Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Harrison : « Je ne comprends le monde que lorsque je l'écris »

Publié le 05/09/2010 à 14h32


Couverte des « Jeux de la nuit », de Jim Harrison

L’histoire américaine, Harrison connaît, lui qui est un des grands écrivains des espaces, de la route, de la pêche, des Indiens, de la corruption politique, de la mémoire. Des thèmes, aussi, des « Jeux de la nuit », un de mes très gros coups de cœur de rentrée. Interview du grand écrivain.

C’est à ma propre surprise que, une fois la caméra allumée, ma première question de l’interview fut : « Comment ça va depuis la dernière fois, il y a un an et demi ? »

C’est rare qu’on oublie son surmoi, en interview, et qu’on s’adresse à un interviewé comme à une personne en privé. Mais avec un écrivain qu’on aime tant, on a beau dire : ces interviews sont toujours des kermesses du trac et de la joie. Et Harrison, vêtu de ses inséparables vieux bermudas de pêcheur en rivière, c’est un peu comme ce copain de longue date, qu’on voit peu souvent mais qu’on pense pourtant avoir vu hier.

« Légendes d’automne », « Un bon jour pour mourir », « Dalva », « Entre chien et loup », « Julip », ce sont des livres avec lesquels nous avons grandi. Si quelques-uns de ses derniers livres ont pu décevoir (sauf « De Marquette à Veracruz » et « Une Odyssée américaine »), un nouvel Harrison est toujours un événement qu’on coche à l’avance sur son agenda.

Pour moi, l’un des deux ou trois plus grands écrivains vivants

Jim Harrison est un septuagénaire en pleine forme, malgré de nombreux accidents (notamment celui qui lui a fait perdre l’œil gauche, à 8 ans). Né dans le Michigan, il fait partie de cette fameuse « école du Montana », état américain où il vit en alternance avec l’Arizona. Et le monde.

Ecrivain-phare pour moi, il est un des deux ou trois plus grands écrivains vivants. En même temps que la figure la plus libre de la littérature américaine actuelle. Et surtout : un homme qui connaît assez la vie pour savoir ce que c’est que la fiction.

Je me suis rendu compte d’une chose, cohérente avec son oeuvre : c’est fou à quel point cet homme a un regard précis -je suis là depuis trente secondes qu’il repère déjà le petit écusson OM sur ma veste, et me demande comment va Marseille. Et global : il regarde en face tout en regardant sa belle voisine, le ciel, le soleil... (Voir la vidéo)

Harrison célèbre toujours la littérature, la pêche, le bon vin, la beauté des femmes. Harrison, c’est aussi les croyances intégristes dans le Montana, la force du sacré, la pensée indienne, les mystères mystiques prenant corps dans le monde naturel.

La relation entre l’Amérique blanche du XXe et l’Amérique d’avant le génocide contre les Indiens, c’est l’élément essentiel de la littérature harrisonienne. Ce qui l’amène à dire : « Tous nos parlementaires devraient faire un test d’Histoire américaine. » Ou encore : « Obama ? A little god ! » (Réponse qu’on retrouve dans la version intégrale, de cet entretien.)

Et ce qui l’amène à écrire, dans la très sombre troisième nouvelle du recueil « Les Jeux de la nuit » :

« Il semble que les pays les plus civilisés et les plus mécanisés excellent à infliger une torture lente ainsi que des châtiments prolongés et raffinés. Dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, nous avons beaucoup mieux traité les Japonais et les Allemands que nos propres résidents autochtones. »

« Je suis une espèce de bâtard comme la plupart des chiens »

Le nouveau livre d’Harrison est un recueil de trois « novelas ». (Le coup des nouvelles qui vont par trois, il nous le fait très régulièrement : « Légendes d’automne », « En route vers l’Ouest », « L’Eté où il faillit mourir ».)

Pourquoi ? Entre autres parce que ce personnage fétiche, et un peu double de l’auteur, n’existe qu’en novelas, et qu’il a besoin de le retrouver régulièrement.

Chien Brun, cette sorte de SDF du Michigan, tendre et vieux desperado complètement obsédé qui ne possède rien, ni père ni mère, ni passeport, ni passé, ni avenir, errant de salons en bordels : « Je ne suis pas un vrai Indien comme navet. Je suis une espèce de bâtard comme la plupart des chiens », dit-il dans la nouvelle « Chien Brun, le retour » de ce dernier recueil.

Où on le voit s’approcher de la mort, tout en regardant grandir Baie, sa fille malade que les lecteurs connaissent. Et où, opéré d’un calcul rénal, il essaie de baiser à tout va.

