Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Michel Houellebecq, pas le plus doué et pourtant le meilleur

Publié le 09/09/2010 à 17h28


Michel Houellebecq

est un écrivain. A mon sens, le meilleur écrivain français de son temps. Pourtant, il n’est pas le plus brillant, ni le plus talentueux, ni le plus lyrique, ni le plus provocateur, ni le plus original, ni même le plus traduit. Il est juste le meilleur. Et son dernier roman un très très bon roman.

Le Houellebecq version 2010 est assagi

Avec le personnage principal de son dernier roman, « La Carte et le territoire », Houellebecq est en terrain conquis. Individu terne, qui regarde le monde d’un angle ouvert, à hauteur de nihilisme postindustriel, l’artiste contemporain Jed Martin est le héros houellebecquien typique.

Son nouveau projet : retoucher des photos et des plans de cartes Michelin. L’expo qui présente ses oeuvres est un triomphe dans le Paris boboïssime, qui croit redécouvrir ainsi le terroir, sans avoir à s’y rendre.

Proches des people, Martin rencontre Frédéric Beigbeder, Jean-Pierre Pernaut -qui a carrément fait un outing devant les caméras de France 2, pour dire qu’il est homo-, Patrick Le Lay –tourné en ridicule-, ou encore François Pinault.

Martin revient vite à la peinture pour deux projets : l’un sur les « têtes » du capitalisme (François Pinault, Steve Jobs, Bill Gates), l’autre sur les « petits métiers ».

Pour cette dernière série, il veut que l’écrivain Houellebecq écrive la préface du catalogue de son expo. La rencontre a lieu en Irlande puis en France, où le romancier est revenu vivre.

Houellebecq devient enfin un personnage de Houellebecq. Il fait enfin ce que tout le monde voulait qu’il fasse : de l’autofiction. Sauf qu’il brouille les pistes en diluant les éléments autofictionnels dans plusieurs personnages, comme le font Chloé Delaume ou Jean-Yves Cendrey, et met une claque à l’autofiction inutile made in Angot.

Houellebecq est attendu, dans tous les sens du terme. Ce livre est son plus convenu, il est assagi dans la forme. Mais c’est aussi son plus profond. Et Houellebecq, de nouveau, surprend.

Le titre dit tout : entre une carte et le territoire qu’elle dessine, il y a l’espace de l’interprétation, de la création, du signe.

Un polar 100% raté

La création, ce qu’il en restera après la mort des artistes, est le thème central. Quel artiste, quel écrivain, quelle énergie gardera le même relief une fois son travail dématérialisé, et donc transformé ?

Mais à ces questions, Houellebecq ne répond qu’à moitié. A force d’avoir un cerveau qui colle au réel, au quotidien, il sait mal raconter les histoires.

La deuxième partie du livre est d’ailleurs un polar radicalement foiré, aucunement crédible, du mauvais Harlan Coben. Mais si Houellebecq n’est pas le meilleur conteur, c’est un révélateur de réel. Le meilleur de cette époque où tout le monde porte la parole sur tout (journalistes, blogueurs, professionnels, amateurs, people, sportifs, politiques).

Houellebecq-Dantec

Houellebecq, LE romancier de la ruine des idéalismes et des utopies, dont le premier livre est un essai sur Lovecraft, est bien plus marqué qu’il ne semble par le néopolar. Le seul écrivain français qui travaille ces thèmes tout en étant de la même génération que Houellebecq est lui aussi un fils du néopolar : Maurice G. Dantec.

Si ce dernier est passé de la contre-culture à la contre-révolution, Houellebecq s’est, lui, arrêté aux valeurs conservatrices. Dans les années 90, Houellebecq et Dantec sont assurément les deux auteurs les plus doués.

Quand Houellebecq meurt au milieu de « La Carte et le territoire », déchiqueté façon puzzle, on pense forcément aux virages narratifs des « Racines du Mal » et de « Villa Vortex ». Eux-mêmes adaptés d’un des codes du néopolar : la possibilité de tuer son personnage principal en plein livre.

Pas un romancier, un stéthoscope

Dantec est poétiquement et stylistiquement plus doué que Houellebecq. Mais sur sur la longueur, Houellebecq est plus en accord avec son temps. Et c’est justement sur la longueur que Houellebecq gagne. Sa sonorité réaliste domine toute autre musique : elle n’est pas plus belle, mais elle est plus forte. Une force qui indigne ceux que l’auteur provoque et qui le rapproche du grand roman noir : il ne juge pas.

Dans sa génération d’écrivains français, il est le seul à dire le pire sans le juger. C’est précisément ce qui crée l’écho qu’il obtient partout, celui dans un monde occidental miné par le libéralisme et le nihilisme. C’est bien pourquoi il utilise et recopie délibérément Wikipédia, symbole même de ce monde participatif pour le meilleur et pour le pire, pour le plus vrai et le plus faux.

Son style plat, qui certes en fait tout sauf un poète, est tout le reflet du langage de cette civilisation sans âme. Pour Houellebecq, le monde est vide et vulgaire, alors la relation avec l’autre le sera aussi. Houellebecq n’est pas un écrivain, c’est un stéthoscope armé d’un clavier. J’aime.

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  • eldar
    eldar
    profil
    • Posté à 17h39 le 09/09/2010
    • Internaute 87256
      profil

    Merci pour votre article que je trouve - personellement - très juste.

