Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Bénier-Bürckel contre « les yeux de poisson crevé de la censure »

Publié le 15/12/2010 à 18h43

La famille du banquier Edouard Stern, assassiné par sa maîtresse Cécile Brossard en 2005, a demandé l’interdiction du roman « Sévère » (Le Seuil) de Régis Jeauffret, qui s’inspire de ce drame. Suite à « L’appel des 10 pour soutenir Régis Jauffret, Rue89 a demandé à Eric Bénier-Bürckel, qui avait été poursuivi en 2005 avant d’être relaxé, ce que représente d’être attaqué dans sa liberté de fiction.

C’est, semble-t-il, en apprenant que le livre allait être
adapté au cinéma que les plaignants ont décidé d’attaquer. Hélène Fillières a déjà accepté la réalisation, Laetita Casta et Benoît Poelvoorde jouant le rôle des amants SM.


La couverture de “Pogrom” d’Eric Bénier-Bürckel

En 2005, le troisième roman d’Eric Bénier-Bürckel, “ Pogrom ”, campait un personnage homophobe, sexiste, antisémitisme et antirépublicain. Après de violents articles de presse contre son livre, le ministère public avait décidé d’attaquer le roman, croyant y avoir débusqué “ provocation à la haine raciale et religieuse, injure publique à caractère racial, atteinte à la dignité humaine et diffusion d’un message pornographique susceptible d’être vu par des mineurs ”.

Lors de l’audience, en octobre 2006, le romancier explique que son travail consiste à “ nuire à la bêtise, peindre l’abjection, réveiller la conscience du mal ”, ainsi que “ mettre l’homme et la civilisation face à leurs abîmes ”. Nous l’avons questionné sur cette expérience.

Rue89 : Que vous inspire cette attaque contre le roman de Jauffret ?

Eric Bénier-Bürckel : Régis Jauffret est un grand écrivain. Quand il plonge sa plume dans la chair des petites gens pour en tirer “ Histoire d’amour ” ou “ Clémence Picot ”, des romans au style époustouflant, dont les personnages sont aussi passionnants et pathétiques que ceux qui remplissent la page des faits divers, il ne dérange personne (si ce n’est son lecteur, qui le remercie vivement pour cela !).

Mais quand il pose son œil acéré sur les nantis, qui se gênent rarement, eux, pour faire la une des journaux, c’est pour se voir aussitôt menacé de censure.

La vérité que va chercher au fond de soi l’écrivain fait trop mal à entendre. Alors on appelle ses avocats à la rescousse, et on va régler ça au tribunal.

Régis Jauffret, comme tous les grands écrivains, trouve la matière de ses romans dans le réel. Mais cette matière, il la triture, la pétrit, la dégraisse, la transforme, si bien qu’elle finit par disparaître sous les mains de son génie verbal et qu’elle n’appartient plus qu’à lui seul. Interdire son roman, c’est stupide et sans fondement.

Comme si l’on pouvait supprimer un roman de la vente parce que le mot “ bras ” y figure et qu’un imbécile croit y déceler une méchante allusion à son propre bras, et donc une atteinte à sa vie privée. On a raison de défendre le livre de Jauffret, même si je trouve que c’est beaucoup de bruit pour pas grand-chose.

Lorsque “ Pogrom ” fut attaqué, son interdiction avait-elle été demandée ?

On a d’abord évoqué la possibilité de l’interdire, mais le parquet de Paris a préféré poursuivre. A l’époque, aucun de ceux qui défendent Jauffret aujourd’hui n’a pris la peine de rappeler au parquet de Paris et au lectorat puritain qu’un auteur n’est pas tenu de plaire à tout le monde.

J’ai toujours pensé qu’un écrivain devait ébranler la communauté, secouer ses certitudes, égratigner son conformisme, la renvoyer à sa bêtise, à son hypocrisie, à sa lâcheté, à son ignominie. Bref, il n’est jamais aussi bien dans son rôle que quand il dérange.

C’était le sens de mon roman “ Pogrom ”, dont la matière était la haine et la destruction, un livre qui avait pour projet de montrer la violence et le crime tels quels, sans parti pris moral, de façon clinique, éthologique. J’ai brossé le portrait d’une ordure, et je suis allé jusqu’au bout de ma démarche, sans épargner la bienséance.