On goûtera aussi la belle nouvelle d’ouverture, où Harrison montre son autre grand talent : la compréhension de l’âme féminine. (Voir la vidéo)

Double de l’auteur, vieillissement, obsession du sexe : on pense forcément, aussi, à un autre très grand écrivain américain vivant. Philip Roth. Surtout avec « Indignation » (à paraître début octobre). Roth, écrivain qu’Harrison n’aime pas. Roth, écrivain à l’érotisme très cérébral, là où Harrison travaille la question d’abord par le corps, la puissance, le lyrisme et l’usure.

« Un poète plie et déplie son âme comme une blanchisseuse le linge »

Poète avant de devenir romancier sur les conseils de son ami Thomas McGuane, Harrison avait dit un jour :

« Vous pouvez lire d’assez bons romanciers qui racontent assez bien une histoire en termes de récit plat, mais ils ne notent jamais rien d’intéressant, tandis qu’un poète a plié et déplié son âme un peu comme le faisait une blanchisseuse d’antan avec le linge. Son être est sa vocation. »

Comme l’a dit William Carlos Williams, « pas d’idées, sinon dans les choses ». Harrison, plie et déplie toujours son âme. (Voir la vidéo)

Dans la version intégrale de l’interview, d’une durée de vingt minutes, Harrison évoque notamment son prochain roman, ce que la pensée indienne a changé pour lui, la différence entre ses novelas et ses romans, et tout son travail d’écriture.

► Thomas MgGuane et Jim Harrison sont deux des écrivains interviewés dans le beau recueil « Paris Review » (éd. Christian Bourgois, 2010), anthologie d’entretien de la revue américaine du même nom.

Durant l’entretien, la traduction était assurée par Dana Burlac, assistante d’édition chez Flammarion, que je remercie. Le livre, lui, est comme d’habitude traduit excellement par Brice Matthieussent.

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  • steed1
    steed1
    Franco-Breton
    • Posté à 14h41 le 05/09/2010
    • Internaute 29140
      Franco-Breton

    J’ai attaqué « en route vers l’ouest » après avoir fini « demande à la poussière » de Fante. Du coup j’ai trouvé ça hyper mauvais. Avec un peu de recul, je pense que j’aurais dû laisser décanter un peu, j’ai merdé...
    Mais c’est promis, je m’y remettrais !

    • A déménagé le 10-11-2011
      • Posté à 16h46 le 05/09/2010
      • Internaute 124772
        -

      Demande à la poussière et laisse la filer entre tes doigts .

    • wroclaw
      wroclaw répond à steed1
      nd
      • Posté à 08h51 le 06/09/2010
      • Internaute 100912
        nd

      Bonjour,
      j’ai remarqué deux types de personne : ceux qui aiment Harrison viscéralement et ceux qui le rangent parmi les auteurs classiques mais chiants. J’ai remarqué que la distinction entre les premiers et les seconds se situent dans le choix du roman initial et que bien souvent La Route du retour est celui choisi par les seconds. Ce n’est pas un mauvais roman (faut pas déconner), mais c’est un peu comme découvrir Agatha Christie avec Miss Marple au lieu de Dix petits nègres (exemple foireux mais bon c’est pour illustrer le propos) : on voit pas bien ce que les gens lui trouvent.
      A mon sens, Dalva est le meilleur moyen d’entrer chez Harrison et d’attendre avec impatience la revoyure (d’autant plus que La Route constitue une sorte de suite), et peut-être Retour en terre. Pour les novelas, De Marquette à Veracruz est excellent.
      Je me permets d’insister parce que Demande à la poussière m’avait paru plutôt fade après Dalva...

      • steed1
        steed1 répond à wroclaw
        Franco-Breton
        • Posté à 09h16 le 06/09/2010
        • Internaute 29140
          Franco-Breton

        Je souscris tout à fait ! Pour la découverte d’un auteur je suis toujours dans l’émotionnel, comme s’il me fallait, avant de commencer un livre, faire le deuil du précédent. Forcément je venais de découvrir Fante. J’ai donc laissé la Route de coté, en me promettant d’y revenir. ensuite, j’ai abordé « un blues de coyotte » de Christopher Moore, qui est un véritable régal pour l’imaginaire. Moore y parle de la culture Crow au travers d’un polar qu’on croirait écrit sous acide. Alors c’est évident, à un moment ou un autre je reviendrais à Harrisson, il fait partie des grands auteur américains de notre temps.

