Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

DeLillo : « La bonne littérature se construit contre le pouvoir »

Publié le 01/11/2010 à 13h07


Don DeLillo (PictureTank)

Politique, intellectuel, philosophique, et prophétique : Don DeLillo est un des grands romanciers américains vivants. En septembre, Rue89 l’a rencontré. Entretien dense, sur la fiction, le temps, mais aussi sur l’Amérique qui va voter le 2 novembre.

Dans « Joueurs » (1977), il avait annoncé un attentat contre « les emblèmes de l’Amérique ». « Mao II » (1991) avait par la suite creusé plus profondément le creuset du terrorisme et des phénomènes sectaires d’un travail marqué également par la guerre froide -« Libra » (1988), « Outremonde » (1997), ou « L’Homme qui tombe » (2007).

Mais DeLillo est de ces romanciers politiques qui s’intéressent aussi aux formes artistiques et aux discours médiatiques actuels : on se rappelle « Body Art » en 2001 et « Cospomolis » en 2003. « Point Omega » est de ces romans-là : politiques et conceptuels.

De Teilhard de Chardin à DeLillo


Couverture de « Point Oméga »

Pour Pierre Teilhard de Chardin, le « point Omega » est le degré ultime de la conscience humaine, le point de convergence des évolutions de l’Homme.

Un siècle et demi plus tard, le personnage de Richard Elster, néoconservateur, ancienne éminence grise du Pentagone bushiste à présent reclus en plein désert de l’Arizona, repense au concept à l’occasion de la visite d’un artiste vidéaste qui veut réaliser son portrait.

De portrait, c’est celui de l’Amérique que fait DeLillo. Celle dont « les armées portent le gêne de l’autodestruction », celle du « brouillard de la technologie », celle dont « la conscience est à bout de forces ». L’écrivain, dans l’entretien qu’il nous a accordé, nous parle de son travail et de la notion de temps.

« Un gouvernement est une entreprise criminelle », dit Elster. On pense forcément à James Ellroy.

Cette vision parano du pouvoir est-elle toujours valable, et toujours soluble dans la littérature ?

Je pense depuis longtemps que la bonne littérature se construit contre les structures, contre les gouvernements. D’une façon ou d’une autre.

Aux Etats-Unis, on a le système de la libre entreprise, qui est un peu la valeur étalon de notre pensée. C’est bien que la fiction puisse travailler contre cette idée, voir ce qu’elle laisse au bord de sa propre route. D’autant que nous pouvons le faire… justement grâce à cet idéal de libre entreprise.

En Chine, si vous écrivez contre le système, on vous met en prison. A l’Ouest, on vous met en couverture des magazines.

« Joueurs », « Mao II », « L’Homme qui tombe », « Point Omega » : vous semblez toujours fasciné par ce monde anxiogène, par le terrorisme…

Ca a toujours été l’axe de mon travail, c’est vrai. A l’époque de la guerre froide, on vivait moins la violence que la possibilité d’une guerre ! C’était le temps d’une grande peur commune. Depuis, c’est devenu beaucoup plus insidieux.

Tout le monde partage toujours une grand peur, mais elle est encore plus prégnante parce qu’elle peut surgir à tout moment : le terrorisme. Vous ne la sentez pas consciemment, mais elle est là tous les jours.

Cette peur est devenue plus individuelle, car le terrorisme peut toucher l’avion qu’on prend aussi bien que la maison qu’on habite. C’est ces espaces, ces époques, entre la peur individuelle et la peur collective qui m’intéressent.

Pour vous, quelle Amérique dessine Obama ? Quel monde ?

C’est encore trop tôt pour le dire. Vous savez, aux Etats-Unis, il y a beaucoup de confiance en lui, mais aussi un très fort mécontentement. Depuis deux ans, on entend beaucoup de critiques diffuses, on voit les dysfonctionnements, on voit ses conseillers économiques qui le quittent peu avant des élections importantes, on voit une sorte de mécontentement patriotique.

Beaucoup le blâment : ceux qui le prétendent musulman, ceux qui disent qu’il n’est pas un citoyen américain. Ils le blâment car ils n’ont en fait rien à lui reprocher concrètement.

« Point Omega » est un livre sur la violence, mais paradoxalement c’est aussi un livre qui donne une impression de sérénité. Un livre sur la distance avec la civilisation du court terme, du profit…

J’ai écrit un livre sur le temps, c’est clair. C’est précisément ce que j’ai voulu faire. Lorsque je débute un livre, je ne sais jamais ce qui va advenir. Je traite avec mes personnages, je laisse les événements se développer. Je laisse surtout la langue agir, et composer elle-même des phrases, des paragraphes, puis au bout du compte la structure du livre.

