Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Peace, auteur de romans noirs, en guerre avec ses personnages

Publié le 29/10/2010 à 11h24


David Peace (Melania Avanzato/Opale/éd. Payot Rivages)

Après la parution de « 44 Jours, The Damned United », l’écrivain David Peace a été poursuivi en justice par des joueurs de football dont il retraçait l’épopée. La mésaventure n’a pas empêché l’Anglais de continuer à écrire ses romans noirs et criminogènes. « Tokyo ville occupée », son nouveau livre, a été influencé par les attaques subies. Interview autour des deux livres, comme deux mi-temps d’un même match.

Au cinéma, un type qui se nomme Peace serait secrétaire général de l’ONU. Dans la réalité, David Peace écrit des romans noirs qui sont parmi les meilleures fictions qu’on a pu lire ces dix dernières années. Faisant de l’auteur un écrivain très pop, et profondément littéraire.

Du foot de Leeds United aux crimes de Tokyo

Pop et littéraire, c’était le cas de « 44 Jours, The Damned United », qui mettait en fiction celui qui est considéré outre-Manche comme « 
le plus grand coach anglais à ne jamais être devenu entraîneur de l’équipe nationale » : Brian Clough, à travers l’histoire du club de Leeds United en 1974.

Or, malgré la fiction, et malgré son patronyme, Peace a été attaqué par des joueurs de l’époque, dont Johnny Giles. Devenant ainsi un specimen rare de romancier attaqué pour le contenu d’un livre, mais par les personnages du livre.


Couverture de « Tokyo ville occupée »

Lorsque je l’avais interviewé en 2008, il vivait au Japon depuis quinze ans. Après une somptueuse tétralogie criminelle sur le Yorkshire (« 1974 », « 1977 », « 1980 » et « 1983 », adaptés ensuite au cinéma) et
un joyau sur la grève réprimée des mineurs anglais en 1984, il avait publié « Tokyo année zéro », le premier opus d’une trilogie non moins criminelle sur le Japon d’après-guerre.

L’affaire de la Banque impériale

En cette rentrée 2010, nouvelle rencontre, alors que paraissait la suite : « Tokyo ville occupée ». Bien meilleur que le livre précédent. Pour Peace comme pour les vrais auteurs de roman noir, « étudier les crimes et les meurtres d’une société est le meilleur moyen de la connaître ».

Aussi, ici, part-il d’un fait divers réel : l’affaire de la Banque impériale de Tokyo, en janvier 1948, fait divers qui fait toujours jaser aujourd’hui.

C’est un récit habité et scandé par plusieurs voix, organisé autour de témoignages (douze « chandelles »). C’est la course d’un écrivain et d’une enquête policière. C’est un livre où tout le monde occupe la ville : le malfaiteur, la police, l’armée d’occupation américaine… et David Peace.

Un gros coup de cœur, comme souvent avec cet auteur qui, dorénavant, est revenu vivre en Angleterre.

Interview

Que représente le Japon, littérairement, pour l’Anglais que vous êtes ?

J’ai découvert le Japon à travers cette littérature, plus encore que par mes quinze ans de vie dans ce pays. Lorsque j’ai commencé mes recherches pour la trilogie japonaise, j’étais bien conscient du fait que pour la première fois, j’écrivais sur un pays qu’en fait je ne connaissais pas.

J’ai donc commencé par lire, lire et relire énormément d’auteurs japonais, comme Osamu Dazaï ou Sakaguchi Ango, qui ont beaucoup écrit sur la période de l’occupation américaine, ou encore Yasunari Kawabata, Natsuo Kirino, Matsimoto.

Et surtout, j’ai découvert Akutagawa, devenu depuis mon écrivain favori. Sans lui, je n’aurais pas trouvé la structure de ce livre : sa nouvelle « Dans le fourré » raconte un crime avec six voix différentes. J’ai repris le procédé, avec d’autres narrations [les « chandelles » du livre, ndlr].

Mais le problème de sa nouvelle, c’est qu’hormis le crime, rien ne relie ces six voix. Je me suis alors référé au film « Rashomon », issu de la nouvelle éponyme d’Akutagawa, mais aussi de « Dans le fourré ».