      • Yago
        Yago répond à wroclaw
        • Posté à 17h04 le 06/09/2010
        • Internaute 30043

        J’ai lu « De Marquette à Veracruz » en piochant au hasard dans une étagère. Je n’avais jamais entendu parler de Jim Harrison.
        J’ai eu l’impression de m’ennuyer pendant la moitié du livre mais c’est là que soudain, derrière la banalité des évènements j’ai pris conscience de la densité du récit.
        J’ai adoré son obstination à aller jusqu’au-boutiste. J’ai trouvé les scènes érotiques extraordinaires tout comme la place accordée à la nature.
        Je n’ai pas récidivé avec cet auteur par peur de baisser d’un cran.
        Donc pour la « revoyure », je dois opter pour Dalva si j’ai bien compris vos propos.

      • spartak
        spartak répond à wroclaw
        (comité libertaire lyophilisé)
        • Posté à 17h40 le 07/09/2010
        • Internaute 84113
          (comité libertaire lyophilisé)

        Moi je dirais plutôt « Sorcier » pour commencer.

         
        • wroclaw
          wroclaw répond à spartak
          nd
          • Posté à 14h02 le 08/09/2010
          • Internaute 100912
            nd

          Un des quatre que j’ai pas lus avec Légendes d’automne, Les aventures d’un gourmand vagabond et le dernier. Je vais rectifier. Merci.

        1 autres commentaires
  • Ruski
    Ruski
    Gracchus
    • Posté à 14h45 le 05/09/2010
    • Internaute 50606
      Gracchus

    « Les USA, comme la France, sont une oligarchie. »
    Jim Harrisson.

  • alabergerie
    alabergerie
    http://alabergerie.wordpress. (...)
    • Posté à 14h37 le 06/09/2010
    • Internaute 81339
      http://alabergerie.wordpress. (...)

    « Je ne comprends le monde que lorsque je l’écris »...Bien vu  ! Moi, écrivaillon, ô combien je confirme ce que dit ici Harrison  ! Oui, écrire force à connaître.

  • Petitsoupir
    Petitsoupir
    traductrice
    • Posté à 18h46 le 05/09/2010
    • Internaute 125032
      traductrice

    Bonjour monsieur Artus, j’aime beaucoup votre chronique, mais à la lecture de ce post je me pose une question : Jim Harrison écrirait-il directement en français ? Fichtre ! J’en doute. C’est sympa de citer Dana Burlac, mais dommage d’oublier le traducteur, qui travaillé pendant des mois pour que vous puissiez le lire, ce beau gros (Brice Matthieusent comme d’habitude, I presume ?)

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à Petitsoupir
      Rue89
      • Posté à 19h23 le 05/09/2010
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Vous avez entièrement raison. Je fait un rajout pour signaler Brice Matthieussent.

  • sansstefanobelbo
    • Posté à 18h53 le 05/09/2010
    • Internaute 118505
      nc

    Dans « La route du retour “ , pavé de 580 pages en 10/18 , après un départ flamboyant , la bête s’essouffle ...et on fatigue assez vite de l’éternel mythe des grands espaces au soleil levant , les chiens aux côtés du narrateur ...
    Le tout parsemé de reflexions sur la vie dont certaines sont passablement chiantes ...
    Harrison sera vraiment lisible lorsqu’il s’offrira une cure de maigreur ( littéraire s’entend ) .
    C’est un écrivain honorable , courageux mais au style trop peu canalisé .

    • Roger Velu-
      Roger Velu- répond à sansstefanobelbo
      CHEF EN CHEF DE L'ICI-BLOG
      • Posté à 23h12 le 05/09/2010
      • Internaute 102062
        CHEF EN CHEF DE L'ICI-BLOG

      Bien d’accord : au bout d’un moment c’est très chiant à lire. Pas du tout ma tasse de thé.

    • spartak
      spartak répond à sansstefanobelbo
      (comité libertaire lyophilisé)
      • Posté à 17h44 le 07/09/2010
      • Internaute 84113
        (comité libertaire lyophilisé)

      Vous appréciez qui, par comparaison ?

      • sansstefanobelbo
        sansstefanobelbo répond à spartak
        nc
        • Posté à 22h02 le 07/09/2010
        • Internaute 118505
          nc

        Pavese & Mauvignier .

