Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

La mort du prix Nobel Saramago, écrivain portugais engagé

Publié le 18/06/2010 à 17h48


José Saramago en à Carthagène en juillet 2007 (Fredy Builes/Reuters)

L’écrivain portugais José Saramago, prix Nobel de littérature en 1998, est mort à l’âge de 87 ans. C’est sur l’île de Lanzarote (Canaries) où il vivait depuis dix-sept ans, que José Saramago est décédé. Ces dernières années, il avait été hospitalisé plusieurs fois pour des problèmes cardiaques.

« Le Cahier », son dernier livre, était issu de son blog

Il avait donné une courte interview à Rue89 en janvier, pour « Le Cahier » (éd. du Cherche-Midi), un livre issu de son blog, qui lui avait valu beaucoup de polémiques en Italie, le livre s’en prenant à Silvio Berlusconi.

Maria Félix-Frazao, qui a amené le livre au Cherche-Midi avec Véronique Lefèvre et avec l’agent de l’auteur, témoignait ce vendredi après-midi que « son état s’était dégradé après ce voyage en Italie pour son livre, très éprouvant ». Un état de fatigue tel que, selon l’éditrice, « Saramago avait prévenu que le roman sur lequel il travaillait serait son dernier ».

Le Cherche-Midi s’apprêtait d’ailleurs, cet été, à travailler sur la suite de ce « Cahier », pour un deuxième tome. Contactée par Rue89, la maison n’a pas immédiatement réagi.

Cela étant, c’est le Seuil qui, en France, est l’éditeur principal de Saramago, et de pratiquement tous ses romans. Une grande œuvre, qui lui valut d’ailleurs le prix Nobel de Littérature en 1998, un prix dont il fut le premier lauréat lusophone.

« Le Dieu manchot », « L’évangile selon Jésus-Christ », « Le Radeau de Pierre », »L’Aveuglement » témoignent tous d’un réalisme historique, d’un engagement politique, et d’une volonté de fantastique.

Annie Morvan, son éditrice en France depuis vingt ans (au Seuil, donc), était effondrée ce soir. Elle parlait d’ « une oeuvre où l’on retrouve ce qui faisait l’homme, sa conscience morale ». « Il avait lmis son engagement et sa philosophioe dans son oeuvre », dit-elle, « on le voit dans les thèmes de ses livres : le pouvoir du Non dans “Histoire du siège de Lisbonne”, le mythe de Platon et la façon dont l’homme se regarde dans “La Caverne”, ou l’engagement dans “La Lucidité”.

Grande oeuvre littéraire, faite de colère et de sérénité

Saramago s’avouait “obsédé” par l’Histoire. C’est pourquoi nombre de ses fictions sont une sorte de relecture d’événements passés (épidémies, histoire de la péninsule ibérique, conflits religieux) sous l’angle intimiste, et avec les armes de l’allégorie, de la métaphore et du décalage.

Dans “L’Aveuglement”, c’est une épidémie de cécité dont est frappé un pays entier. Un roman qui est une vision “réalisme magique” de “La Peste” d’Albert Camus. Quelque part d’ailleurs, Saramago est le Camus portugais : goût du politique laïque, proximité citoyenne, engagement politique, littérature faite de colère et de sérénité.

Une sérénité dont son style est la preuve : des phrases longues, langoureuses, successions d’appositions. Des dialogues souvent dilués dans la narration même. Le tout libérant une belle puissance romanesque, et témoignant d’une grande confiance en la fiction et la littérature.

Un écrivain politique, anti-libéral et propalestinien

Saramago explorait, avec ire et provocation, ce que les embrigadements collectifs font des individus que nous sommes. Parmi ces embrigadements : la religion et le libéralisme. L’un et l’autre ont toujours été les deux grands chevaux de bataille du Portugais.

“L’Evangile selon Jésus-Christ” est une relecture athée, et à hauteur d’homme, de la jeunesse dudit Jésus Christ. La plupart des notes de son blog, et de son dernier livre en France à ce jour, sont consacrés à la religion ou aux cataclysmes libéraux.

La question palestinienne aura beaucoup occupé Saramago. On se rappelle qu’en 2003, lors d’une visite controversée en Palestine du Parlement international des écrivains (alors dirigé par le Français Christian Salmon, Saramago avait déclaré “avoir trouvé à Ramallah l’esprit d’Auschwitz”. Et avoir fait coulé beaucoup d’encre.

Candidat aux élections portugaises sur la liste du PC

Cette vision avait irrité jusqu’aux éditions du Seuil, et il est à parier que c’est une des raisons pour lesquelles ces derniers n’avaient pas souhaité publier “Cahier”, dont des textes sont consacrés à la Palestine.