Tout cela se construit de lui-même, et une idée en génère une autre. Mes récents livres ont des structures très particulières précisément pour cette raison : je laisse agir.

« Point Omega », avec un prologue, une histoire centrale et un épilogue, c’est comme une composition en couleurs qui serait encadrée par deux panneaux en noir et blanc : dans le panneau central, la notion de temps, le sens des éléments, sont forcément palpables de façon tout à faut différente.

Eh bien, ici, c’est pareil : l’histoire centrale a lieu dans le désert, et le sens du temps qui est différent. C’est comme dans un film au ralenti : le temps et le sens du détail apparaissent de façon très différente.

On se rappelle que dans des temps que travaillent désormais les archéologues, la mer avait précédé le désert. Etre dans de tels espaces nous amène forcément à nous interroger sur la conscience humaine, sur les débuts de cette conscience… et sa fin !

De plus, écrire vous force à imaginer une autre temporalité : un temps où le futur existe. Les romanciers touchent ce futur-là, même s’ils le transforment ensuite en quelque chose de personnel, et surtout se servent de cette idée du futur dans un contexte fictionnel.

Dans ce cadre-là, les choses n’ont pas à être expliquées, elles doivent apparaître. Simplement. Apparaître avec les limites de la perception des personnages. Qui sont les mêmes que nos propres limites de perception.

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  • 18 réactions
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  • Bartleby le scribe
    Bartleby le scribe
    I would prefer not to
    • Posté à 13h11 le 01/11/2010
    • Internaute 131219
      I would prefer not to

    La bonne littérature se construit contre, tout court. Et déjà contre soi-même, souvent.

    • Oontack
      Oontack répond à Bartleby le scribe
       ! =
      • Posté à 13h14 le 01/11/2010
      • Internaute 60324
         ! =

      Putain c’est beau. Je te naze quand même, tu ne m’en voudras pas j’espère.

  • Gibert Because-Youno
    Gibert Because-Youno
    Kaléïdoscopique
    • Posté à 13h13 le 01/11/2010
    • Internaute 68955
      Kaléïdoscopique

    Une petite demande à Monsieur Artus.

    Lorsque vous rencontrez des écrivains aussi passionnants que DeLillo, serait-il possible d’avoir des entretiens un peu plus longs ?

    • Hubert Artus
      • Posté à 19h30 le 01/11/2010
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Cher Because-Youno,
      Merci de cette remarque, votre intérêt me touche. Pour des raisons d’équilibre et d’unité rédactionnels, les articles de Rue89 ont une longueur maximale qu’il importe de ne pas dépasser -hormis dans le cadre d’une enquête-. Soyez assuré que je fais toujours au plus long possible (les webmasters et rédacteurs en chef peuvent en témoigner), car je sais que des écrivains ont besoin de plus de temps, plus d’espace, pour développer leurs idées et les rendre claires à la lecture, que des interviewes plus factuelles, et plus directement inscrites dans l’actualité immédiate.
      Bien à vous

  • Jean-Sébastien Billard
    Jean-Sébastien Billard
    Elément à Charles
    • Posté à 13h40 le 01/11/2010
    • Internaute 125643
      Elément à Charles

    « Un gouvernement est une entreprise criminelle ». Aux USA, il faut aller au Pentagone pour entendre ça. En France, les murs des préfectures pourraient en dire autant, de même que ceux des tribunaux ! Le crime, pour l’administration française, est une activité ordinaire qui n’induit pas de modification perceptible du comportement ou de l’humeur des fonctionnaires.

  • TienTien
    TienTien
    impavide devant les ruines de (...)
    • Posté à 07h34 le 02/11/2010
    • Internaute 86881
      impavide devant les ruines de (...)

    Merci à H. Artus de nous faire partager ce bien trop bref entretien avec Don DeLillo, ce monument de la littérature américaine contemporaine. Je l’avais découvert par hasard avec Underworld (Outretombe) il y a une dizaine d’années et prends encore un infini plaisir à en relire des passages, qui me font découvrir à chaque fois de nouvelles émotions, des sortes de recoins secrets, des poternes dérobées...
    Fort dommage que cet interview soit si bref !

    • chucky
      chucky répond à TienTien
      12,9
      • Posté à 14h34 le 02/11/2010
      • Internaute 24104
        12,9

      Pas très grave (titre traduit) mais c’était Outremonde.

  • jiemo
    jiemo
    123 ignition lift off
    • Posté à 16h54 le 01/11/2010
    • Internaute 21993
      123 ignition lift off

    Mao 2 m’avait séduit, je continue à lire cet écrivain atypique avec plaisir...