Sa façon d’assembler ses deux histoires en un seul film, cette idée aussi de la « porte noire » pour permettre au romancier d’exprimer des faits divers par la fiction, ça vient de là.

Alors, comment avez-vous contrecollé vos propres obsessions d’auteur de roman noir à ce pays ainsi découvert ?

C’était un défi. Mais étudier les crimes et les meurtres qui ont lieu dans une société est le meilleur moyen de la connaître. J’avais envie de travailler sur la société japonaise afin de pouvoir en parler à mes enfants, je l’ai donc étudiée à travers ses affaires et ses crimes célèbres.

Le roman de crime, ce n’est pas seulement raconter le fait divers et l’enquête. C’est aussi dire la société, l’investigation journalistique. C’est la vie et la mort en même temps.

Une des voix de votre livre est celle d’un écrivain qui a cette phrase, sciante : « Pas la fiction. Pas les mensonges : rien que la vérité »…

J’étais très troublé, durant l’écriture de ce livre, car j’étais poursuivi en justice pour « The Damned United ». Le livre, vous le connaissez bien, Hubert, et vous connaissez bien le football anglais : c’était une fiction basée sur des faits réels, et sur des phrases réellement prononcées par des joueurs de l’époque, en public qui plus est.

Les propos que je prêtais à Johnny Giles et aux autres joueurs de Leeds étaient de notoriété publique ! Or, ce sont ces joueurs qui m’ont ensuite attaqué ! Tous les problèmes que j’ai eus, c’est parce que le livre a très bien marché. Seul Giles a porté plainte contre moi [il était pourtant un des joueurs à s’élever contre l’entraîneur Brian Clough, ndlr].

Où en est l’affaire ?

Elle n’a jamais été jugée ! Il y a eu un arrangement entre mon éditeur, qui a payé à Giles une somme moins importante que s’il y avait eu procès (10 000 livres), et il a fallu faire quelques modifications, demandées par Giles qui se rétractait. Du coup, un tabloïd a titré : « Giles 1 – Peace 0 ».

Ça fait quoi, d’être attaqué par ses propres personnages ?

Des personnages qu’on eu dans la tête durant des mois… On a vécu avec eux. C’est une pression énorme que de devoir répondre de ça devant la justice. Je me disais que je n’aurais pas dû écrire ça, que j’avais tort. Ce dilemme est devenu un problème majeur. Mais ce procès, ce n’était pas pour qu’une certaine vérité éclate, c’était seulement pour l’argent.

Ça a changé quelque chose, dans votre manière d’envisager la fiction et, justement, la construction de vos personnages ?

Non, ça n’a rien changé. J’essaie toujours d’écrire sur des évènements qui se sont déroulés (faits divers dans le Yorkshire, grèves des mineurs en 1984, ou ici le Japon). Le monde est déjà suffisamment compliqué à comprendre, pas besoin de le compliquer encore plus.

En revanche, ça va peut-être m’inciter à réviser le style que j’utilise. Par exemple, utiliser des perspectives différentes pour parler d’un même fait. Le résultat est dans « Tokyo, ville occupée » : mes « cut-ups » et chandelles habituelles, mais des voix différentes en plus.

(Durant cette interview, la traduction était assurée par Jean-Paul Gratias, traducteur de Peace, d’Ellroy, et de quelques grands auteurs de roman noir. Nous le remercions.)

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  • rumpus
    rumpus
    friend/unfriend
    • Posté à 11h38 le 29/10/2010
    • Internaute 96441
      friend/unfriend

    Je commençais à me demander si vous faisiez partie des gens qui n’aiment pas cet auteur parce son style ressemble beaucoup à qui vous savez.
    Je viens de commencer le bouquin sur Leeds United, après avoir lu la tétralogie. Le style me paraît un peu trop similaire, alors tant mieux s’il se remet en question à ce niveau.
    C’est quoi cette histoire de modifs dans « 44 jours » ? Et quelles éditions françaises sont impactées ?

