Cabinet de lecture

L'actualité des livres, par Hubert Artus.

Iain Sinclair et les « endroits cachés » du périph » londonien

Publié le 20/12/2010 à 16h53


Il fut un temps où le métier de Iain Sinclair était de peindre les lignes sur les terrains de football. Puis, en 1999, un pari fou : faire à pied le tour de la gigantesque autoroute M25, qui ceinture Londres, pour en tirer un livre : « London Orbital », qui montre la vie en orbite de la plus grande « ville-monde » européenne. Nous l’avons interviewé sur sa démarche, sur l’Angleterre des années 2000-2010, et sur les travaux titanesques en vue d’accueillir les J.O. 2012.

Ce « London Orbital », écrit il y a dix ans mais enfin traduit en France, est mon dernier coup de cœur de l’année 2010 –avant une rentrée très fournie sur le Cabinet. En attendant, il est surtout le compagnon de lecture indispensable pour les amoureux de Londres et pour les amateurs de littérature britannique contemporaine.

Un périphérique de 188 kilomètres


Le plan de la M25 (highways.gov.uk).

Construit entre 1975 et 1986, la M25 est cet énorme anneau qui entoure la région du Grand Londres. Longue de 188 kilomètres, c’est le deuxième périph le plus long d’Europe (celui de Berlin le dépasse de huit kilomètres), et la route la plus fréquentée du Royaume-Uni.

Selon les endroits, elle est large de quatre, six, huit ou même dix voies. Par sa longueur comme par sa largeur, elle a profondément changé la topographie de Londres. Et donc la vie des Londoniens.

Un livre de 650 pages

Un an avant le passage à l’an 2000, l’écrivain Iain Sinclair a repris à son compte la bonne antienne beatnik : parcourir et écrire. Tout au long de l’année 1999, il a parcouru, à pied, la totalité de la M25. Parfois seul, parfois accompagné de plasticiens ou de musiciens (comme Bill Drummond, du groupe d’acid house KLF). Pour décrire ces banlieues-dortoirs, supermarchés abandonnés, parkings titanesques, décharges, asiles psychiatriques, mais aussi les ombres qu’on y croise, personnages hagards.


La couverture de « London Orbital »

« London Orbital » est un objet littéraire, plus cadastral que romanesque, mais aussi un objet mémoriel, qui montre par exemple ce qu’est devenu l’endroit où les Diggers du XVIIe inventèrent la pratique du squat : à Epsom, on trouve aujourd’hui l’asile psychiatrique le plus moderne d’Angleterre. Les cauchemars du thatchéro-blairisme se nichent aussi dans ces refontes urbaines.

Le livre est un écho à « Orages Ordinaires » de William Boyd, mais aussi aux travaux de J.G. Ballard, Will Self, et bien sûr Charles Dickens. En France, seul Philippe Vasset fait un tel travail de « littérarisation » de la ville.

Interview de Iain Sinclair

Rue89 : A une époque, vous dessiniez les lignes sur les terrains de football. « London Orbital » porte sur la question des frontières. Doù vient cette curiosité pour les limites ?

Iain Sinclair : Ça a commencé lorsque, étudiant, je travaillais comme jardinier dans les parcs des églises de Londres. Je me suis alors rendu compte qu’elles étaient alignées selon des angles précis. C’est là qu’est né mon intérêt pour les alignements urbains, et la question des frontières.

En tant qu’auteur, je me suis toujours penché sur les mythes, donc sur la question du visible et de l’invisible, du sacré et du tabou, du bien et du mal. Déplacées sur un terrain géographique, ces questions prennent la forme d’une étude sur la question du centre-ville et de la banlieue,, sur un côté et l’autre du périphérique parisien… ou de la M25 à Londres.

De plus, je pense que les centres-ville n’expriment rien, tout y est déjà écrit. C’est ce qu’il y a autour qui exprime tout. Or, un écrivain s’intéresse non à ce qui est déjà écrit, mais à ce qui s’exprime. Pour l’écrire.

Par exemple, à Paris, tous les immeubles de la ville ont une histoire, écrite à jamais. Pour trouver des choses nouvelles et intéressantes, il faut aller au-delà de votre périph. D’ailleurs, partout les inscriptions et autres tags sur les murs des villes périphériques illustrent le désir des gens d’écrire leur ville.

Quest-ce qui vous a le plus marqué durant votre périple ?

