attardés qui voudraient voir venir la catastrophe finale les arracher à leur sentiment d'impuissance.

    Je comprends pour ma part les émotions d » Alexandra S. devant les paysages et les gens de là-bas : la rencontre d'une part de soi qui n'est pas tout à fait soit est une épreuve et une révélation. Il eût été opportun d'en faire part à partir d'autre chose que d'une intrigue politico-policière qui se finit en..... mais soit, par égard pour l'auteur, ne mettons pas de « spoilers » dans ce post.

    Hélas ! pour bien évoquer Jérusalem, il faudrait se référer à S.Y Agnon ! Ou pour évoquer la singularité de tout un chacun , « Omar le peptimiste » ( d'un auteur arabe israélien hébréophone dont le nom m'échappe) ou encore le film « Kedma » d'Amos Gitaï. Si on veut évoquer Tel Aviv, nul auteur de cinéma n'est plus en phase avec cette ville qu » Etgar Keret.

    Mais ces points de vue n'intéressent pas ceux qui sont dans l'hubris de leur justice autoproclamée, et à qui il faut absolument un coupable à diaboliser : non pas un gouvernement, une politique- que je peux mois aussi condamner, et sans arrière-pensée ( je suis en bonne compagnie pour cela : je me trouve d'accord avec Elie Barnavi, David Grossmann....) mais tout un peuple, tout un réseau de relations interpersonnelles patiemment tissé pour pouvoir enfin faire société. Ces gens qui diabolisent, condamnent, déforment , raccourcissent, mentent, n'ont pas d'empathie pour qui que ce soit....sauf sur le petit chatouillis qu'ils ressentent au plexus solaire et prennent pour de l« engagement » . Ceci est valable pour les extrémistes de deux côtés.

    Je n'ai qu'un mot à leur dire :

    Crétins.

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