  • Philippe Leclercq
    Philippe Leclercq
    dilettante
    • Posté à 17h10 le 01/11/2010
    • Internaute 64790
      dilettante

    Je dirai plutôt, me référant à Cioran, que la bonne littérature ne s’écrit que sous l’empire de la colère...

    • cocacolla
      • Posté à 18h00 le 01/11/2010
      • Internaute 121768

      pour cioran je dirai plutot depression... en colere je verrai plutot bloy...

  • Fanny P.
    Fanny P.
    Etudiante
    • Posté à 19h18 le 01/11/2010
    • Internaute 129692
      Etudiante

    Je pense que la bonne littérature ne se construit pas contre les gouvernements mais plutôt indépendamment d’eux. Pourquoi toujours être contre quelque chose ?

  • pachin
    pachin
    Etudiant
    • Posté à 19h52 le 01/11/2010
    • Internaute 90632
      Etudiant

    Mouep... J’ai l’impression que ça pompe un peu le règne des fins de Kant son histoire de point Omega... Ça aura au moins le mérité de le populariser.

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à pachin
      Rue89
      • Posté à 23h39 le 01/11/2010
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      DeLillo n’est certes pas un serial seller à la Grisham ou à la Bret Easton Ellis, mais il est déjà bien popularisé, en France, savez-vous...

      • chucky
        chucky répond à Hubert Artus
        12,9
        • Posté à 14h38 le 02/11/2010
        • Internaute 24104
          12,9

        Pourtant les « fans » de Bret Easton Ellis devraient s’intéresser à Delillo puisqu’il est une de ses références majeures.

        Par contre mettre dans le même bateau Grisham et Ellis, là je ne suis pas vraiment d’accord Mr Artus : :)).

      • pachin
        pachin répond à Hubert Artus
        Etudiant
        • Posté à 20h17 le 02/11/2010
        • Internaute 90632
          Etudiant

        Je parlais de populariser Kant... Du reste votre Gus m’est parfaitement inconnu, si vous avez du flaire il fera des émules d’ici peu, si il a du talent et ce qu’il faut pour faire un roi du bouquin relié il en fera probablement encore dans trente ans avec une thèse pareil.

  • Vicfer-
    Vicfer-
    apiculteur, champion de vélo (...)
    • Posté à 10h08 le 02/11/2010
    • Internaute 101994
      apiculteur, champion de vélo (...)

    « Je pense depuis longtemps que la bonne littérature se construit contre les structures, contre les gouvernements ».

    Oui, super, c’est à cause de ce genre d’intellectuels petits bourgeois, qui voient les complots partout, que l’occident s’est mis à douter de lui même. En face, ça doute pas.
    Raz-le-bol de la déconstruction.

  • NELEPHANT
    • Posté à 14h03 le 02/11/2010
    • Internaute 16293

    « Aux Etats-Unis, on a le système de la libre entreprise, qui est un peu la valeur étalon de notre pensée. C’est bien que la fiction puisse travailler contre cette idée, voir ce qu’elle laisse au bord de sa propre route. D’autant que nous pouvons le faire… justement grâce à cet idéal de libre entreprise.

    En Chine, si vous écrivez contre le système, on vous met en prison. A l’Ouest, on vous met en couverture des magazines. »

    Dans ces phrases, DDL ne s’abstrait pas de la sphère marchande qu’il croit dénoncer. Il fond un littérature tout en extérirorité, et renonce à l’interrogation sur l’effet de soi à soi de l’acte d’écrire ( fondation d’une esthétoqie, distanciation....) .

    Donc :

    Ce sera sans moi.

  • Jadore
    Jadore
    verseau
    • Posté à 21h51 le 03/11/2010
    • Internaute 127928
      verseau

    Très intéressant interview.

    Don Delilo est un écrivain énigmatique. Sa pensée apparaît, sinon subversive, du moins à contre-courant, et offre, comme dans ses livres, la possiblité d’être lue à plusieurs niveaux.
    Ainsi, elle apparaît là au plan politique, mais induit rapidement des considérations sur le rapport de la littérature et de l’écrivain avec le commerce et les médias. Considérations que leur nature libertaire placent en oblique, sinon en opposition avec les modalités dominantes.

    En ce sens, et par la grâce de l’humilité qui les énonce, comme de la finesse des ouvrages, Don Delilo me paraît être un écrivain qui se laisse majoritarement « travailler » par l’écrit.
    Ce qui ne peut l’amener à faire des ouvrages, mais faire avec.
    Sa littérature ressemble à l’humanité et naturellement à un projet politique au sens le plus noble, incertitude et collectif s’y avérant des contraintes revendiquées et dynamiques.

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