Partout autour de cette autoroute, il y a des endroits cachés, dont on ne parle jamais, des « no man’s land » pas même signalés sur les cartes. Des endroits aussi différents que des terrains de golf, un asile psychiatrique, de grands parcs, des usines d’armement, des zones résidentielles huppées...

Personne n’avait jamais été assez fou pour emprunter la M25 autrement que par voiture, et en n’utilisant cette voie que par portions bien précises. Pour voir véritablement ces zones, il fallait que quelqu’un soit assez fou pour marcher tout le long de la M25 ! C’est vraiment une sorte d’espace intermédiaire, il y flotte une impression d’abolition du temps et de l’espace.

Votre périple date dil y a dix ans. Comment avez-vous vécu les changements de Londres depuis : la City, la fille préférée du foot-business, les J.O. de 2012 ?


Iain Sinclair (Patrick Gaillardin/Picturestank).

Les travaux pour accueillir ces Jeux olympiques, en eux-mêmes, signent le succès (victoire pour l’organisation) et le désastre de Blair et du New Labour.

Les projets de construction et d’emplacement ont été faits sans concertations avec les habitants, sans plan urbain précis, et sans aucune garantie de sécurité. Par exemple, on sait qu’après l’événement, le village olympique deviendra un grand centre commercial...

Autre exemple : pour amortir les coûts énormes des infrastructures à construire, l’idée du gouvernement était de bâtir des blocs d’habitation, à côté des différents sites, et de les louer. Mais ils ont vite découvert des déchets radioactifs et cancérigènes dans un quartier voisin, à Clays Lane : il y avait auparavant des usines qui fabriquaient des composants phosphorescents pour les montres.

On s’est aperçu à ce moment-là que le quartier avait, durant des décennies, servi de déchetterie. Pour les habitations, c’est donc râpé, et pour les amortissements de coûts aussi… Et dire qu’ils ont rasé des coins entiers de la capitale !

Quel est pour vous le principal changement de Londres ?

L’inversion est-ouest. A l’issue de la révolution industrielle, Hackney et l’East end étaient les quartiers pauvres, les coins de bandits. La partie industrielle a été rasée et a laissé la place à un quartier moderne, devenu aujourd’hui le plus riche de Londres, le plus branché après Soho, et le point culturel névralgique de la ville.

Tandis que la partie ouest, où vivent toujours les élites (Notting Hill, etc), s’est un peu appauvrie au profit de l’est. La City est plus proche de l’est que de l’ouest. Et l’opération sera bouclée une fois toutes les infrastructures des J.O., situées à l’est, réalisées, avec tous ses commerces et ses hauts lieux.

« London Orbital », traduction M. Berrée, préface Philippe Vasset, éd. Inculte, 650p., 25€

► Interview réalisée à Paris. Merci aux éditions Inculte de leur aide pour la traduction.

Photos et illustrations : la M25 qui entoure Londres (Bob McCaffrey/Flickr/CC) ; le plan de la M25 (www.highways.gov.uk) ; la couverture de « London Orbital » ; Iain Sinclair (Patrick Gaillardin/Picturestank).

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  • Fozzie
    Fozzie
    Riendutoutiste tendance dure
    • Posté à 18h24 le 20/12/2010
    • Internaute 1195
      Riendutoutiste tendance dure

    La M25... Les Britanniques l’appellent le plus grand parking du monde tellement les bouchons y sont fréquents. Iain Sinclair a dû doubler pas mal de voitures et de camions en marchant. J’aime la littérature britannique et l’idée du vagabondage, je crois que je vais investir dans ce bouquin, une fois que la foule des consommateurs de prix Goncourt et autres pour offrir à Noël aura déserté ma librairie préférée !

  • steed1
    steed1
    Franco-Breton
    • Posté à 18h45 le 20/12/2010
    • Internaute 29140
      Franco-Breton

    L’angleterre, un des plus mauvais réseau routier d’europe ! La M25, un vraie galère, pire que la francilienne !

    • cooper59
      cooper59 répond à steed1
      nazer c pueril et con
      • Posté à 20h13 le 20/12/2010
      • Internaute 18535
        nazer c pueril et con

      mais nan vous exagerez, la M25 c’est d’accord , souvent bloquée , mais le reste du reseau est tres bien et ça fait 35 ans que je roule dessus , souvent avec des vehicules anglais , anciens et conduite a droite . . . c’est pas l’Albanie quand meme . . .