“ Pogrom ”, comme mes autres romans, est une œuvre de fiction violente et odieuse à maints égards, mais c’est une œuvre de fiction, pas une apologie du crime.

Comment aviez-vous vécu lattaque contre votre livre ?

J’ai été surpris de constater que les attaques étaient souvent venues de personnalités n’ayant pas pris la peine d’ouvrir mon livre. Il y a eu le procès, j’ai été relaxé : la justice a tout bêtement reconnu le statut d’œuvre de fiction à mon roman.

Bien sûr, on sort un peu secoué d’une telle expérience et on se demande s’il vaut encore la peine d’écrire ou de créer dans un pays cadenassé dans ses préjugés comme le nôtre. On montre souvent la Chine du doigt, mais c’est pour mieux éviter d’avoir à regarder en face la façon dont les yeux de poisson crevé de la censure mènent la danse en France.

Ici aussi la liberté d’expression refroidit sous les coups de pic à glace de l’hypocrisie, de la mauvaise foi partisane et des réseaux d’influence. Elle est d’abord là, la violence, dans ce jeu médiatico-politique qui contrôle l’opinion en diabolisant, ridiculisant ou passant sous silence tout ce qui contrarie sa propagande.

Soit il faut être lisse, soit il faut taper sur l’ennemi désigné par les agents de conformité au service du réseau dominant, soit il faut fermer sa gueule. Bref, il faut s’aimer en mouton de panurge, en pion du système, baiser les murs de sa réclusion ou crever. On s’aseptise quand il faudrait être toxique, on se couche quand il faudrait rester debout et frapper, on bouffe quand il faudrait vomir.

On a parlé à mon propos de haine de soi. Mais l’aversion de soi commence là où l’on ne s’aime pas en inversion de soi. Il s’agit donc moins de haine de soi que de résistance au processus d’ “ inversion ” qui frappe l’homme d’aujourd’hui, l’écrivain y compris.

Moi, j’aime le verbe qui sent la gerbe. Et je n’ai jamais fait que ça : prendre la parole comme on dégueule, pour le meilleur et pour le pire. Je crois que je me dirai que la liberté d’expression va mieux en France quand mes romans seront publiés en poche !

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  • Rebel Yell
    Rebel Yell
    Je pose une question.
    • Posté à 19h30 le 15/12/2010
    • Internaute 127333
      Je pose une question.

    « Moi, j’aime le verbe qui sent la gerbe. Et je n’ai jamais fait que ça : prendre la parole comme on dégueule, pour le meilleur et pour le pire. Je crois que je me dirai que la liberté d’expression va mieux en France quand mes romans seront publiés en poche ! »

    L’idéal pour la liberté d’expression c’est le CC BY-SA : pas de pression de l’éditeur, pas de nécessité de réécrire des pans entiers pour ne pas déplaire à untel ou untel...

    Juste à pousser un fichier pdf sur un site du style DL.Free et donner l’adresse du téléchargement à ses amis, puis attendre que la mayonnaise prenne (si elle doit prendre).

    Et en plus, s’ils le veulent, vos amis peuvent changer la fin... (Ou le début, ou le milieu, etc.)

    Seul petit problème : no money !
     ; o)

  • Blue_tail_fly
    Blue_tail_fly
    Dans l'Air du Taon
    • Posté à 09h56 le 16/12/2010
    • Internaute 123618
      Dans l'Air du Taon

    Si l’édition devient elle aussi le terrain de la censure comme dit Bénier-Bürkel par les « réseaux d’influence », que va-t-il rester pour que la pensée puisse évoluer, s’ouvrir, se diversifier, se critiquer ? Faudra-t-il monter sur les planches ou les kiosques des jardins publics pour retenir l’attention des derniers éveillés ?

    La censure des écrivains audacieux ne doit pas nous faire oublier que leurs lecteurs sont déjà des esprits ouverts et disposés à évoluer. Le pire intervient sur ceux qui ne lisent pas, ou guère que des romans de hall de gare et sont la proie quasiment acquise de la pensée auto entretenue.

  • Blue_tail_fly
    Blue_tail_fly
    Dans l'Air du Taon
    • Posté à 10h28 le 16/12/2010
    • Internaute 123618
      Dans l'Air du Taon

    Quelques dizaines d’années de « pensée unique ». Combien de siècles de morale chrétienne !

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