  • bloozmarch
    bloozmarch
    indocile heureux
    • Posté à 17h41 le 09/09/2010
    • Internaute 15731
      indocile heureux

    Si je comprends bien, avoir un style plat, s’ est l’ idéal pour dépeindre la platitude, être ennuyeux, c’ est parfait pour parler de l’ ennui, manquer de lyrisme, quoi de mieux pour décrire une époque désenchantée, quant à l’ insipidité, rien de plus adapté pour décrire la perte de rêve et d’ idéal de notre époque.
    Pour faire court, plus c’ est chiant et mieux ça décrit notre vie, moins il y a d’ inspiration, et plus c’ est proche de la médiocrité de notre vie !
    Ah, bon, pour moi la littérature, comme la musique, comme l’ art, comme la culture, c’ est fait pour nous obliger à rêver, à ne pas renoncer à chercher à échapper à la monotonie, et surtout à se battre contre le renoncement et le sentiment d’ impuissance devant les défis du monde !

  • Yzob le Vénulon-
    Yzob le Vénulon- répond à alangaja
    L'esprit d'homme n'est jamais (...)
    • Posté à 17h51 le 09/09/2010
    • Internaute 125293
      L'esprit d'homme n'est jamais (...)

    N’ayant jamais lu de houellebec, j’aimerais quelques conseils. En particulier, par quel livre débuter ?
    Pouvez-vous me renseigner ?
    Merci d’avance.

  • Inpou
    Inpou répond à Yzob le Vénulon-
    J'enfonce le clou
    • Posté à 18h12 le 09/09/2010
    • Internaute 92671
      J'enfonce le clou

    Débute par son meilleur ennemi, Marc-Édouard Nabe.

  • stavroguine
    stavroguine répond à Yzob le Vénulon-
    Imprimeur
    • Posté à 19h26 le 09/09/2010
    • Internaute 17629
      Imprimeur

    Personnellement je recommande « Plateforme » à ceux qui ne l’on jamais lu. C’est à mon avis le plus abordable.

  • féric
    féric répond à bloozmarch
    entre 40 et 41
    • Posté à 19h45 le 09/09/2010
    • Internaute 58677
      entre 40 et 41

    Vous avez à moitié raison je crois.
    Le style de Houellebecq est certainement plat, aucun lyrisme, aucune envolée, mais ce n’est pas ennuyeux pour peu que l’on s’intéresse à la sociologie de notre époque. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi il ne se contente pas de faire des livres de sociologie. L’auteur de l’article le dit très bien, lorsqu’il s’essaye au polar, lorsqu’il initie une intrigue, il n’y arrive pas.
    J’apprécie de lire Houellebecq principalement pour les si justes descriptions qu’il fait de notre vie actuelle, que cette vie soit chiante ou peu élever ne rend pas le propos moins intéressant.

  • bloozmarch
    bloozmarch répond à féric
    indocile heureux
    • Posté à 20h54 le 09/09/2010
    • Internaute 15731
      indocile heureux

    Queneau, et Perec, entre autres, excellaient à dépeindre le quotidien de gens ordinaires, « sans importance collective » disait Queneau, dans un style apparemment simple, mais qui regorgeait de petites perles, discrètes pleines d’ émotion et d’ empathie, et qui surtout ramenaient ces gens dits « ordinaires » à une dimension humaine et universelle, ce que je ne vois pas chez Houellebecq. Un grand écrivain ne parle pas QUE de son nombril !

  • oiseau canari
    oiseau canari répond à Yzob le Vénulon-
    etudiant ultra fauché
    • Posté à 02h24 le 10/09/2010
    • Internaute 83741
      etudiant ultra fauché

    Sans hésitations, Extension du Domaine de la Lutte qui est bien au dessus du lot. Tout le message de Houellebecq en 200 pages. Rien à jeter. Ce n’est plus un roman mais un cris. C’est 40ans d’observation et de dépression condensé. La vérité du monde contemporain vécu par tous enfin couché sur le papier. Il n’invente rien. C’est juste un excellent observateur.

    Celui à éviter est vraiment La Possibilité d’une île qui ressemble à une caricature de tout ces autres romans. J’ai été très déçu.

    Plateforme est facile, agréable et avait bien vu le 11 septembre arriver.
    Les Particules Élémentaires est plus ambitieux mais gâché par la désormais habituelle pseudo-science fiction de l’auteur.

    A part çà, je ne comprends toujours pas que personnes ne fasse le parallèle évident en Céline et Houellebecq. Il ne s’agit pas là de comparer leur style mais plutôt celui de témoin acerbe d’une époque.

  • roundmidnight
    roundmidnight
    enseignant
    • Posté à 08h13 le 10/09/2010
    • Expert 78203
      enseignant

    Pas du tout, à mon avis. Cet auteur est un remarquable conteur. Il est en ce sens le romancier pafait, celui qi donne une folle envie de tourner les pages, de connaître la suite. D. Kennedy, en moins ambitieux, en beaucoup plus répétitif et formaté aussi, semble de la même trempe, comme un E. Carrère. Les rois du conte, de la narration. Une fois le roman en main, vous ne pouvez plus le lâcher. De bons romanciers mais pas forcémént de bons stylistes...

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