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L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Fleury : « Cette façon de gouverner est l'antithèse de la démocratie »

Publié le 20/08/2010 à 13h07


Cynthia Fleury (DR)

« La Fin du courage », de Cynthia Fleury, est un essai singulier, une exploration du concept de courage, sur le terrain moral puis politique. Le titre ne doit pas faire illusion : l’auteur s’oppose à tout déclinisme. La « fin du courage » n’est qu’un stade, « une épreuve qui ne scelle pas le déclin d’une époque ou d’un être mais, plus fondamentalement, une forme de passage initiatique, un face-à-face avec l’authenticité ». Valable pour les individus comme pour le collectif, elle est une épreuve tout à fait soluble dans la démocratie. Entretien.

Que vous évoquent les cas d’Eric Besson, Bernard Kouchner et de ceux qui, à des degrés divers, ont cédé aux sirènes sarkozystes ?

Déjà, mettons de côté les noms de personnes. Evitons la philosophie intuitu personae. Je sais que pour l’époque, chaque individu est producteur d’un nouveau concept, mais mieux vaut dépersonnaliser un peu nos réflexions. « Céder au chant des sirènes » est le propre de l’homme et si Ulysse ne s’était pas attaché au mât, comme d’autres sont attachés à leurs convictions, il aurait succombé à l’appel.

Nos gaillards étaient-ils peu attachés ? Peut-être et peut-être pas. Assumer sa conviction jusqu’au bout demande parfois à changer de route. Certes, on soupçonne moins les changements de route qui se sont dessaisis de la question du pouvoir. Ils paraissent moins intéressés. Mais gouverner par intéressement, par chant des sirènes, définit bien certains leaderships actuels. L’intéressement est une loi de gravitation politique très efficace.

Pourquoi un tel succès de ces hommes à l’entreprise politique sans conviction ? « On ne trouve au fond de l’homme et de son procédé que deux choses : la ruse et l’argent », analyse Victor Hugo. Deux grandes mamelles de l’entropie démocratique :

  • le faux parler vrai, la communication pour fait d’armes politique, ou encore l’histrionisme, ce principe d’agitation politique ;
  • et l’argent, nouveau veau d’or mondialisé.

Toute la valeur et la difficulté de la démocratie se situent sans doute ici, dans le fait d’arbitrer avec équité des conflits de légitimité et d’intérêts. Dans le fait de comprendre et de maintenir certains équilibres par la séparation des pouvoirs : pouvoir exécutif, législatif et judiciaire bien sûr, mais pouvoir financier et médiatique également.

Tâche d’autant plus difficile qu’il ne s’agit pas de tomber dans une caricature de la séparation des pouvoirs, purement communicationnelle et intenable dans la pratique. Car nos vies, nos intérêts, nos réseaux sont liés, par nature.

C’est là aussi un produit du lien social. Il y a des conflits d’intérêts qui renforcent les intérêts privés ou oligarchiques. Et il y a des conflits d’intérêts qui confinent davantage à des conflits de légitimités et à des tentatives d’établissement d’un intérêt commun. L’art démocratique est de concevoir les bons outils pour mettre en place les seconds et canaliser au maximum les premiers.

La « fin du courage » évoque « lhonneur des élites » et l« indignité nationale », sur lesquels vous aviez déjà écrit et parlé. Comment lisez-vous le projet de déchéance de la nationalité ?

Parler de définition extensive de l’honneur et de l’indignité, c’était vouloir faire signe vers une responsabilité globale des élites. Pas seulement les élites politiques, mais celles du monde intellectuel, financier, artistique, sportif, etc.

La thèse de ce livre, c’est qu’il existe une fabrication collective de l’exemplarité malgré une difficile, voire improbable, théorie mimétique du courage. Le courage dans les démocraties doit être une vertu individuelle et collective. C’était aussi faire référence au « common decency » d’Orwell, repris par Michéa. Que le bon sens nécessite de s’enraciner dans une conception de la dignité humaine.


La couverture de « La Fin du courage », de Cynthia Fleury

La politique gouvernementale actuelle falsifie tout. Elle fait passer pour du bon sens des reniements de droits démocratiques. Bien sûr que la sécurité est essentielle au bon fonctionnement d’une démocratie. Bien sûr qu’une nation ne peut pas digérer une immigration exponentielle.

Cette manière de gouverner par la stasis, par la division, c’est l’antithèse de la démocratie, qui n’a de sens qu’à condition de tempérer et de canaliser la violence civile et sociale.

Le chef de l’Etat dit aimer la métaphore architecturale de la répartition des charges. Non pas une réforme mais dix réformes pour répartir la pression de changement politique. Mais il n’a visiblement aucun sens des murs porteurs.