      • steed1
        steed1 répond à cooper59
        Franco-Breton
        • Posté à 09h39 le 21/12/2010
        • Internaute 29140
          Franco-Breton

        ouais, bon, je veux bien croire que j’ai une vision déformée des routes d’Angleterre, mais rouler sur un des axes rapides du pays et devoir piler parce qu’il y a un tracteur devant ou une moissonneuse bateuse au détour d’un virage, ça calme ! de même que de croiser un cavalier qui traverse la quatre voie vers Newcastle, j’ai encore jamais vu ça chez nous. Les sorties sont souvent bouchées et engendrent des bouchons sur les grands axes etc, etc...

        je concède toutefois que les aires de repos et les stations Service/repas/bandit manchot/fast food sont parfois de vraies cathédrales sans communes mesures avec les notres !
        Trouver un burger King à la place d’un club jambon beurre est à chaque fois un vrai plaisir !

         
        • cooper59
          cooper59 répond à steed1
          nazer c pueril et con
          • Posté à 13h29 le 21/12/2010
          • Internaute 18535
            nazer c pueril et con

          ah ça c’est vrai , j’aime bien les Burgers Kings et les aires de repos en GB , atre chose que nos aires a nous , qui ressemblent a rien . . :)

        1 autres commentaires
  • Rebel Yell
    Rebel Yell
    Je pose une question.
    • Posté à 18h58 le 20/12/2010
    • Internaute 127333
      Je pose une question.

    @ Hubert Artus (auteur) :

    « Par sa longueur comme par sa largeur, elle a profondément changé la typographie de Londres. »

    Sans vouloir faire mauvaise impression, vous ne vouliez pas plutôt parler de la « topographie » de Londres ?
     ; o)

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à Rebel Yell
      Rue89
      • Posté à 19h42 le 20/12/2010
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Hum... Vous avez tout à fait raison, et je vais corriger cela. Merci !

      • Gibert Because-Youno
        Gibert Because-Youno répond à Hubert Artus
        Kaléïdoscopique
        • Posté à 01h13 le 21/12/2010
        • Internaute 68955
          Kaléïdoscopique

        En même temps, étant donné que le livre est un « espèce d’espace », avec sa propre topographie, votre jolie coquille est toute excusée.

        Très bon article par ailleurs. Je crois que je vais courir m’acheter ce livre.

         
        • ElTitouBolivar
          ElTitouBolivar répond à Gibert Because-Youno
          InsomniaK
          • Posté à 11h15 le 21/12/2010
          • Internaute 53845
            InsomniaK

          Pour rester dans le domaine de la coquille, si vous écriviez « UNE espèce d’espace », on s’en porterait pas plus mal...

          • Gibert Because-Youno
            Gibert Because-Youno répond à ElTitouBolivar
            Kaléïdoscopique
            • Posté à 12h07 le 21/12/2010
            • Internaute 68955
              Kaléïdoscopique

            Vous avez raison, vous avez raison. La grammaire est taquine.

            « Le déterminant qui se rapporte à espèce reste au féminin, même si le nom qui suit est masculin. »

            Mais dans mon cas, ce n’est donc pas une coquille, mais une FAUTE.

            PS : J’en profite pour conseiller à tous les lecteurs qui passeraient le formidable livre de Georges Perec, « Espèce d’espace ».

        2 autres commentaires
  • Petitsoupir
    Petitsoupir
    traductrice
    • Posté à 17h32 le 21/12/2010
    • Internaute 125032
      traductrice

    Bon hum, pendant qu’on y est, je suppose que vous vouliez parler de Notting Hill, qui n’est quand même pas rien du tout ? : 0)
    Merci pour cet article, j’avais aperçu ce livre à la couverture intrigante sans avoir idée de son contenu. Intéressant.

    • Hubert Artus
      Hubert Artus répond à Petitsoupir
      Rue89
      • Posté à 00h24 le 22/12/2010
        rédacteur
      • Journaliste 56
        Rue89

      Merci pour votre correction, effectuée à l’instant sur l’article !

  • JadotA
    JadotA
    stable
    • Posté à 13h26 le 22/12/2010
    • Internaute 76382
      stable

    Dites-moi ! A-t-on le droit de marcher le long du périphérique en Angleterre ?
    Et si oui, de quel côté ?

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