         
        • spartak
          spartak répond à sansstefanobelbo
          (comité libertaire lyophilisé)
          • Posté à 22h24 le 07/09/2010
          • Internaute 84113
            (comité libertaire lyophilisé)

          Ca c’est drôle, parce que j’ai jamais lu ni l’un ni l’autre, mais j’ai déjà vu « Le bel été » dans le présentoir de la collection L’Imaginaire chez le libraire, et justement, je m’étais dit que ce serait assez ennuyeux. Je vais peut-être me décider, du coup, et on verra.
          Harrison c’est peut-être plus évident à lire à la campagne, c’est mon idée. Et je ne le trouve pas du tout verbeux et incontinent de la plume : il alterne court et long, selon les besoins : comment balancer un paragraphe des « Chien Brun » ou de « Faux-soleil », vous m’expliquerez. Son anglais est très maîtrisé, aussi, pour autant que je puisse en juger (un seul en VO, « True North » - « De Marquette à Vera Cruz »). Et Dalva vaut bien ses centaines de pages.
          Pavese, donc. Et « Des hommes » de Mauvignier ? (J’en profite pour prendre des tuyaux).

          • sansstefanobelbo
            sansstefanobelbo répond à spartak
            nc
            • Posté à 14h08 le 08/09/2010
            • Internaute 118505
              nc

            Tout Mauvignier - y’a rien à jeter .
            Et si les prix littéraires avaient un sens , c’est bien lui qui aurait dû récolter la palme l’an passé ; mais on s’en fout , ça n’a pas d’importance .
            ( Cette année , les jurés vont-ils « tenir “ et se refuser à Houellebecq ? Quel dilemne , hein !) .

            Quand à Pavese , ‘ La lune & les feux - son chef d’oeuvre .

            • spartak
              spartak répond à sansstefanobelbo
              (comité libertaire lyophilisé)
              • Posté à 14h14 le 08/09/2010
              • Internaute 84113
                (comité libertaire lyophilisé)

              C’est noté, on en reparlera peut-être une de ces fois.
              Pardon d’insister, mais « Faux-soleil »...

        3 autres commentaires
  • gudule62
    • Posté à 20h43 le 05/09/2010
    • Internaute 24852

    j’ai découvert Harisson sur le tard, mais depuis je n’en décroche plus... La lecture de Dalva cet été m’a profondément marqué. Jim harisson est bien l’un des plus grands auteurs vivants.

  • A déménagé le 1-6
    • Posté à 23h32 le 05/09/2010
    • Internaute 61755

    j’en ai lu un..l’été où il faillit mourir...ben franchement...rien, sur les conseils de freak, je vais me taper un iceberg slim, ça tombe pile poil, y’a trick baby qui m’attend...oh yeah !

  • un homme dans la foule
    un homme dans la foule
    chef de projet
    • Posté à 00h33 le 07/09/2010
    • Internaute 95078
      chef de projet

    Un conseil pour les quelques uns qui seraient rebutés par les romans de JH : faut plutôt les aborder dans un cadre rural et traditionnel : la nature quelques chasseurs, des restes de rites paiens, de la bonne nourriture à la fois roborative et savoureuse, raffinée mais classique. Quelques éléments fémnins à la sensualité relativement brute ( pas de mannequin éthérée...). Pou r les femmes vous adaptez : un sosie de Charles Ingalls en moins à cheval sur la religion fera l’affaire.
    Il faut également trouver le bon fond sonore => du folk traditionnel : Dylan ou Neil young ; Woudy Guthrie (orthographe approximative) pour les puristes.

    Après il faut du temps et de la patience : savoir interrompre sa lecture pour admirer une fleur, croquer un fruit, écouter respirer la nature. Oublier le temps et les contraintes et se concentrer sur les choses importantes : la vie/ la mort, la nature, le sexe.

    Bon JH, faut pas pratiquer trop longtemps, c’est assez désocialisant si je peux me permettre ce barbarisme : on se mettrait rapidement à élever des chevaux ou à la botanique.
    Mais ses romans et nouvelle (enfin ceux que j’ai lus) sont juste beaux.
    (NB : vaut mieux commencer par Dalva avant la route du retour, sinon on perd en cohérence...)

  • krakoukas
    krakoukas
    enseignant
    • Posté à 20h57 le 09/09/2010
    • Expert 125388
      enseignant

    plus de 15 ans que je lis Jim sans me lasser... OK pour dire que Dalva est très bon. j’ai été déçu de légendes d’automne. Mais ce qui est génial c’est lire « en marge » une autobiographie où comment un écrivain sans un sou en gagne plein avec un scénario commandé par nicholson et qui devient de son propre avis (et du mien aussi ) un film raté ; je veux parler du nanar « wolf » et comment hollywood pourri une histoire super ;
    le délire sur le strip tease est marrant.
    Pour moi un des plus grands écrivains vivants.

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