De plus, cette manière de flirter avec les limites de la constitutionnalité, c’est là encore un manquement à la fonction suprême du chef de l’Etat, qui est normalement la garante de l’esprit des institutions et de la Constitution.

Plus encore que de l’insécurité juridique, il crée de l’insécurité constitutionnelle : c’est-à-dire qu’il met le soupçon sur la validité même des institutions et de l’esprit démocratiques. Il prouve à tous les adversaires de la démocratie qu’elle est un régime équivalent aux régimes délétères.

De plus, banaliser et instrumenter les états d’exception -car la déchéance de la nationalité est une procédure exceptionnelle- est la vieille technique des conservateurs. Heureusement, la démocratie est un jeu à plusieurs. Nul ne détient le monopole de la régulation démocratique.

Certes, traditionnellement, en France et dans la Ve République, le chef de l’Etat symbolise, incarne, un principe référentiel. Mais ce divorce d’avec la faculté de l’incarnation, le chef de l’Etat l’a opéré dès le premier soir de son élection.

Concernant lhypercommunication de Nicolas Sarkozy, cet « histrionisme au pouvoir », « convaincu de son caractère exceptionnel », doit-on y voir un nouveau storytelling ?

Dans « La Fin du courage », je rappelle qu’il y a toujours eu une prime au charisme dans la démocratie. Robespierre -présenté par Michelet comme un intarissable moi- proposait un charisme paranoïaque. Là, la pathologie demeure mais s’inverserait presque.

Comme disent les Anglo-Saxons, les hyper-individus présentent souvent une personnalité pronoïaque, convaincue de son propre talent et d’être la pierre de touche de l’événement. Dans un monde qui abat les certitudes, la certitude de son propre génie est certes momentanément une force mais principalement une insuffisance. Surtout pour un chef d’Etat, cela ne permet pas le décentrement nécessaire pour incarner symboliquement le peuple.

Un chef d’Etat qui fait l’erreur de se dessaisir de la fonction symbolique se coupe en fait du lien symbolique qu’il peut avoir avec le peuple. L’enjeu d’un storytelling opérationnel aurait été de fabriquer un nouveau récit pour tous, une légende des Français et non du petit moi et de sa petite famille les dirigeant.

Entretien réalisé par e-mail

« La Fin du courage » de Cynthia Fleury - Editions Fayard, 205 pages, 14 euros

Photo et illustration : Cynthia Fleury (DR) ; la couverture de « La Fin du courage », de Cynthia Fleury

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  • 12 réactions
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  • pablico
    pablico
    À la porte d'un sourd, 
un jour (...)
    • Posté à 14h11 le 20/08/2010
    • Internaute 14278
      À la porte d'un sourd, 
un jour (...)

    on connait la thèse,
    on vit l’anti-thèse

    il n’y a plus qu’à faire la synthèse en 2012...

     ; -) mais serons nous ’SAGES’, aurons nous compris la leçon ? ?

  • in girum
    • Posté à 13h13 le 20/08/2010
    • Internaute 8170

    je viens de le terminer, formidable !

  • heretok
    heretok
    citoyen hors-service
    • Posté à 13h14 le 20/08/2010
    • Internaute 62306
      citoyen hors-service

    Merci pour le papier et la découverte.

    La liste d’achat de septembre se rallonge dangereusement..

  • A déménagé le 13-01-2012
    • Posté à 15h23 le 20/08/2010
    • Internaute 18368

    Ça m’a l’air bien intéressant... mais un peu difficile à lire, non ?

  • Wildleech
    Wildleech
    révolutionnaire en devenir
    • Posté à 16h24 le 20/08/2010
    • Internaute 81842
      révolutionnaire en devenir

    Le contenu semble pertinent (ce papier l’est).
    J’espère néanmoins plus de simplicité dans le phrasé que pour cet entretien. Si les circonvolutions excessives peuvent aider certains à garder une certaine distance, elles rebutent la majorité.

    • zénon denon 84
      zénon denon 84 répond à Wildleech
      Bonne
      • Posté à 16h56 le 20/08/2010
      • Internaute 30028
        Bonne

      Ne vous décourager surtout pas
      et allez à l’essentiel .
      Cette belle jeune femme est en effet
      trés compétente .
      J’avais lu en son temps : sa » pathologie de la démocratie »

      De plus elle est souvent invitée sur des plateaux de télé
      _tard _je sais ,de F Tadei .Elle s’exprime trés bien ,
      Elle est claire dans sa pensée .
      Elle nous éclaire ___Nous le bon Peuple____
      qui en a bien besoin .Croyez le
      C’est elle qui fait les recherches pour nous .Merci

      Donc s v p un minimum de respect .
      Je sais ça parrait difficile .Mais allez-y doucement .