  • rumpus
    rumpus
    friend/unfriend
    • Posté à 12h05 le 29/10/2010
    • Internaute 96441
      friend/unfriend

    « Seul Giles a porté plainte contre moi [il était pourtant un des joueurs à s’élever contre l’entraîneur Brian Clough, ndlr]. “
    Alors, après rapide enquête, c’est justement parce que Peace l’implique dans le départ de Brian Clough que Giles s’est plaint (Lien).
    D’autre part, il semble que Giles soit un des rares survivants de l’histoire (Clough, Revie, Bremner, par exemple, sont décédés).

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à rumpus
      Rue89
      • Posté à 13h55 le 29/10/2010
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Bonjour,
      Des joueurs de l’époque sont effectivement décédés, et Clough, malheureusement, aussi. Concernant Giles-Clough, je connaissais la source que vous citez, ce à quoi Peace répond dans l’interview qu’il s’est servi de verbatims connus... et de fiction...

      • rumpus
        rumpus répond à Hubert Artus
        friend/unfriend
        • Posté à 14h48 le 29/10/2010
        • Internaute 96441
          friend/unfriend

        Est-ce que le fait de raconter l’histoire du point de vue d’un personnage réel ne rend pas les choses plus ambigües ?
        Au passage, Clough est mort en 2004, et le bouquin est sorti en 2006. On peut y voir un certain opportunisme, et d’autant plus si Peace à un rapport particulier avec ces événements (cf. votre interview précédente).
        Certains écrivains font intervenir des personnages centraux fictifs qui donnent une certaine distance avec les faits historiques. D’autres proposent une narration neutre (évidemment inadaptée au style de Peace). Je pense en particulier à l’excellent Nick Tosches et ses bios de Dean Martin et Sonny Liston. Dans Night Train, il dit clairement qu’il ne peut pas parler franchement des combats Ali-Liston car il serait poursuivi.

        (Je suppose que la version poche de 44 jours, sortie cette année, est expurgée).

  • Victor Nettoyeur
    • Posté à 14h37 le 29/10/2010
    • Internaute 74485
      Tacleur

    Que Peace se rassure (si toutefois il était inquiet), Brian Clough aurait sûrement adoré « 44 jours »... D’ailleurs, ce dernier, meilleur entraîneur anglais de tous les temps sans avoir jamais pris les commandes de l’équipe aux trois lions, me rappelle le meilleur entraîneur actuel au monde qui prendra tôt ou tard les reines de l’équipe anglaise sans être anglais lui-même...José M., mais vous l’aviez deviné, didn’t you ?

    Peut-être un personnage sur lequel Peace se penche déjà ?

    Cordialement.

  • inspecteur crouton
    inspecteur crouton
    troll de tram
    • Posté à 16h53 le 29/10/2010
    • Internaute 118828
      troll de tram

    David Peace est un très grand écrivain, et son bouquin GB84
    (1984 en français) sur les mineurs en grève décimés par Margaret Thatcher est un grand livre.
    Comment un grand écrivain peut il se passionner pour un truc aussi débile que le foot reste un vrai mystère.
    Il y en a plein d’ autres, et le phénomène est le même aux Etats Unis avec un Dennis Lehane qui se passionne pour le base ball.
    Dans les années 70 et encore dans les 80’s ( pourtant nettement plus crétin ), le sport en général (et le foot en particulier) était considéré pour ce qu’ il était : un truc de gros blaireau.
    Les Desproges, Coluche et Cie ne se privaient pas de railler brillamment la bêtise crasse des joueurs, des commentateurs et des supporteurs, et la cupidité du sport business.
    Le bon sens régnait.
    Et puis les années 90 sont arrivées ( surtout 98, du moins par chez nous ), et le foot est devenu la culture dominante, on doit se fader en permanence dans les JT les commentaires de sportifs au Q.I. d’ huître. Ca fait mal.