Saramago était membre du Parti communiste portugais depuis 1969. Et engagé de longue date dans les mouvements alter-signataire notamment du Manifeste de Porto Alegre en 2005. En 2009, il avait été candidat sur la liste du PC portugais.

Enfin, Saramago a toujours été, non pas anti-américain, mais très américano-méfiant. L’élection d’Obama avait été pour lui comme une aubaine.

►Modification à 19h30, avec la réaction d’Annie Morvan

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  • Pictulo
    • Posté à 18h50 le 18/06/2010
    • Internaute 23785

    Je viens de terminer « Le voyage de l’éléphant », fable hilarante de Saramago.
    Cet auteur alliait une écriture précise et généreuse, à des trouvailles formelles très intéressantes (sa gestion des parties dialoguées par exemple, qu’on ne retrouve chez aucun autre).
    Il représente pour moi l’auteur contemporain par excellence, passionné d’histoire et de politique, engagé dans son époque, et avec une vraie recherche littéraire, loin des sentiers battus des romanciers à succès.

  • anti_Tsarcosy
    anti_Tsarcosy
    etudiant
    • Posté à 19h05 le 18/06/2010
    • Internaute 35242
      etudiant

    Moi qui n’aime pas beaucoup lire, je me souviens encore quand j’ai ouvert l’Aveuglement pour la première fois, c’était magique !

    J’avais 13 ou 14 ans pendant ces vacances d’été, j’aurais put jouer au foot ou glander au soleil et pourtant j’ai préféré dévorer les pages de ce lire.

    Un grand auteur qui disparaît...

  • olilibu
    olilibu
    grenoble
    • Posté à 19h13 le 18/06/2010
    • Internaute 40570
      grenoble

    ...je prends cette nouvelle avec une grande tristesse, cet auteur, découvert lors d’une errance chez Caplan & co, restera pour moi une révélation majeure et chaque lecture de ses pages est un pur réservoir d’émotions... un grand écrivain contemporain, un style incomparable... rien à redire et tant à ajouter !

  • Jean-Francois Hollanchon
    Jean-Francois Hollanchon
    Francine président
    • Posté à 01h32 le 19/06/2010
    • Internaute 94311
      Francine président

    Question :
    Qu’est ce qu’un écrivain engagé ? un écrivain de « gauche »
    Qu’est ce qu’un écrivain controversé ? un écrivain de « droite »
    je me trompe ?

    • Errance
      Errance répond à Jean-Francois Hollanchon
      écouteur d'histoires
      • Posté à 02h33 le 19/06/2010
      • Internaute 114729
        écouteur d'histoires

      Céline est un écrivain controversé, Vargas LLosa est un écrivain engagé, Chomsky est engagé et controversé, Galeano est engagé.

      Maintenant à vous de me dire qui est de droite et qui est de gauche.

      De toute façon ce terme d’engagé est assez ridicule.

      Saramago était un écrivain, un grand écrivain. Engagé ou non c’est un autre sujet.

  • Errance
    Errance
    écouteur d'histoires
    • Posté à 15h01 le 19/06/2010
    • Internaute 114729
      écouteur d'histoires

    DESPEDIDA
    « Se fue, pero se quedó. No quiero palabrear las emociones. Digo que en este mundo hay finales que son también comienzos, muertes que son nacimientos. Y de eso se trata. Siempre estuvo al lado de los perdedores. Nos hará falta, pero seguirá resonando desde sus libros. Como dije sobre Mario Benedetti hace un año : “Hay cosas que se dicen callando’.”
    (Palabras de despedida de Eduardo Galeano, al enterarse de la muerte de su amigo José Saramago.)

    traduction rapide :
    ADIEU
    Il est parti, mais reste. Je ne veux pas pas mettre en mot les émotions. Je dis que dans ce monde il y a des fins qui sont des débuts, des morts qui sont des naissances. C’est de cela dont on parle. Il a toujours été au côté des perdant. Il nous manquera, mais continuera à résonner au travers de ses livres. Comme je l’ai dit pour Mario de Benedetti il y a un an : “Il y a des choses qui se disent en silence.”
    (paroles d’adieu d’Eduardo Galeano, en apprenant le mort de sont ami José Saramago.)

  • jmal
    • Posté à 00h26 le 20/06/2010
    • Internaute 28067

    Si je puis me permettre une petite précision, L’évangile selon Jésus Christ, extraordinaire bouquin, n’est pas seulement l’histoire de la jeunesse de Jésus, mais celle de toute sa vie, jusqu’à sa mort, dont « l’explication » par Saramago vaut tous les blasphèmes des versets sataniques.
    Du temps de l’Inquisition, nul doute qu’il eût été brûlé pour bien moins que ça.
    Triste nouvelle, mais ses livres restent.

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