      On s’habitue vite .Et ce qu’elle nous dit est
      juste et vrai .
      En fait est de l’essentiel ... profitons-en
      tant c’est encore possioble ____Je plaisante . ! ______________

      En résumer ; certes ça n’est pas du pipi de chat
      ça n’est tres facile ,et alors, .
      Mais bon dieu ! ! ! faut savoir ce que l’on veut /

      Pas de facilités à deux balles pour cerveaux COCA
      par pitié .Non jamais

      Allez bon restant de vacances
      pour ceux qui sont partis.

      Comme not bon mari de la chanteuse
      sur le rocher de belle-maman .En France ,tout de même !
      ah mais .

      • Wildleech
        Wildleech répond à zénon denon 84
        révolutionnaire en devenir
        • Posté à 18h57 le 20/08/2010
        • Internaute 81842
          révolutionnaire en devenir

        Sans doute une déformation professionnelle, je préfère les phrases simples et directes.
        Si c’est un chat aux yeux bleu, et dont la fourrure est courte et blanche sauf aux extrémités, je ne me lance pas dans sa description clinique ; Je l’appelle simplement chat siamois.

        Et, ils sont nombreux ceux qui confondent simplicité et facilité.

         
        • zénon denon 84
          zénon denon 84 répond à Wildleech
          Bonne
          • Posté à 19h15 le 20/08/2010
          • Internaute 30028
            Bonne

          Comme ceci me parait simple ,en effet . !
          Pourtant ça ne dure pas et c’est insuffisant_

          Comme disait ma grand-mère / « y a autre chose » ! diable .

          Quoi ? ________________Cherche et tu trouveras .

        1 autres commentaires
  • Naradamuni
    Naradamuni
    sans
    • Posté à 17h36 le 20/08/2010
    • Internaute 30050
      sans

    Soit on « se résigne à tirer parti de nos égoïsmes pour édifier l’empire du moindre mal » ; soit « on maintient le projet d’un Empire du bien (autrement dit l’utopie d’un monde parfait) ». Mais ces deux alternatives n’en sont pas pour J.-C. Michéa, car l’une et l’autre sont autant potentiellement antidémocratiques. Il préfère la solution qui consiste à créer les conditions d’épanouissement de la common decency orwelienne (le sens de l’amitié, de l’entraide, de la réciprocité, de la loyauté…), dont il nous voit tous dotés, au moins potentiellement, et qui s’enracine selon lui dans la triple obligation de donner, recevoir et rendre. Cette voie est celle d’un certain socialisme qu’il qualifie de conservateur et anarchiste, au sens, si nous comprenons bien, où elle dessine un chemin possible pour une société démocratique (socialisme...) où les hommes, tout en ne renonçant pas à cette morale de la common decency (...conservateur...) , sauraient ne pas se faire moralisateurs et avides de pouvoir (... et anarchiste).
    Lien

  • Célia
    Célia
    Etudiante
    • Posté à 18h29 le 20/08/2010
    • Internaute 114304
      Etudiante

    Merci. Vraiment intéressant.

    Il faut que je vois si ça peut rentrer dans mon budget : /

  • tOrDrE L¤RdRe
    tOrDrE L¤RdRe
    chien de talus
    • Posté à 11h01 le 21/08/2010
    • Internaute 50571
      chien de talus

    devant tant d’éloges, beaucoup ne peuvent rester pâle comme Fleury mais rougissent.

  • Mutamuta
    Mutamuta
    http://ahouimaisnon.over-blog. (...)
    • Posté à 11h18 le 21/08/2010
    • Internaute 113048
      http://ahouimaisnon.over-blog. (...)

    « Un chef d’Etat qui fait l’erreur de se dessaisir de la fonction symbolique se coupe en fait du lien symbolique qu’il peut avoir avec le peuple. L’enjeu d’un storytelling opérationnel aurait été de fabriquer un nouveau récit pour tous, une légende des Français et non du petit moi et de sa petite famille les dirigeant. »

    Qu’en termes élégants ces choses-là sont dites ! Très bien vu et exprimé !
    Les Français attendaient quelqu’un qui leur permettrait de s’épanouir.
    Le masque est tombé au Fouquet’s : ils ont découvert un garde chiourme maniant le fouet et le mensonge pour les faire trimer pour le compte de ses commanditaires.
    Moralement dévoyé. intellectuellement petit. Tout est petit chez ce chef de gang minable entouré de second couteaux serviles encore plus minables.
    La France est aux mains d’une bande de pirates sans foi ni loi.
    Jolly Roger flotte sur l’Elysée.

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