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à inspecteur crouton
      Rue89
      • Posté à 19h12 le 29/10/2010
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Je vous rejoins complètement sur Peace écrivain, bien sûr.
      Sur le sport, je ne vous rejoins pas, par contre. Vous dites ça sur le sport parce que vous considérez que sport=embrigadement de la masse et abrutissement. Je respecte, mais suis en désaccord, sociologique comme intellectuel, et politique. Le sport suit son temps, pour le meilleur (systèmes de jeu offensifs, utopies, magie du geste, ambiance d’un stade) et pour le pire (périodes de dictature où le sport est une vitrine, dopage, argent).
      ne pensez-vous pas que ce qui fait la grandeur d’écrivains comme King, Peace, Hornby ou Welsh passe aussi par ce qu’ils savent décrypter du football. En France, personne n’écrit comme eux le fait qu’aller au stade, c’est le même mouvement, exactement le même, que d’aller au bar, en ville, que de boire, puis de se battre parfois, ou de faire l’amour d’autres fois, puis lire et jouer du rock. Parce que tout ça c’est la vie. je pense que leur grandeur d’écrivains passe aussi par cette compréhension du collectif sociologique. le sport, c’est ça. Aussi.
      Non ?

      • inspecteur crouton
        inspecteur crouton répond à Hubert Artus
        troll de tram
        • Posté à 16h18 le 30/10/2010
        • Internaute 118828
          troll de tram

        Je sais, je sais. J’ ai -bien obligé ! - plein de potes fans de foot qui me disent à peu près la même chose ( moins bien, toutefois ).
        N’ empêche, se soulever de son canapé quand un type tape dans un ballon, boire des bières en insultant des joueurs qui ont juste la particularité de ne pas être dans la bonne équipe, se souvenir d’ un incident survenu lors d’ un match de Coupe du Monde il y a 40 ans, se passionner pour des déclarations d’ après match d’ abrutis incapables d’ aligner 3 mots, lire l’ Equipe... tout cela ne me donne pas le sentiment d’ élever le genre humain vers les cimes, désolé.

        Et les représentants les plus talentueux de la Littérature ne devraient pas se gâcher à essayer de transcender un domaine aussi primitif.

  • Pas tripette.
    Pas tripette.
    Si j'aurais su, j'aurais po lu.
    • Posté à 17h39 le 29/10/2010
    • Internaute 117974
      Si j'aurais su, j'aurais po lu.

    « Gari-gari », les poux qui irritent, qui démangent.
    « Ton-ton », sans arrêt, sans arrêt, la reconstruction sans arrêt, sans arrêt. « Ton-ton, ton-ton ».
    « Tokyo année zéro » est un roman assourdissant, le roman d’une nation qui se reconstruit dans l’humiliation et dans les drames.

    Je n’ai pas encore lu « 44 jours », les autres oui, mais je crois que je vais continuer par « Tokyo, ville ouverte ».

  • pitu
    pitu
    pas encore titulaire d'un titre
    • Posté à 17h55 le 29/10/2010
    • Internaute 117828
      pas encore titulaire d'un titre

    Jp ichi !

  • Jean-Sébastien Billard
    Jean-Sébastien Billard
    Elément à Charles
    • Posté à 21h33 le 29/10/2010
    • Internaute 125643
      Elément à Charles

    Si on ne veut pas être attaqué par ses personnages, il faut attaquer ceux qui sont soutenus par la délinquance d’État, qui prétendront jusqu’au bout ne pas se reconnaître ! Là, vous êtes tranquille.
    « Ce serait moi, ce personnage de roman ? Allons, vous rêvez ! Vous délirez ! Allez consulter ! La justice, jusqu’à son plus haut niveau, a reconnu mon innocence et que je n’ai pas caché qu’il y avait marchés négociés ! J’ai eu la légion d’honneur, moi ! On a fait une nouba avec le député, le préfet, et tout et tout. Trois cents personnes ! »
    Pas de procès, pas de condamnation... Tranquille.

  • brennec
    brennec
    retraité
    • Posté à 19h51 le 30/10/2010
    • Internaute 57326
      retraité

    Vous avez dit ’criminogène’ ? ? ? c’est a dire qui génére du crime ? ça mériterait sans doute une explication, je n’ai rien vu dans l’article qui justifie un tel qualificatif.

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